« La Russie pourrait redevenir dangereuse, bien plus que l’URSS ne l’a jamais été. » Tirée du livre « La Nouvelle Roulette russe », publié en 1996 en France, cette prophétie de Vladimir Kartsev (page 228) était prémonitoire. En effet, on ne peut pas comprendre la Russie d’aujourd’hui, celle de Poutine, si on oublie la situation de la Russie post-totalitaire, celle d’Eltsine après la disparition de l’URSS en 1991.
Qu’est-il advenu de la Russie au cours des dix dernières années ? De superpuissance mondiale, héritière d’une histoire prestigieuse et séculaire, leader, jusqu’en 1985, d’un vaste camp socialiste dont l’influence s’étendait sur l’ensemble de la planète, l’URSS a dégénéré en un territoire ravagé, un pays misérable du Tiers Monde, connu sous le nom de Fédération de Russie et dont les entrailles bouillonnent d’un « ballet des souverainetés » sanglant (voir l’exemple tchétchène), porteur d’une désintégration inéluctable. En diabolisant le communisme, le peuple et ses dirigeants ont, par la même occasion, diabolisé toutes ses composantes essentielles – une URSS multinationale, les démocraties populaires avec leurs régimes d’orientation socialiste, le parti communiste de chaque pays du globe, le Pacte de Varsovie.
« Penaudes, l’oreille basse, les troupes russes ont quitté ce Berlin où, cinquante ans auparavant, leurs grands-pères étaient fièrement entrés en vainqueurs et sauveurs de l’Europe. Le magazine « Time » a publié en couverture de son numéro du 6 juin 1994 une photo de Dwight Eisenhower, accompagnée de cette légende : « L’homme qui a vaincu Hitler. » Le débarquement de Normandie est désormais considéré comme l’événement clé de la guerre. Le président Eltsine n’a même pas été invité aux cérémonies commémoratives de 1994. Les autorités estoniennes ont interdit à leurs citoyens de célébrer l’anniversaire de la libération de Tallinn des occupants nazis, et rares sont ceux qui, en Occident, se souviennent encore des vingt millions de Soviétiques, militaires et civils, ayant fait le sacrifice de leurs vies au nom de la victoire finale. Les minorités russes dans les Etats baltes sont soumises à une discrimination sans précédent, mais les Nations unies se contentent d’y relever des « violations mineures » des droits de l’Hommes.
Dans les relations internationales, il y a désormais deux poids deux mesures : on est tacitement convenu de ne plus reconnaître que les traités et accords – ou, à l’intérieur d’un même traité, que les clauses – qui mettent les Russes en position défavorable. Le détestable pacte Ribbentrop-Molotov est déclaré nul et non avenu, à l’exception de la clause délimitant les frontières de la Lithuanie. Plus personne ne semble se rappeler les accords de Helsinki (1975) qui déclarent éternelles et inamovibles les frontières existantes en Europe. Pourquoi, dans ces conditions, s’étonnerait-on de l’émergence de groupes nombreux (en Russie et ailleurs) revendiquant un réexamen général des frontières ? Maintenant que le djinn est sorti de sa bouteille, il sera extrêmement difficile de l’y faire entrer.
Les Russes, qui contribuèrent jadis à faire des régions d’Asie centrale des pays modernes, doivent maintenant fuir les luttes intestines meurtrières entre les khanats et les tribus issus du Kazakhstan, de l’Ouzbekistan, de la Turkménie, du Tadjikistan et de la Kirghizie. Ni la Grande-Bretagne ni la France n’ont eu à quitter leurs colonies d’outre-mer dans le malheur et le déshonneur que la Russie a subis lorsqu’elle a été obligée de se retirer de territoires qui étaient, depuis si longtemps, la chair de sa chair. Aujourd’hui encore, nombreux sont les Russes pour qui la désagrégation de l’URSS a été non seulement un acte déraisonnable et historiquement injustifié, mais aussi une humiliation insupportable.
Les Russes ont dû avaler une pilule particulièrement amère en constatant que l’OTAN – le système adverse du Pacte de Varsovie – est resté en place, voire s’est vu renforcé et élargi, après sa victoire complète, quoique inattendue, dans la guerre froide.
On a l’impression que les homologues américains de Gorbatchev, plus expérimentés, se sont joués de lui. Le mot « parité », qui dominait dans les conversations au sommet, a peu à peu disparu du vocabulaire. Au démantèlement du pacte de Varsovie n’a pas correspondu la dissolution parallèle de l’OTAN. Il n’y a même pas eu une amorce d’évolution vers la suppression graduelle de l’alliance occidentale. Bien au contraire, l’OTAN se prépare à accueillir en son sein la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la République Tchèque. J’ai moi-même entendu Madeleine K. Albright, représentant permanent des Etats-Unis à l’ONU, déclarer que la Russie ne constituait plus une menace militaire, tout en confirmant officiellement que l’extension de l’OTAN était d’ores et déjà décidée, la seule question étant de déterminer quand et comment la chose se ferait.
On imagine sans peine ce que peuvent être les réactions des Russes, toujours plus isolés en Europe en dépit des rêves et des promesses de ceux qui ont inspiré la pensée nouvelle et les réformes en cours aujourd’hui. La majorité de la population en Russie désapprouve l’élargissement éventuel de l’OTAN. […]
Imperturbable, et parfois avec une satisfaction sarcastique, l’Occident observe les convulsions qui secouent la Russie. Ce n’est certes pas ce que Gorbatchev avait en tête quand, au plénum d’avril 1985 au CC du PCUS, il a introduit le concept de « perestroïka ». Ce n’est pas non plus ce dont rêvaient Sakharov, les dissidents et les millions de communistes qui se sont opposés à l’orthodoxie marxiste et ont soutenu Gorbatchev en 1988-89 dans son combat contre les réactionnaires du Parti du genre de Ligatchev. Ce n’est pas davantage ce que souhaitaient les gens qui assistaient aux rassemblements de 1990-1991 en faveur d’Eltsine, de la démocratie, de l’économie de marché et des libertés. Les Russes ont l’impression que leurs leaders, bien intentionnés mais inexpérimentés en matière diplomatique, se sont laissés manipuler par l’Occident. Aussi bien de très nombreux Russes se sentent-ils aujourd’hui cruellement et cyniquement trahis.
Vlamidir Kartsev avec Todd Bludeau, La Nouvelle Roulette russe, Ifrane Editions, 1996, 240 pages, pages 229 à 232.
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