Politique punitive en Espagne : les artistes dans l’œil du cyclone.

L’ex-chanteur de La Polla Records, Evaristo Páramos, a été contrôlé puis retenu par la Garde Civile espagnole, au sortir de son concert à Jerez, en Andalousie. Si les motifs de ce contrôle n’ont pas été confirmés, il semble que les textes de sa formation soient directement incriminés. Une nouvelle affaire qui donne suite aux attaques menées contre deux rappeurs espagnols, Pablo Hasel et Valtonyc.

Evaristo Páramos fait partie des visages du rock basque. Ce vétéran de la scène underground, à la voix nasillarde et singulière, est un des derniers rescapés de la scène musicale punk hispanique des années 80. Une décennie où le rock radical révolutionnait le milieu artistique, en s’imposant comme la bande son d’années subversives.

A 58 ans, Evaristo évolue désormais au sein du groupe Gatillazo, et continue avec cette formation son activisme musical. C’est sur les routes et dans le salles de concert que sa carrière se poursuit, une trajectoire marquée par plus de trente ans de critique acerbe du fascisme, du capitalisme, du nationalisme, de l'autoritarisme.

A l’issue de son concert à Jerez, où se déroulait ce week-end le festival Primavera Trompetera, il a été interpellé par la Guardia Civil, et retenu pendant plusieurs dizaines de minutes, comme l’a révélé une vidéo publiée sur les réseaux sociaux.

Le chanteur a été identifié et questionné par les forces de sécurité espagnole sur le site même où se déroulait le concert ; ce contrôle résulterait d'une plainte visant le contenu d’un ses textes.

La coalition EH BILDU (réunir le Pays Basque),deuxième force politique au Parlement basque d’Espagne, a dénoncé très promptement ces pressions policières exercées sur le milieu artistique : « Il n’y a pas de liberté d’expression au sein de l’État espagnol. Nous nous solidarisons avec Evaristo qui a été retenu et détenu, ainsi qu’avec tous les artistes qui sont menacés pour critiquer le système au travers de leurs chansons, livres, et autres expressions artistiques » ont-ils déclaré via leur compte Twitter.

« Des années de prison ferme pour des chansons ».

L'accusation contre Evaristo Páramos survient quelques jours après que le rappeur Valtonyc ait annoncé avoir quitté l'Espagne, afin d’échapper à une condamnation à trois ans et demi de prison pour « apologie du terrorisme », et « injures à la Couronne ». Le musicien, à 21 ans est désormais visé par un mandat d’arrêt international.

Sa fuite, il l’a annoncé sur Twitter : « Demain, ils vont frapper à la porte de ma maison pour me mettre en prison. Pour des chansons. Demain, l'Espagne va se ridiculiser, une fois de plus. Je ne vais pas me laisser faire. Désobéir est légitime ». Si nul ne sait où il se trouve aujourd’hui, le parquet a évoqué jeudi la piste d’un exil « dans un pays de l’Union européenne ».

Valtonyc n’est pas le seul à avoir été condamné à de la prison ferme pour des chansons. C’est pour des faits similaires que Pablo Hásel (de son vrai nom Pablo Rivadulla), a écopé le 7 mars dernier de deux ans de prison et 24 300 euros d’amende pour « apologie du terrorisme », et « insulte à l’État espagnol et à la couronne ». La Cour Suprême espagnole le désigne coupable, entre autre, de soutenir l’ex-organisation basque Euskadi Ta Askatusana (ETA), ainsi que le groupe de résistance antifasciste du premier octobre (GRAPO). En outre, Pablo Hasel a également été sanctionné pour 62 tweets, en plus de ses chansons.

L’État espagnol semble désormais entrer dans une nouvelle phase répressive. Alors que la dissolution d’ETA annoncée début mai laissait augurer une pacification de la société espagnole, il semble qu’un tout autre scénario soit en train de se dessiner.

Le gouvernement de Mariano Rajoy continue d’étendre sa politique punitive à l’ensemble des strates de la société espagnole : chacun se souvient de la condamnation d’un madrilène à quatre ans de prison à la suite d’une participation à une grève générale en 2012 (affaire Alfon), tout autant que des menaces proférées à l’encontre des Bukaneros, un groupe de supporters du Rayo Vallecano accusé par les autorités espagnoles de semer le désordre et la zizanie dans les rues de Madrid pendant les mouvements sociaux.

Le gouvernement espagnol semble ainsi bien décidé à étendre sa stratégie répressive à l’ensemble des mouvements politiques et sociaux, acteurs culturels et artistiques inclus ; une politique que le gouvernement Rajoy pense indispensable afin de préserver l’ordre et l’unité dans un pays polarisé.

Déjà malmené par le processus souverainiste catalan, Madrid a pourtant tout à perdre en attaquant frontalement les mouvements progressistes issus de la gauche espagnole. Dans un pays où les cicatrices du passé ne sont pas refermées, le gouvernement Rajoy risque fort de fédérer contre lui une large partie d’une population éreintée par des années de crise en plus d’un autoritarisme galopant.

 

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