Yann Barthès veut se payer Benoit Hamon en racontant n'importe quoi !

Yann Barthès et son Petit Journal : c'est sans doute le sommet de la branchitude décontractée que de regarder cette tranche d'"info" rigolote, qui ne se prend pas la tête et qui tourne tout en dérision. Seulement voilà : à chaque fois que je tombe sur le Petit Journal, je suis mal à l'aise. Effectivement, quand Barthès et son équipe s'attaquent à des sujets d'info, qui demandent un minimum de documentation et de travail d'enquête, ils prennent des raccourcis navrants avec la réalité. Ils insultent notre intelligence normale de télespectateur ayant un minimum d'esprit critique devant son petit écran.

Démonstration éloquente dans le Petit Journal du 4 janvier 2011. L'invité était Manuel Valls, député PS, venu s'expliquer après avoir émis l'idée d'augmenter la durée légale hebdomadaire du travail en France, actuellement fixée à 35 heures et seuil de déclenchement des heures supplémentaires. Cette position a suscité de très nombreuses réactions de part et d'autre de l'échiquier politique : la droite a applaudi, la gauche a condamné. Benoit Hamon, le porte parole du PS, a notamment fait une mise au point pour retoquer l'idée de Valls.

Et c'est justement à Benoit Hamon que Yann Barthès s'est attaqué. L'extrait incriminé, dont le lien est ci dessous, démarre à 1'46"" et se termine à 3'47"". J'invite les lecteurs de ce billet à bien examiner les images.

http://www.canalplus.fr/c-divertissement/pid3351-c-le-petit-journal.html%20?nav=1

En gros, dans cet extrait, Barthès a voulu démontré que Hamon ne maitrisait pas du tout ses dossiers. Dans le point presse, Hamon parle des durées moyennes de travail hebdomadaires en Europe, établissant des comparaisons chiffrées entre différents pays : selon l'agence de statistiques Eurostat, on travaille en moyenne 37 h par semaine en France, 36,2 h en Allemagne, 32,2 h aux Pays Bas. Hamon démontre donc que malgré les 35h, on travaille plus en France que dans le reste de l'Europe, ce qui démonte l'argument principal de Valls, qui, lui, prétend qu'on ne travaille pas assez en France par rapport à l'Allemagne, notamment.

Barthès, avec son habituel air goguenard, entend alors démonter à son tour l'argumentation de Hamon. Il affirme fièrement que lui et son équipe sont allés consulter le site d'Eurostat pour vérifier les affirmations de Hamon et ont découvert que le porte parole du PS avait tout faux. Ainsi, Yann Barthès avance d'autres chiffres : en France, on travaille en moyenne 41 h par semaine et non 37 h comme avancé par Hamon, en Allemagne 41,7 h et non 36,2 h et aux Pays Bas 40,8 h et non 32,2 h. Victoire ! Yann Barthès vient d'humilier Benoit Hamon ! Regardez, chers télespectateurs avachis dans votre canapé, Hamon n'y connait rien, il ne maitrise pas le dossier.

Victoire ? Pas tout à fait. Moi, avachi devant ma télé, il y a un truc qui me chiffonne. Comment peut il y avoir de tels écarts entre les chiffres de Hamon et ceux de Barthès ? La réponse est dans la légende au dessus du tableau contenant les chiffres de Barthès, et apparaissant clairement à l'écran. La légende dit : "Nombre d'heures travaillées par semaine des personnes ayant un emploi à plein temps". C'est clair, non ? Ce qu'oublie de dire Barthès (mais le sait-il seulement ?), c'est que les chiffres avancés par Hamon correspondent à la durée moyenne hebdomadaire de travail des "actifs". Vous voyez la différence entre personnes à temps plein et "actifs" ? Non ? Eh bien, c'est simple : les "actifs" désignent les personnes qui travaillent, qu'elles soient à plein temps ou à temps partiel. Il est donc normal que les chiffres de Hamon soient plus bas que ceux de Barthès, puisqu'ils prennent en compte les heures effectuées à temps partiel, et elles sont conséquentes en Europe. Ainsi, par exemple, les Pays Bas sont les champions d'Europe du temps partiel choisi, ce qui explique le grand écart entre le chiffre de Barthès et celui de Hamon. La France, elle, est plutôt championne du temps partiel contraint. Tout le monde suit ?

Première conclusion : Barthès est malhonnête intellectuellement (involontairement, à mon avis, vu la paresse habituelle avec laquelle il traite les sujets d'infos). Il se paye un politique, le faisant passer pour un incompétent alors que lui-même, sa Majesté Monsieur Barthès, se plante en beauté dans son simulacre d'argumentation. Hamon avait raison mais bon, il fallait bien trouver quelque chose pour le descendre car une fois qu'on l'a filmé en train de se gratter la tête et de manger une part de gâteau, qu'est ce qu'on va bien pouvoir raconter au bon peuple pour qu'il se gausse, entre le fromage et le dessert, devant sa téloche ?

