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Billet de blog 5 juillet 2024

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De la diablerie en politique

Il y eut certes la dédiabolisation des fachos, et parallèlement la diabolisation de Mélanchon-LFI. On en voit les conséquences politiques-pratiques aujourd’hui. Mais comment cela a-t’il été possible ? On n’a rien fait contre ça ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je pose ici quelques idées, disons des hypothèses, espérant quelques lecteurs et des discutants puisqu’il est possible, ici, de poster des commentaires. À vous s’il vous plaît de contredire, de nourrir, de nuancer ?

La construction du personnage, de l’épouvantail, plutôt, avec la création de la confusion, a commencé il y a longtemps.

Je me souviens de ces stagiaires qu’on lui envoyait aux trousses dans le but de le mettre en colère et d’afficher ensuite quelques secondes d’image du style « Mélanchon éructe... » - (la grâce et l’élégance de ce style…).

Vous vous souvenez peut-être des dessins de Plantu, en Une de ce journal convenable, Le Monde, et de ses dessins tout en arrondi, Marianne en jeune fille innocente et fragile, ses personnages flottant parmi de petits nuages à-la Chagall. Je voyais jour après jour ses croquis J. L. Mélanchon habillé d’une veste de guérillero latino-américain sorti du maquis et passé à la politique. Mieux : de M. Le Pen et de J.-L. Mélanchon, symétriquement à droite et à gauche du dessin, tous les deux affublés de signifiants nazis.

Il y a eu ce dessin de janvier 2011. Paru dans un des deux torchons hebdomadaires, avec Le Point, L’Express, dont les Unes anxiogènes, islam par-ci, terrorisme par là, s’affichent sur les kiosques, de vraies campagnes d’affichage politiques. Dans ce digne hebdo, donc, Plantu croque Marine L.P. et Jean-Luc, dans un parfait parallélisme, lisant un discours identique titré « Tous pourris ».

Quelles réactions ? Indignations.

Article du Nouvel Obs. Mélanchon : « Odieux amalgame ». « Stupide politiquement, ce dessin amalgame deux programmes et traditions politiques diamétralement opposés » et « contribue à la confusion politique ».

Pierre Laurent (PCF) : « l'amalgame humiliant fait entre Jean-Luc Mélenchon, dont l'engagement contre l'extrême droite est incontestable, et l'héritière du trône du FN ». Demande de dignité - « Que Plantu ne soit pas adepte » du Front de gauche est « son droit le plus strict » mais « qu'il nous combatte avec plus de dignité »

Marie-Georges Buffet (PCF) : "Je voudrais dire à Monsieur Plantu la colère que son dessin dans l’Express m’inspire. Lui dire que les militantes et militants du Front de gauche, dont je suis, sont des hommes et des femmes de gauche, du combat sans merci contre le poison de l’extrême droite .Qu’ils et elles soient, que je sois, assimilés à un parti fasciste est insupportable. » Exigence de dignité : « Que vous n’aimiez pas le Front de Gauche c’est votre droit, mais il n’autorise pas les assimilations indignes ».

Réponses justes et bien senties.

Mais, démentez si je ne me souviens pas bien, pas de procès. Pas de campagne explicative, patiente, prolongée, pour tailler à Plantu le costume d’ignominie qui devrait être le sien.

Autrement dit, rien de fait, finalement laissé faire. Je me demandais : pourquoi avoir laissé faire ?

Que faire ? Insulter les journalistes ? Comme si leur mauvaise foi était évidente et qu’elle éclaterait aux yeux et que cet éclat suffirait à convaincre de la malhonnêteté, de la bonne foi et de la vertu ? Une impasse. Pourtant souvent fréquentée. Mais rien n’est sans conséquences. Et c’est à chaque fois ajouter soi-même de l’huile sur le feu qui veut vous brûler, détruire votre légitimité, détruire votre droit à prendre la parole. Alors même que ce que vous avez de plus puissant, que ce qui est le plus redouté de vos ennemis c’est votre parole bien construite et inflammante.

Alors, pourquoi ? Eh bien, ce serait à cause du « romantisme révolutionnaire », cette bêtise. Et à cause d’une stratégie léniniste mal comprise.

En romantisme il suffit d’être le héros, il faut être un héros – et vous emporterez l’enthousiasme des peuples. C’est ignorer qu’en face, les aguerris au marketing des savonnettes savent quelle patience, quelle endurance de répétitions et quels énormes investissements (en dollars, tant par « x probabilités de vues ») de l’espace public il faut pour qu’images et réflexes s’installent. Vous, que savez-vous ?

Quant à Lénine, il soutenait qu’il faut s’affirmer révolutionnaire contre les réformistes et donc sortir de leurs organisations, ne fut-on qu’une fraction, la fraction bolchevik, qu’il fallait d’abord être un centre de ralliement clair, la majorité viendrait plus tard. Mais il y avait au même moment grèves massives, soulèvements paysans, soldats défaitistes en armes. Mais les fractures et les scissions se devaient d'être manifestement liées aux enjeux de l’époque, elles devaient être immédiatement comprises comme telles.

Retenez bien ces deux conditions : être un centre de ralliement clair, poser des ruptures exactement sur les enjeux les plus brûlants de l'époque - en conséquence, être immédiatement compris et du plus grand nombre. Imaginez tout le travail collectif qu’il faut pour les réunir quand vous n’avez ni les dollars ni la corruption des haut-parleurs, ni, etc. - seulement les gens, plus ou moins de gens.

On se souvient du bruit et de la fureur (Shakespeare, Macbeth, 1606) lancé à l’automne 2010 contre la social-démocratie, quand il fallait conquérir le leadership de la gauche. Il ne serait pas « supplétif de circonstance » du Parti socialiste. Il se disait « capable d'emmener le peuple français mieux que ne le fera jamais le directeur général du FMI » (Dominique Strauss-Kahn).

Héros : « Je suis une forte tête, et les gens savent que dans une situation compliquée, quand tout semble aller contre, il faut des fortes têtes pour tenir bon ».

Alors, pourquoi avoir laissé faire ?

Je suppose : parce que toute attaque conforte votre posture de héros qui suffirait à elle seule à vous attirer sympathies et renforts. Parce que vos conceptions de la bataille des imaginations et des idées est incomplète et erronée. Parce que les ruptures mises en spectacles, exposées à la discussions, sont peu compréhensibles, incompréhensibles – surtout, non portées sur les contradictions qui sont caractéristiques du moment et qui sont vitales pour la majorité que vous devriez avoir déjà.

Les idées générales ne suffisent pas. Les formules ronflantes du genre "stratégie de rupture" ne suffisent pas. Non ?

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