Bordeaux: des Kurdes en grève de la faim.

Bordeaux, lundi 17 Avril. Une quinzaine de Kurdes entament une grève de la faim illimitée, au centre de la communauté démocratique kurde. Par cet acte symbolique, ils souhaitent apporter leur soutien aux quelques 220 prisonniers et prisonnières déjà en grève de la faim dans les prisons de Turquie, depuis le 15 février 2017. Rencontre.

Femmes kurdes en grève de la faim, au centre démocratique de Bordeaux. 17/04/2017 © Laurent Perpigna Iban Femmes kurdes en grève de la faim, au centre démocratique de Bordeaux. 17/04/2017 © Laurent Perpigna Iban

Alors que la situation politique en Turquie concentre l’attention des médias du monde entier, un mouvement de protestation, bien moins relayé, a surgi tout droit des prisons du pays. Ils sont ainsi des dizaines à avoir entamé une grève de la faim, depuis plusieurs semaines, afin de dénoncer la torture et l’isolement carcéral dont sont victimes les prisonniers kurdes et démocrates. Ce mouvement, s’il n’est pas inédit, intervient dans un climat des plus tendu, avec comme toile de fond un désespoir politique qui semble s’étendre chaque jour un peu plus.

A Bordeaux, la communauté Kurde, forte d’un peu plus de 2000 personnes, se mobilise et rejoint le mouvement en cours, au lendemain d’un référendum qui les plonge encore un peu plus dans l’inconnu. Sévim, une jeune bordelaise, témoigne : « On réfléchissait depuis un petit moment aux actions possibles pour soutenir nos camarades. Quand nous avons vu que l’état de santé de ces derniers se détériorait, et qu’autant en Turquie qu’en Europe, c’était un silence complet, nous avons décidé de faire entendre leurs voix ici ».

Les Kurdes de Bordeaux ont ainsi rejoint les communautés parisiennes, marseillaises, strasbourgeoises et toulousaines, pour ne citer qu’elles, dans une dynamique collective.

L’état d’urgence, qui est entré en vigueur suite à la tentative du putsch du 15 juillet 2016 a plongé la Turquie dans une situation très délicate. Il a donné suite à des vagues d’arrestations sans précédent, y compris dans tous les secteurs de la société civile. Les journalistes, les militants politiques et démocratiques ont été frappés de plein fouet, et un sentiment de terreur semble désormais régner dans les zones les plus sensibles du pays. Sipan, un homme d’une cinquantaine d’années, en témoigne : « La situation aujourd’hui est très compliquée pour nous. Notre futur nous semble malheureusement très noir. Que cela soit en Turquie, ou même en Europe, les Kurdes sont attaqués. Je crains que cela finisse par se conclure par de nouvelles années de guerre », lance-t-il. Cette grève de la faim, il y participe, même s’il admet ses limites : « Non une grève de la faim ne pourra améliorer les problèmes de nos prisonniers, mais notre objectif est plus large : nous devons dénoncer ce qu’il se passe, et attirer l’attention des peuples européens. »

En ligne de mire des contestations, des prisons surpeuplées où les conditions de détention ne font que se dégrader ; à ce sujet, le sort du leader Kurde Abdullah Öcalan inquiète, tout comme celui des nombreux prisonniers placés depuis, à l’isolement. Les revendications des grévistes sont nombreuses : « Cela va de la fin de l’état d’urgence à la reprise des négociations avec les mouvements Kurdes, en passant par la fin de l’isolement des prisonniers, ainsi que d’Öcalan. Il faut que cessent également les « raids » dans les centres pénitentiaires, et que les conditions des détenus soient respectés, tant dans leur accès à la culture, que dans la communication entre les différents quartiers » résume Sévim.

Deniz Kaya, une prisonnière du PAJK (1) a, à cette occasion, fait parvenir le témoignage suivant : « L'AKP essaie d'intimider l'opposition par ses décrets d'urgence, ses arrestations, ses détentions et la normalisation de la torture. Des parlementaires, des maires, des universitaires et des journalistes sont arrêtés, les villages sont brûlés, les maisons sont détruites et les personnes sont déplacées et massacrées. L'isolement du leader du peuple kurde Abdullah Ocalan est étendu à toutes les prisons. Notre chef et les camarades qui sont dans la même prison avec lui sont interdits de rencontrer leurs familles ou leurs avocats, et sont même interdits d’envoyer des lettres. »

Débuté il y a de cela 62 jours dans une prison d’Izmir, le mouvement en cours rassemble aujourd’hui 220 prisonniers, chiffre auquel il faut rajouter de nombreux proches de ces derniers, qui se sont solidarisés de leur action.

Au centre de la communauté démocratique kurde, sur la rive droite de la capitale girondine, un système de roulement a été mis en place, bien que certains aient décidé de rentrer dans un mouvement "illimité". Les mauvais traitements infligés aux prisonniers en grève de la faim ont également été un électrochoc pour beaucoup de kurdes. Sultan, elle aussi, y participe: « Cela fait 40 ans qu’on essaye d’attirer l’attention. Nos appels restent sans réponse. Depuis 5 ou 6 ans, nous demandons qu’une délégation puisse voir Öcalan. Là aussi, sans succès ». Sipan poursuit : « Jusqu’au début des années 2000 il y avait beaucoup de torture. La donne a changé avec, depuis 2005, la candidature d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Depuis quelques années, c’est une nouvelle inversion de la situation avec l’accroissement des mauvais traitements, et c'est pire depuis le 15 Juillet 2016. »

Référendum constitutionnel et dérives autocratiques.

