Laurent OPSOMER (avatar)

Laurent OPSOMER

Abonné·e de Mediapart

78 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 décembre 2025

Laurent OPSOMER (avatar)

Laurent OPSOMER

Abonné·e de Mediapart

LA NOUVELLE ROULETTE RUSSE 2-3

Laurent OPSOMER (avatar)

Laurent OPSOMER

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« La Russie pourrait redevenir dangereuse, bien plus que l’URSS ne l’a jamais été. » Tirée du livre « La Nouvelle Roulette russe », publié en 1996 en France, cette prophétie de Vladimir Kartsev (page 228) était prémonitoire. En effet, on ne peut pas comprendre la Russie d’aujourd’hui, celle de Poutine, si on oublie la situation de la Russie post-totalitaire, celle d’Eltsine après la disparition de l’URSS en 1991.

« Ce fut une provocation bien préparée, bien pensée, à l’échelle mondiale. Les Américains ont tiré les leçons des erreurs commises par Napoléon, Hitler et d’autres conquérants qui sont entrés en Russie en brandissant leurs épées et qui, par la suite, ont été anéantis par ces mêmes épées. Il est beaucoup plus efficace de venir en Russie avec des collants en nylon, du chewing-gum, des MacDonald’s, avec de la pornographie et des films d’horreur – les imbéciles ne seront que trop heureux de les accueillir. Le mot « dollar » sera désormais gravé dans les esprits des enfants… Cette guerre est la plus monstrueuse de toutes. L’ennemi est difficilement identifiable. Qui sommes-nous supposés combattre ? Les slogans qui nous parviennent de l’Ouest sont tous parfaits : la démocratie, le pluralisme, la nouvelle économie. Tout cela est parfait… en théorie. En réalité, notre pays est anéanti, martyrisé, mais ça n’intéresse personne. Il est aujourd’hui évident que c’est notre problème à nous, et à nous seuls. Une fois de plus, ceux qui nous veulent du mal sont venus d’Occident pour nous apprendre à changer de vie. Au début du siècle, ils nous ont subrepticement refilé l’idée de l’édification du communisme. L’idée était bonne. Au demeurant, sans connaître toutes les ficelles, qui donc aurait pu raisonnablement rejeter l’idée d’une société juste ? »¹

La démocratie et la liberté d’expression sont des aspects incontestables de la vie russe à l’heure actuelle. Cela dit, le droit de lire les livres et périodiques les plus subversifs, les plus explicites sexuellement, le droit de voir les derniers films US, d’acheter n’importe quoi pourvu qu’on en ait les moyens , de se gaver de hamburgers et de snickers, bref, le droit de faire ce que bon nous semble, y compris de voyager à l’étranger et même de créer un parti d’opposition comme celui de Jirinovski, ce droit, ces droits n’ont pas suffit à apporter le bonheur escompté. Les réformes économiques hâtives, qui ont donné naissance à des milliers de millionnaires en devises et aux « nouveaux Russes », ont, dans la foulée, généré une paupérisation générale des masses. Non seulement leur niveau de vie a dégringolé, mais encore ont-elles perdu le plus clair de ce qu’elles possédaient sous le régime brejnévien. Quelque trente millions de Russes vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté, tel du moins qu’il est officiellement défini en Russie, disons en dessous du seuil de subsistance, de survie. Pour un peuple qui a vécu trois quarts de siècle d’égalité universelle (même si certains tendent à relativiser ce concept) et de bien-être généralisé, il n’est pas facile d’accepter des contrastes aussi brutaux. L’espérance de vie est en baisse, pour la première fois le taux de mortalité a dépassé celui des naissances, les suicides se multiplient, surtout parmi les jeunes, et des maladies qu’on croyait disparues, le choléra, par exemple, réapparaissent, Le tabagisme, l’alcoolisme, la drogue et la prostitution font toujours plus de victimes, et de plus en plus jeunes. Comme l’indiquait « Time » le 21 juin 1993 (NN°41-43), l’Europe de l’Est, et plus spécialement la Russie « offrent un nouveau marché à l’exploitation sexuelle des enfants. Le dossier des enfants livrés à la prostitution en Russie est abondamment traité par la presse internationale ». Un rapport d el’ONU décrit la vente d’enfants russes – la pratique était massive en 1992 – à des clients occidentaux à des prix oscillant entre 10 000 et 50 000 dollars l’un.² L’adoption récente d’une loi prohibant le commerce d’organes d’enfants laisse soupçonner que des organes prélevés sur de jeunes garçons ont été utilisés pour des transplantations. Le rapport de l’ONU dénonce particulièrement le fait que toujours plus d’enfants, en Russie, sont utilisés dans des activités criminelles. Rien que dans l’année écoulée, le nombre de délits commis par des mineurs a augmenté de 15,5 %.

