« La Russie pourrait redevenir dangereuse, bien plus que l’URSS ne l’a jamais été. » Tirée du livre « La Nouvelle Roulette russe », publié en 1996 en France, cette prophétie de Vladimir Kartsev (page 228) était prémonitoire. En effet, on ne peut pas comprendre la Russie d’aujourd’hui, celle de Poutine, si on oublie la situation de la Russie post-totalitaire, celle d’Eltsine après la disparition de l’URSS en 1991.
Essayez, un moment, de vous mettre dans la peau de vos interlocuteurs russes. Imaginez ce qui se passerait si, pour cause d’inflation, les prix étaient multipliés par trois mille en cinq ans, au point que le salaire mensuel d’un professeur d’université ne suffirait pas à faire le plein de sa voiture. Imaginez la production baissant de moitié chaque année ; la General Motors et la General Electric rachetées et accaparées par les shérifs locaux ; la Lockheed fabriquant des casseroles ; la VIe Flotte bradée à la ferraille ; les magasins approvisionnés uniquement en produits importés, avec pour résultat un déficit commercial qui aura dévoré le stock d’or de Fort Knox. Que se passerait-il si les USA devaient payer les marchandises importées en bois, pétrole et métaux rares et que les frontières étaient grandes ouvertes à toute sorte de produits de contrebande – la drogue – au premier chef – les franchissant sans encombre ?
Et si la durée moyenne de vie de l’Américain moyen était amputée de dix ans, si le taux de naissances s’effondrait, la mortalité infantile augmentait et que, pour la première fois de l’histoire du pays, la populations des Etats-Unis était en voie de diminution ? Si le Texas était engagé dans une guerre sanglante contre l’Arkansas et que le Hawaï, le nouveau Mexique et l’Alaska proclamaient leur indépendance, brûlant avec allégresse le drapeau américain exécré, désignant Washington comme leur principal ennemi et d éclarant la guerre sainte au gouvernement des Etats-Unis ? Imaginez encore Guam rejetant la souveraineté américaine et interdisant ses bases navales aux navires de guerre US ; et que tout Américain y résidant fût désormais dépouillé de ses droits civiques. Et si l’OTAN était démantelée, mais que, par contre, le Pacte de Varsovie s’était élargi à l’Allemagne, à la France et à la Grande-Bretagne ?
En Russie, le crime a augmenté à un rythme catastrophique, surtout les enlèvements et les meurtres sur contrat. Personne ne met plus le nez dehors à la nuit tombée et ceux qui en ont les moyens matériels installent des portes blindées, Dans les grandes villes, les ordures ne sont plus ramassées, les laveries et les teintureries ont disparu et les conducteurs ignorent avec arrogance les feux de circulation. La télé ne diffuse plus que des vieux films russes ou des publicités de la vodka « Stolitchnaya ». Imaginez que le monde entier condamne l’Amérique pour les pratiques esclavagistes du siècle dernier, pour l’occupation de la Louisiane et d’une partie du territoire mexicain, ainsi que pour ses interventions armées dans des pays comme le Guatemala, Panama, Haïti et Cuba ; que les historiens révisionnistes américains aient découvert – relayés par les journalistes – que l’Amérique est responsable du déclenchement de deux guerres mondiales et qu’elle s’est contentée d’observer les glorieuses armées de ses alliés se battre à Stalingrad et décider de l’issue victorieuse de la guerre.
Le tout se produirait dans un contexte d’impuissance totale du gouvernement lequel, c’est du moins l’avis des analystes de l’ONU, est sur la voie d’une interpénétration complète avec la mafia, à moins que ce ne soit déjà fait. Et tout cela serait de la faute des Américains, parce que cinq ans auparavant ils en avaient eu assez de leurs partis politiques, restés trop longtemps au pouvoir, et leurs amis russes les avaient encouragés à persévérer dans cette voie. Dans des circonstances aussi exceptionnelles, il est hautement improbable que les Américains chercheraient à se tirer d’affaire en votant pour les Républicains ou les Démocrates ; Ross Perot lui-même ne leur paraîtrait pas assez radical en l’occurrence.
C’est à peu près ainsi que les choses se présentent – avec les corrections qu’imposent les réalités russes – aux yeux de millions d’habitants de la Russie. C’est la raison pour laquelle Jirinovski, malgré son comportement brutal et ses idées saugrenues, est en mesure de rafler des millions de suffrages. Je me souviens à ce propos de la République de Weimar et de la succession d’événements qui ont porté Hitler au rang de héros national. Et, outre Jirinovski, il y a une foule de candidats au poste de Hitler russe.
Aussi bien, Jirinovski n’est pas, ou presque pas, en cause personnellement. Il agit comme un capteur sensible de l’état d’esprit des masses, et donc, tel un symbole et un reflet à la fois du « bespredel » ambiant, il nous avertit du danger le plus grave. Si bizarre que cela puisse paraître, il est de notre intérêt commun de réaliser ce que Jirinovski promet dans ses harangues électorales : faire que la Russie à genoux se remettre debout. Une Russie humiliée, en proie au « bespredel », offre le meilleur terrain pour la forme la plus dangereuse qui soit de roulette russe. La pression sur la détente se fait de plus en plus forte, et nul ne sait quelle alvéole du barillet recèle la balle nucléaire fatale.
Nous jouons tous à la nouvelle roulette russe.
Vlamidir Kartsev avec Todd Bludeau, La Nouvelle Roulette russe, Ifrane Editions, 1996, 240 pages, pages 235 à 237.
Agrandissement : Illustration 1