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Billet de blog 12 janv. 2016

Mona Hatoum ou l’expression de l’inquiétante étrangeté

Un calme surprenant nimbe l’exposition consacrée à Mona Hatoum au Centre Pompidou. Les visiteurs semblent comme interrompus dans leur marche, fixés devant ces espaces blancs, ces bandes noires qui délimitent les oeuvres de l’artiste d’origine palestinienne.

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Un calme surprenant nimbe l’exposition consacrée à Mona Hatoum au Centre Pompidou. Les visiteurs semblent comme interrompus dans leur marche, fixés devant ces espaces blancs, ces bandes noires qui délimitent les oeuvres de l’artiste d’origine palestinienne. Un écran ouvre l’exposition sur une bouche mâchurée qui récite en anglais des élans logorrhéiques. Une impression d’immersion, mais aussi de perdition vous gagne face à la carte de la Palestine, dessinée dans un alignement de savons, de frontières brisées, renvoyant aux accords internationaux que le gouvernement israélien transgresse. 

Les objets du quotidien sont transpercés de vis, transformés pour donner naissance à un réel inquiétant. L’acmé de cette altération, de ce que nos sens nous donnent à envisager comme réel, s’opère devant cette cuisine baignée par le bruit d’une chaise électrique. Les objets s’allument, s’électrifient dans un grésillement intense et morbide, fixant cette cuisine entre des bornes, des câbles sous tension d’une prison. 

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L’obsession de l’enfermement est prégnante avec ces cages, sorte de clapiers pour humains où des ombres inquiétantes se projettent sur les parois. L’ampoule pendant en plein centre de l’oeuvre renvoie à l’encellulement, aux espaces clos où l’on torture les personnes avant de les enfermer.Mais par-delà cette dimension de claustration, de déshumanisation par l’effacement de l’être, à l’image de ce lit vidé de son enfant, le monde, selon Mona Hatoum, se dessine sous la forme d’immenses cartes. Des entrelacs de files lumineux aux allures de logos américains, font jaillir les bases de nos continents respectifs.

On demeure fasciné devant ce planisphère constitué à partir de billes qui reconstituent ce que la vision d’une mappemonde dresse comme frontières inconscientes. Le roulement de ces billes indépendantes défait l’appréhension des migrations, des fermetures inconscientes des petits nationalismes. Le Musée a choisi de ne pas laisser les visiteurs heurter les billes, bousculer l’oeuvre, au risque de perdre son essence originelle, celle d’un mouvement, d’une confrontation des mondes dont nous avons déterminé les frontières culturelles et psychologiques.

Dans cette rétrospective, la Palestine est difficilement dissociable des oeuvres de Mona Hatoum, cette Palestine devenue une terre impénétrable,  à l’image de ce cube, dont les barbelés suspendus ébranlent la vue et suscitent une affection quasi épileptique.

La salle des tapis palestiniens accrochés à des files à linge évoque l’art du tissage, cette culture traditionnelle qui se perd, disparaît sous le poids de l’occupation, de la segmentation des territoires. Le Musée Pompidou propose aussi de découvrir les performances de l’artiste, dans lesquelles Mona Hatoum fait de son corps entouré de boyaux, le médium de la révolte palestinienne. L’oeuvre « La table des négociations » est d’une rare violence.

Le calme apparent de l’exposition secoue viscéralement le spectateur, comme si le reflet qui se libère nous renvoyait à une part de nous-mêmes, cette part enfouie pour ne pas affronter les angoisses qui se révèlent dans les oeuvres de l’artiste.

Laurent Monserrat

  • Exposition de Mona Hatoum au Centre Pompidou :  24 juin 2015 – 28 septembre 2015 de 11h00 à 21h00 Galerie 1 – Centre Pompidou, Paris

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