La paupérisation matérielle va de pair avec la dégradation spirituelle. Comme dans les premières années suivant la révolution et dans celles aussi où fut déboulonné le culte de la personnalité de Staline, la Russie renie une fois de plus son passé. Pour la troisième ou la quatrième fois, les rues et les villes sont dé- et re-baptisées, les monuments rasés et l’histoire réécrite. Même les durs à cuire ne supportent plus cette profanation de leurs ancêtres et de leur histoire, de leur science, de leur culture, de leur architecture, de leur musique et de leur art, soudain vidés de sens et de nécessité. La vie de plusieurs générations est ainsi privée de toute signification, de tout contenu. Naguère, des sacrifices aussi terribles avaient été justifiés par un objectif supérieur. Aujourd’hui, c’est un gâchis, rien de plus.

A l’effondrement de l’idéologie communiste n’ont pas succédé une foi nouvelle et des valeurs spirituelles nouvelles. Au vide idéologique s’est ajouté celui de la loi, de l’ordre et de la morale, découlant de la désintégration de l’État et des institutions jadis appelées à en maintenir les principes. Au milieu du désordre légal, avec un gouvernement faible et en l’absence de repères moraux, le capitalisme à la russe est un jeu sans règles, une vie sans lois, un système de pouvoir corrompu et de structures criminelles qui tirent profit du patrimoine national de l’ex-URSS et se répandent promptement à travers le monde sous l’aspect de la mafia russe.

C’est ainsi que Jirinovski, les membres de son parti, ses électeurs et beaucoup d’autres Russes voient la situation de la Russie aujourd’hui. C’est le règne de « bespredel »* dans un pays ravagé qui tombe graduellement sous la coupe de la mafia ; un pays déchiré par des conflits ethniques sanglants, fragilisé par la prolifération du crime, un pays où plus rien n’est sacré, avec une armée humiliée, chassée de tous les pays où elle maintenait des troupes, et dont les soldats s’abritent dans des baraquements, voire des citernes, parce qu’une fois rentrés au pays, ils ne trouvent pas à se loger décemment ; un pays dont les missiles intercontinentaux, les ogives nucléaires, les sous-marins atomiques, les centrales nucléaires et les usines chimiques sont entretenus par des personnels qui, en bien des cas, n’ont pas été payés depuis des mois ; un pays où vit un peuple berné, spolié, humilié, profondément déçu et terrorisé. La Russie éclatée, dévalisée, plongée dans l’angoisse et assoiffée de vengeance, le dos au mur, cette Russie-là est bien plus dangereuse pour le reste du monde que l’Empire du Mal d’il y a dix ans, dans sa formidable puissance.

¹ Jirinovski, Nous voulons vivre dans le droit, page 3.

² Compte rendu de l’Assemblée Générale des Nations unies, 49e session, 5 octobre 1994, A/49/478.

* « Bespredel » est un néologisme dérivé de « bez predela » qui signifie l’absence de limites, de bornes, de frontières.

Vlamidir Kartsev avec Todd Bludeau, La Nouvelle Roulette russe, Ifrane Editions, 1996, 240 pages, pages 232 à 235.

Illustration 1
Caricature d'Haitzinger sur la fin de l'Union soviétique (11 décembre 1991)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.