Khartoum, à la croisée des exils

Alors que les dernières estimations évoquent le chiffre colossal de 5 millions de réfugiés syriens, le terrible exode qui frappe cette communauté les emmène parfois sur des routes inattendues. Le Soudan, déjà en proie à une arrivée massive d’exilés en provenance d’un Sud-Soudan qui a fait sécession en Juillet 2011, se retrouve ainsi dans un inédit «carrefour de l’exode».

Omdurman, la plus grande ville du pays. © Laurent Peprigna Iban / Hans Lucas Omdurman, la plus grande ville du pays. © Laurent Peprigna Iban / Hans Lucas

Le conflit qui sévit en Syrie depuis maintenant six longues années ne semble pas prêt de trouver un épilogue. Si l'organisation État islamique (OEI) perd du terrain face aux Forces démocratiques syriennes (FDS), elle conserve néanmoins toujours une zone d’influence conséquente. Le régime de Bachar el-Assad, lui, s’accroche au pouvoir, soutenu à bouts de bras par ses alliés iraniens et russes. Aux quatre coins du pays, de nombreux civils restent pris en étau, et la diplomatie mondiale demeure à ce jour totalement impuissante.

Parallèlement, la crise humanitaire provoquée par ces années de conflit semble, également, sans fin. Une très récente étude du HCR (Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés) annonçait le 30 mars dernier que la dramatique barre des 5 millions de réfugiés avait été franchie.

Le cas Soudanais.

A Khartoum, capitale du Soudan, il ne faut pas chercher bien longtemps pour croiser ceux que la guerre a emmené loin de chez eux: ils sont nombreux et nombreuses à travailler dans le domaine de la restauration, notamment dans le centre de la ville de la capitale soudanaise.

Nariman a 18 ans. Voilà deux ans qu’elle est arrivée au Soudan, avec sa famille. Originaire de Deraa, elle et les siens ont fui le conflit au début de l'année 2015. Elle est aujourd'hui serveuse dans un café de la capitale. Sa vie, c’est 4 ans de guerre civile et de peur, puis deux années d’exil. Si elle s’adapte bon gré mal gré à sa nouvelle situation, son visage s’assombrit quand on envisage son futur. « Je ne sais pas. J’ai peur de ne jamais revoir mon pays».

Samy et Hassan, eux, vivaient dans la banlieue de Damas, à Mazzeh. Ils ont quitté le territoire en 2013. Samy est parti dans un premier temps en Arabie Saoudite, où il a de la famille, avant de rejoindre le Soudan, qu’il considère comme « une destination bien plus confortable ». En effet, les Syriens n’y ont pas le statut de réfugiés. Par conséquent, lls ont accès à l’éducation, au système de santé, et surtout, ils peuvent y travailler.

A Khartoum, il a retrouvé Hassan, un peu par hasard. Tous deux travaillent désormais de concert dans un restaurant en vogue du centre-ville, qui emploie plus d'une dizaine de syriens. La majorité a fui un régime que ces jeunes hommes ont combattu. «C’était devenu invivable. Bachar el-Assad a broyé nos vies. C’était partir, ou mourir. » témoigne Hassan.

Revenir en Syrie ? «Oui, mais dans une Syrie sans Bachar. Impossible autrement. Trop de mal a été fait »

Même constat pour Tarek qui a quitté Bab-Touma il y a plusieurs années maintenant. Il ne regrette absolument pas d’avoir choisi le Soudan. «Ici, on parle la même langue que nous, et nous sommes plutôt bien intégrés. Nous avons le droit de travailler, et nous en profitons. Nous n’oublions pas notre pays, mais nous vivons mieux que beaucoup de nos compatriotes, que ce soit en Syrie ou ailleurs, j’imagine… ».

Combien sont-ils, comme eux, à avoir choisi comme point de chute le Soudan ?

Les autorités soudanaises avancent un chiffre de 50 000 syriens sur le territoire. Beaucoup plus, selon Mohammed : «Des avions remplis arrivent tous les jours » commente -t-il.

