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Billet de blog 26 mai 2018

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Bettina Rheims ou l’humanité paradoxale envers les détenues

La photographe Bettina Rheims s’est attachée à faire le portrait de femmes incarcérées. Elle explique que son projet était de rendre compte de la « vie quotidienne des femmes » et la manière dont elles « préservaient leur féminité » en prison.

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Photographie : Bettina Rheims

Le livre publié aux Editions Gallimard est préfacé par l’ancien Garde des Sceaux, Robert Badinter. L’ancien ministre et avocat, écrit que grâce à Bettina Rheims, ces femmes ont pu retrouver leur « singularité » et briser ainsi « l’uniformité dans laquelle la vie carcérale plonge les détenues ». 

Sans remettre en question les propos de Robert Badinter, ni douter de sa connaissance du milieu carcéral, on ne saurait ne pas s’interroger devant une telle assertion qui semble omettre plusieurs éléments. 

Ces femmes ont été prises en photo parce qu’elles sont détenues et c’est leur statut même de personne détenue qui a suscité l’intérêt de la photographe.  Alors, est-ce qu’exposer ces visages aux yeux de ceux qui jouissent de la liberté, c’est redonner une présence à celles qui ont été mises à l’écart de la société pour purger une peine de prison ? 

Photo : Bettina Rheims

Ceux et celles qui sont condamnés à la prison sont retirés de la société et se retrouvent dans une situation d’effacement. Cet effacement s’avère épouvantable chez les femmes qui sont trop souvent abandonnées par leurs proches au moment de leur condamnation. Etre prise en photo par une photographe célèbre, être maquillée pour redonner de la féminité à son corps marqué par les années d’incarcération, participe de la reconstruction de l’estime de soi. Ce travail narcissique manque d’ailleurs à la personne détenue et l’abandon affectif dans lequel ces femmes vivent, trace des sillons sur leur corps et souligne une souffrance qui hante les visages. Dès lors, la venue de la célèbre photographe en prison, devient un moyen de rendre une présence humaine, de certifier le vécu dans l’incarcération et de montrer aux yeux des citoyens que des femmes survivent en détention et que leur humanité, au travers de leurs visages marqués, persiste malgré tout. La frontière entre celles et ceux qui sont incarcérés est physiquement et géographiquement importante, mais elle est humainement très mince. C’est bien le projet de Bettina Rheims d’afficher ces visages pour leur rendre leur humanité déchue dans la conscience collective, agir sur l’inconscient et prouver aux spectateurs que ces femmes ont connu une histoire personnelle plus dramatique.

Devant le succès de l’ouvrage, la série de photos réalisée par Bettina Rheims a donné lieu à une exposition au château de Vincennes, exposition qui va se poursuivre au château de Cadillac près de Bordeaux. Les lieux n’ont pas été choisis au hasard dans la mesure où ces espaces ont tous servi durant l’histoire de prison. Mais ces portraits, au lieu d’être mélangés à ceux de citoyens libres se retrouvent réunis autour d’une même perpective, celle de l’incarcération, une perspective dénuée de commentaires et de légendes sur ces femmes qui s’affichent dans leur dénuement moral. 

Exposition de Bettina Rheims au château de Vincennes

De ces photos célébrées par la presse, on ne sait que peu de choses. Les longs entretiens de Bettina Rheims ne nous apprennent rien sur l’histoire passée et présente de ces femmes. Sur leurs envies, leurs désirs après la prison, on n’en saura pas plus ! La photographe s’arrête à l’instant même où la photo a été prise, dans cet instantané qui achève de finaliser un moment de complicité entre une maquilleuse, une photographe renommée et une personne détenue. 

Paris Match : Brigitte Macron à Vincennes pour l’exposition de Bettina Rheims. Les photos des femmes détenues disparaissent derrière les personnalités médiatiques.

Mais l’image ainsi exposée, ainsi affichée sur des murs et dans la presse comporte des travers importants : celui d’exhiber des êtres humains, des êtres humains abandonnés de tous pour leurs actes, celui d’enfermer plus encore par la photo ces visages de femmes dans leur statut de détenues. 

L’image ne se suffit pas à elle-même, il lui faut sa légende, sa traduction, son explication, rajouter la vie qui accompagne ces regards, donner à sentir non un instant, mais un destin. Mais là, il s’agirait davantage d’un travail de sociologue ou de journaliste humaniste qui s’approcheraient au plus près de l’humain et non s’en serviraient comme c’est bien trop souvent le cas dans les prisons. Le milieu carcéral fascine et attire de nombreuses personnalités qui sous couvert de bonnes actions utilisent ces êtres humains dans leur désolation pour servir leur propre gloire. 

Il serait sans doute injuste de considérer que l’oeuvre de Bettina Rheims ne serait qu’un acte intéressé. Mais il n’en demeure pas moins que la condition de la personne détenue ne saurait être représentée par des clichés détachés de la vie réelle de ces femmes, sans des témoignages approfondis, hormis les commentaires de la photographe dans la presse. L’univers carcéral est bien trop marqué par la souffrance pour que les femmes détenues ne demeurent que de simples visages affichés sur les cimaises pour redorer le blason de l’Administration pénitentiaire et satisfaire le gratin politique de notre pays.

Mais peut-être est-ce trop demander aux photos de Bettina Rheims qui n’ont jamais eu vocation à être autre chose qu’une image se suffisant à sa seule expression esthétique.

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