A Bordeaux comme ailleurs, on a voté ce dimanche 16 avril pour ce qui s’avérait être un tournant majeur dans l'histoire moderne de la société turque. Cet événement, triste aboutissement de plusieurs mois de dérive autoritaire post coup d'état, était envisagé avec autant d’enthousiasme que de peurs dans la communauté. Tous et toutes suivaient quotidiennement les résultats d'un vote, étalé sur onze jours. Ils sont unanimes : « Il y a eu à Bordeaux 6 500 votes, nous avons compté. Les résultats finaux annoncent dans notre ville un total de 4 900 votants. Où sont passés nos voix ? » s’agace l’un d’entre eux. Yade, doyenne de la communauté avec ses 72 ans, s'insurge:« Evidemment, nous savions que cela allait se passer comme ça. » Elle aussi considère que le grand gagnant de ce référendum, c’est avant tout la corruption. Sipan, lui, est catégorique : « Au Nord-Kurdistan, il y a eu beaucoup d'irrégularités. A Varto, où résident mes proches, c’était l’armée qui surveillait les bureaux de votes ».

Sévim, elle, a un regard assez mesuré sur les résultats de ce référendum : « On s’y attendait. On savait que les résultats seraient faussés. Alors oui, nous sommes déçus et tristes, car nous avons beaucoup milité et beaucoup travaillé pour que le « non » l’emporte. Mais quoi que l’on en dise, l’AKP (2) n’a pas gagné, l'AKP a tremblé. Il y a eu dans ce vote une remise en question historique du pouvoir d’Erdogan dans toutes les grandes villes. Je suis donc entre deux émotions ».

Ce référendum semble ainsi avoir polarisé encore un peu plus la société turque. Les suspicions de fraude électorale sont dénoncées par toute l’opposition, qu’elle soit kurde, ou plus simplement démocrate. Et les déclarations de Recepp Tayyip Erdogan ne calment pas le jeu, lui qui se plait à affirmer sans cesse que les partisans du non font le jeu des "terroristes" et des "putschistes". Toute opposition devient de fait, illégale, et il est nécessairement à craindre une radicalisation du camp anti-Erdogan, dans un futur proche. L’état d’urgence a déjà été reconduit pour trois mois, et plusieurs questions essentielles, telles que l’adhésion de la Turquie à l’UE ou encore le spectre d’un rétablissement de la peine de mort sont dans toutes les têtes. Tayyip Erdogan aura donc désormais des pouvoirs illimités, lui permettant de contrôler l’exécutif mais aussi très largement le législatif et le judiciaire. La gouvernance à venir inquiète Sipan : « Si les résultats sont confirmés, le premier ministre sera certainement issu du MHP (3). Avec cette alliance, nous, kurdes, risquons d’être frappés de toutes parts. Peine de mort, occupation des mairies, emprisonnement des députés du HDP (4)... »

La détermination n’en est que plus forte du côté des femmes kurdes de Bordeaux: « Nous gardons l’espoir de construire un confédéralisme démocratique. Il n’y a qu’un chemin pour cela, c’est la résistance. En tant que femmes kurdes, nous devrons continuer de lutter, même si nous sommes emprisonnées, frappées, violées… Nous continuerons de nous battre » affirme Sultan.

Gulsah, Serefnaz, Madiha, et Bedevi sont catégoriques. Pour elles, Erdogan ne pourra rester au pouvoir indéfiniment. La situation d’extrême division que subit la Turquie actuellement est, pour elles, le gage de futurs soulèvements populaires et démocratiques. Elles s’amusent même à imaginer pour le chef de l’Etat turc, une fin de règne proche de celle de Saddam Hussein « Lui aussi se croyait invincible ».

Fatma, elle, l’affirme. Elle n’a pas peur. Même si elle se sait, en tant que Kurde, à l’abri nulle part, pas même en France. L’assassinat de Sakine Canzik, co-fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan et de deux autres militantes, Fidan Dogan et Leyla Saylemez, en 2013 à Paris, est là pour le lui rappeler. « On a un objectif, c’est notre combat. Et il se poursuit, malgré tout, ici. Mes enfants manifestaient hier en poussette. Aujourd’hui, ils marchent à mes côtés, et ça sera ainsi tant qu’il le faudra. Regardez Yade ; elle a plus de soixante-dix ans, et elle toujours en lutte ». Cette dernière acquiesce : « Je n’ai pas d’identité, pas de pays, j’ai juste la lutte ». Un peu comme une raison d’être.

En attendant, tous et toutes l'ont promis. Ils feront tout pour faire entendre les voix des leurs que l'on a voulu faire taire.

 

(1)  Mouvement des femmes libres du Kurdistan

(2)  Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002

(3)  MHP Le Parti d'action nationaliste, extrême-droite profondément anti-kurde.

(4)  HDP : parti politique pro-kurde, dont beaucoup de représentants ont été emprisonnés.

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