Lui, est Palestinien. Né en 1972 dans un camp de réfugiés en Syrie, il n’a jamais connu la terre qui a vu naître ses ancêtres, installés dans le nord de la Palestine jusqu’en 1948.

En 1997, à 25 ans, il part s’installer aux Emirats Arabes Unis. Il y monte son affaire, qui ne tarde pas à prospérer. Il y passera 20 ans, et ses deux enfants naîtront sur le territoire émirati. En milieu d’année 2016, il est prévenu que son visa ne sera pas renouvelé. «La situation est en train de se compliquer aux Emirats pour les travailleurs immigrés. J'étais devenu gênant, car j'étais totalement autonome. Bien que mes deux enfants soient nés sur le territoire, j’ai dû quitter le pays ». Se pose alors pour lui la question de la destination. Presque «apatride », par la force des choses, il ne peut ni aller sur la terre de ses ancêtres, ni dans une Syrie dévastée. «Le Soudan s’est imposé comme la seule solution envisageable. C’est un des rares pays où l’on peut s’installer durablement et monter quelque chose. Je suis arrivé en Novembre dernier, j’ai pu transférer mon argent gagné aux Emirats et j’ai aujourd’hui deux affaires en cours. Je ne suis pas malheureux. Je ne me plains pas. Mais ma vie est tellement décousue que je ne sais plus quelle est mon identité. ».

Mohammed emploie cinq Syriens, tout juste arrivés à Khartoum. Il l’admet lui-même. Les exilés de ce conflit sont de plus en plus nombreux, et même si le système soudanais a jusqu’alors facilité leur intégration, cela ne pourra pas durer éternellement.

Crise humanitaire en prévision.

A quelques centaines de kilomètres de là, un drame humanitaire est en train de se nouer au Sud-Soudan. Drame qui aura, inéluctablement, des répercussions sur l'équilibre de la région toute entière.

Le conflit politico-ethnique qui y fait rage a déjà fait des dizaines de milliers de morts et continue de traumatiser une population civile en proie à de nombreuses atrocités.

D'après le HCR, ce sont plus de 30 000 Sud-soudanais, fuyant la famine, qui ont trouvé refuge au Soudan sur les seuls mois de janvier et de février. Selon ce rapport, 90 % de ces exilés seraient des femmes et des enfants   «exténués et en mauvais état de santé, la plupart avec des niveaux de malnutrition critiques ».

Après avoir fait sécession en 2011, le Sud-Soudan a déclaré l'état de famine dans plusieurs régions du pays, et ce sont près d’un million de personnes qui seraient menacés par ce fléau, à court terme.

Ce nouveau drame humanitaire creuse encore un peu plus les cicatrices d’une population déjà durement frappée dans son histoire récente.

La guerre au Darfour qui éclata en 2003 se solda par un terrible bilan de plus de 300 000 morts. L’actuel président Nord-Soudanais, Omar El Béchir, est toujours en poste, malgré le mandat d’arrêt de la CPI, nourri par pas moins de dix chefs d’accusations, dont cinq chefs de crime contre l’humanité, trois de crimes de guerre, et deux de génocide.

Il continue de narguer la Cour Pénale Internationale, en maintenant ses déplacements diplomatiques Il a ainsi assisté au sommet de la Ligue des Etats Arabes les 29 et 30 Mars dernier, en Jordanie, sans être nullement inquiété.

L’équilibre actuel du Soudan est ainsi à relativiser. La situation instable de certains de ses voisins n’engage pas à l’optimisme. Le peuple soudanais, lui, s’insurge d’avoir été placé sur le banc des accusés par l’administration Trump, une crispation de plus dans un majoritairement extrêmement pauvre.  Le système politique en cours ne saurait être pérenne à long terme, et face aux enjeux politiques et humanitaires qui sont les siens, le Soudan semble se trouver une nouvelle fois à un moment clé de son existence.

Le futur de Nariman, Tarek, Samy, Hassan et les autres, est désormais lié à celui de ce pays. Tous savent que la vie les mènera inexorablement sur d’autres chemin.

Celui de « leur » Syrie, ou celui d’un nouvel l’exil. 

 

 

 

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