Mais Barthès n'est pas à une inexactitude près. Pourtant, il eut été préférable que le carnage s'arrêtât là. Ainsi, fier de son premier effet, Barthès nous révèle ensuite que Benoit Hamon est allé "pomper" ses chiffres dans un "vieux Libération de mai 2008" (dixit YB).L'article auquel Barthès fait référence apparait à l'écran avec la légende : "Libération, 20 mai 2008". A y regarder de plus près, cet article est en fait une prise de position de Pierre Alain Muet, député PS, contre les idées reçues sur les 35 heures. Le nom du député apparait clairement à l'écran mais Yann Barthès ne le cite même pas. Au Petit Journal, citer précisément sa source, c'est trop compliqué. Ben oui, vous comprenez, on perd 3 secondes, c'est capital, 3 secondes. Au passage, une petite recherche sur Google nous permet de retrouver aisément le fameux "article", au demeurant très intéressant et dont vous trouverez le lien ci dessous :

http://pa-muet.com/pdf/presse/libe-20-05-09.pdf

 

Barthès tient là sa deuxième victoire sur Hamon :"ces chiffres datent de 2007, il y a quatre ans", reprend- il. Par cette seule assertion, Barthès veut nous faire croire que ses chiffres à lui datent de début 2011, ce qui est impossible pour une agence de statistiques comme Eurostat, qui doit prendre le temps de compiler toutes ces données. Il y a souvent au moins un an d'écart entre la période analysée et le résultat de ces analyses. Barthès est donc un escroc sur ce coup là. Il affirme donc que les chiffres de Hamon sont plus bas que les siens car ils datent de 2007 et que depuis, les durées de travail en Europe ont augmenté. Et c'est là que Barthès heurte le plus notre sens critique : si on suit la logique du fringant chroniqueur de Canal +, comment par exemple justifier qu'aux Pays Bas la durée moyenne hebdomadaire du travail aurait augmenté de plus de 8h en 4 ans, à l'insu de Benoit Hamon, comme le laisse entendre Yann Barthès ? Cette augmentation serait hallucinante et cette affirmation est évidemment ridicule.

Résultat : en 2 mn chrono, Yann Barthès, le chroniqueur de ces dames, humilie Benoit Hamon en utilisant des informations grossièrement mensongères alors que le porte parole du PS, lui, avait sérieusement bossé son sujet. Je trouve ça grave. Devant des sujets de cette importance, raconter n'importe quoi n'aide pas les citoyens télespectateurs à se forger une opinion à partir d'informations fiables.

Au passage, le plus comique dans cette histoire, c'est que le numéro pitoyable de Barthès réduit en bouillie bien involontairement l'argumentation de Manuel Valls, devant qui le Grand Journal a déroulé le tapis rouge. Barthès a cité des chiffres qui montrent que les personnes qui travaillent à temps plein en France travaillent bien plus que 35 h par semaine, ce qui prouve qu'il faut d'abord donner du travail à ceux qui n'en ont pas ou peu, au lieu d'en donner plus à ceux qui travaillent déjà à temps plein, comme le préconise Valls. Les augmentations de salaire des personnes travaillant à temps plein se jouent ailleurs que sur le terrain de la durée hebdomadaire du travail. C'est d'abord une question de répartition des profits entre capital et travail, mais quand on évoque ce sujet, politiques libéraux et journalistes des grands médias éludent la question.

Pour enfoncer le clou, citons encore Pierre Alain Muet dans son dernier billet sur son blog : "En 2009, dernière année disponible dans les statistiques de l'OCDE, la durée hebdomadaire moyenne du travail de l'ensemble des actifs s'élevait à 38 heures dans notre pays, nettement supérieure à celle de nos voisins, Allemands (35,7 h), Suédois (36,3 h), Britanniques (36,6 h), Suisses (35,1 h), Norvégiens (33,9 h), Danois (33,7 h), et a fortiori Hollandais qui, champions du temps partiel choisi, ont une durée hebdomadaire moyenne de 30,6 heures".

Conclusion : En Allemagne (le modèle à suivre selon tous les beaux esprits parce que selon eux, on y travaille plus), la durée moyenne du travaille continue à baisser ! Euh, monsieur Valls, il y a comme un problème, les chiffres parlent contre vous. Plus la durée hebdomadaire du travail baisse, plus le chômage baisse !

Dans ce bal de dupes, le télespectateur avachi dans son canapé n'en saura malheureusement pas plus sur la réalité du temps de travail en France.

Manuel Valls, qui n'est pas vraiment cool, nous prend pour des cons.

Yann Barthès, tellement cool, lui, nous prend aussi pour des cons.

Ils ont au moins un point en commun.

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