Condamnés à vivre ensemble

Lunel, "Djihad-city" ? Ses habitants ne comprennent toujours pas. Ne s’en remettent pas. Pourquoi tant de jeunes sont-ils partis faire le Djihad en Syrie ? Tahar Akermi est éducateur à Lunel depuis 25 ans. Il connaissait bien tous ces jeunes, morts les armes à la main pour une cause injustifiable.

Condamnés À Vivre Ensemble © © 2016 Novaltis – Laurent Ferrari

Dans ce documentaire de 15 minutes, Tahar raconte son parcours de vie après les évènements qui ont conduit les médias à baptiser Lunel "Djihad-City". À la façon d’une biographie émouvante, l’histoire personnelle de Tahar se confond avec sa lutte contre les déchirements sociaux et les tensions communautaires, son boulot consistant à accompagner, écouter et canaliser les jeunes à la marge, ceux qui flirtent avec une trajectoire chaotique. Tahar est né en Algérie, il y a 48 ans. Son père a suivi les entreprises françaises qui venaient recruter la main-d’œuvre bon marché dans les années 63-64, peu de temps après l’indépendance. Il connait le parcours de toutes ces familles. Leurs volonté de s’intégrer à la société occidentale, de réussir en France. Il raconte le parcours instable de la 3eme génération : ce jeune qui n’a pas de boulot, en galère, sans formation, avec un échec scolaire comme seul bagage et à qui on a fait comprendre toute sa vie qu’il n’est pas à sa place.

Cette histoire plonge ses racines dans une longue saga faite d’incompréhensions, de méfiance et de délitement du lien social en France. 

À propos du film

Le tournage a eu lieu à l’été 2015, le montage s’est terminé en février 2016, après plusieurs semaines de tri des images, de ré-écoute de l'interview originale de Tahar. Nous souhaitions faire ce film vite ! En urgence, comme si quelque nouveau drame allait encore attirer la presse à canarder les habitants avec ses images chocs, ses slogans dévastateurs, dans le sillage des perquisitions et des garde à vue de suspects cueillis à 4h du matin. La peur encore d'entendre que de nouveaux jeunes avaient perdu la vie la-bas, en Syrie. D'un côté, les cagoules noires du GIGN, de l'autre les drapeaux noirs de Daesh sur Youtube. Au milieu, une ville aphasique, dévastée par l'incompréhension, assommée par sa nouvelle aura médiatique, des habitants écoeurés de voir leur réputation leur échapper.

Tahar heureusement a su trouver les mots pour raconter une autre histoire. Plus subtile et plus lente que les déclarations à l'emporte-pièce des politiques ou les raccourcis sauvages des médias de l'info en continu.

Ce film est donc l’histoire de Tahar. Pourquoi lui ? Parce qu'il a - peut-être - senti et compris avant tout le monde, que quelque chose de plus profond était à l'oeuvre. Les origines du mal.

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Nous avons marché dans la ville à la rencontre des jeunes, des commerçants, des citoyens. Nous voulions montrer Lunel. Simplement. Nous sommes loin des cités à problèmes, des clichés de la ville dangereuse. Certes, elle connait son lot de chômage massif et de désertification du centre-ville, les commerces se délocalisant dans la périphérie des surfaces commerciales. Mais à aucun moment nous n’avons senti une menace, un mal-être, un rejet. Nos rencontres se faisaient toujours dans le respect et l’échange amusé : encore un reportage sur Lunel ! La présence de Tahar y fut aussi pour beaucoup : ex-champion de France de Full-Contact, respecté et connu comme le loup blanc auprès de tous, commerçants, associations, maires, préfets, députés et ministres de passage, l'homme ne fait pas 50 m sans croiser une relation, lancer un salut et s'arrêter pour prendre des nouvelles de la famille !

Tahar a exprimé son ressenti à grandir dans une ville moyenne du sud de la France (26 000 habitants), où la mixité est grande, mais où l’acceptation de « l’autre », l’étranger, le maghrébin, le migrant, ne se fait pas vraiment bien. La méfiance est forte envers celui dont la couleur de peau est différente. Il raconte ces blocages, entre rancœurs et haines farouches.

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Lunel est une terre de traditions camarguaises avec ses courses de taureaux et ses gardians, connus pour leur fierté et leur résistance au changement, à l'hospitalité sélective. La fermeture brutale de la MJC par la municipalité n’a pas été digérée par les ados. Mais surtout : personne n’a réellement compris ce qui a motivé ces 20 jeunes, à s'enrôler dans une dérive suicidaire en Syrie. Il nous est apparut urgent d’exprimer la nécessité de s’écouter et de se comprendre les uns, les autres. De cesser pour un temps de s'accuser, de se juger. Cette histoire parle d’espoir, d'apaisement. Peut-être que le « Vivre Ensemble » est la façon d’être en communauté la plus intelligente qui soit. 

Nous n'avons plus le choix.

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 Modification et utilisation d'extraits du film interdits.

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