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Billet de blog 20 août 2025

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Quand protéger devient gérer : les débuts de placement fragilisés

Chaque enfant placé traverse une rupture brutale avec son quotidien, souvent amplifiée par une institution protectrice en crise. Entre accueil insuffisant, dispositifs saturés et équipes épuisées, la protection de l’enfance peine à garantir sécurité et continuité éducative. Au regard cet état de fait, la responsabilité politique de l'Etat est manifeste et majeure.

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Un enfant placé, c’est d’abord un enfant qui perd ses repères. La séparation est brutale, même si la maison n’était pas un lieu sûr. L’enfant se retrouve dans un lieu nouveau, avec des visages inconnus. Pour certains, c’est un soulagement ; pour beaucoup, une rupture. Et cette rupture est souvent accentuée par un système en crise, marqué par le retrait progressif de l’État, la pression des restrictions budgétaires, et une logique managériale qui gère au mieux un dispositif débordé, au détriment de la qualité de l’accueil.

L’État défaillant, mais attendu partout

Les constats officiels sont unanimes : la protection de l’enfance souffre de dysfonctionnements structurels. Les réformes successives ont fixé des objectifs ambitieux, mais rarement suivis d’effets. Sur le terrain, les disparités territoriales sont criantes, les décisions judiciaires peinent à être exécutées, et les structures d’accueil manquent de places.

La réalité est paradoxale : l’État reste l’ultime garant de la protection des mineurs, mais dans les faits, il délègue massivement aux départements sans se donner les moyens d’un pilotage national fort. Les budgets consacrés par l’État ne représentent qu’une fraction infime de l’effort global, alors même que le nombre de mineurs confiés à l’Aide sociale à l’enfance augmente régulièrement depuis deux décennies.

Privatisation, financiarisation et gestion à flux tendu

Ce désengagement s’accompagne d’un recours croissant au secteur privé. Des associations, mais aussi des entreprises à but lucratif, gèrent une partie de l’accueil, souvent sans normes suffisantes ni contrôles réguliers. Dans certains départements, des structures improvisées  accueillent des enfants dans des conditions précaires, parfois dangereuses.

Là où l’on attend de la protection de l’enfance un espace sécurisant et pensé pour le bien-être des mineurs, on trouve des logiques de rentabilité et de gestion à court terme. L’accueil devient un service rendu au moindre coût, géré en flux tendu, plutôt qu’un projet éducatif construit. Par exemple, dans certaines pouponnières, la sur-occupation dépasse largement les capacités prévues, créant un climat de promiscuité nuisible au développement des tout-petits.

Formulé à gros traits, la financiarisation progressive de la prise en charge contribue à déshumaniser l’accueil : l’enfant n’est plus vu comme un sujet de droits, mais comme un “dossier” à placer rapidement, dans la structure disponible, peu importe sa pertinence.

Pression budgétaire et épuisement des équipes

Les professionnels, quels que soient leurs statuts respectifs,  connaissent cette réalité au quotidien. Le sous-effectif chronique, les salaires faibles, le turnover incessant fragilisent la qualité de l’accompagnement. Ils dénoncent à (trop) bas bruit un épuisement collectif désastreux. Beaucoup expriment le sentiment d’être réduits à des gestionnaires de flux, incapables de faire ce pourquoi ils se sont engagés : protéger et accompagner les enfants.

Pour les départements, la pression financière est telle qu’ils en viennent parfois à retarder l’exécution de certaines mesures, faute de solution disponible ou de moyens pour en ouvrir de nouvelles. Les logiques comptables, imposées par la rareté des budgets, écrasent peu à peu les logiques éducatives.

Conséquences : enfants désorientés, projets brisés

Au bout du compte, ce sont les enfants qui paient le prix fort. Des accueils improvisés à l’hôtel, des ruptures de parcours, la démultiplication des lieux de placement, des soins psychologiques absents ou tardifs : ces expériences laissent des traces profondes, psychiques et sociales.

La recherche a déjà montré que les jeunes passés par l’Aide sociale à l’enfance présentent une espérance de vie réduite, un accès à l’emploi plus fragile, une vulnérabilité accrue aux troubles psychiques. Ces trajectoires ne sont pas seulement la conséquence des histoires familiales compliquées : elles reflètent aussi un système "en difficulté" lorsqu'il s'agit d'assurer une continuité éducative et affective.

Là où le début de placement devrait être pensé comme une transition apaisée, il se transforme trop souvent en une épreuve supplémentaire. L’enfant qui arrive en foyer ou en famille d’accueil devrait trouver une chambre prête, un adulte rassurant, un projet construit. Au lieu de cela, il est parfois accueilli dans un dispositif saturé, avec des équipes épuisées et une absence de vision claire sur son avenir.

Vers un autre modèle ?

Pour rompre avec ces logiques néolibérales qui réduisent la protection de l’enfance à une gestion de ressources rares, plusieurs pistes émergent. Certaines militent pour replacer l’État au centre, avec un pilotage national fort, des financements pérennes et une égalité territoriale garantie. D'autres visent à repenser la décentralisation en la réarticulant à ses visées initiales tout en la resituant au coeur des enjeux actuels. 

Quelle que soit la perspective retenue, il s'agira d’encadrer strictement le secteur privé, pour éviter que la recherche de profit ne prenne le pas sur l’intérêt de l’enfant. C’est enfin une question de reconnaissance concrète des métiers : revaloriser les salaires, réduire les effectifs trop lourds, offrir des formations solides et un accompagnement effectif  aux professionnels.

Mais au-delà des réformes techniques, il s’agit d’un choix politique : considérer que la protection de l’enfance n’est pas une charge à réduire, mais un investissement collectif. Chaque euro économisé au détriment de l’accueil se paie un jour dans la trajectoire brisée d’un enfant, dans sa santé, dans ses chances d’avenir.

Conclusion

Le début du placement devrait être un moment fondateur : celui où, après des expériences souvent traumatisantes dans leur milieu d’origine, les enfants trouvent un cadre sécurisant, des adultes disponibles, et une chance de se reconstruire.

Aujourd’hui, la réalité est souvent tout autre : sur-occupation, accueil à l’hôtel, manque de moyens humains. Cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais celui de choix politiques guidés par des logiques de réduction budgétaire et de management néolibéral.

Rompre avec ces logiques, c’est respecter l'enfance et les enfants, réaffirmer la mission de l’État, et construire une protection de l’enfance qui protège réellement. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.