Covid-19 : et si la piste de la tuberculose et du BCG tenait la route ?

Les pays qui n’ont pas mis en place une politique de vaccination BCG obligatoire, ou qui l’ont stoppée de longue date, présentent un nombre de cas, et surtout un taux de mortalité de la Covid-19, trois à vingt fois supérieur par rapport aux pays qui bénéficient historiquement d’une vaccination BCG universelle, solide et observée. Rien que ça…

Laurent Lagrost est Directeur de Recherche à l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. Il a dirigé le centre de recherche UMR1231 de l’Inserm et de l’Université de Bourgogne à Dijon et a coordonné le Laboratoire d’Excellence LipSTIC du Programme Investissements d’Avenir.

 

La magie du blog Mediapart a de nouveau opéré. Néophyte de l’édition et un peu débordé, je n’avais pas pris le temps de m’initier. Je n’avais pas lu la notice, mais je viens de comprendre. Il suffisait de faire hara-kiri aux commentaires bêtes et méchants pour me concentrer sur les pépites que des lecteurs attentionnés, généreux et bienveillants, sèment sur leur route ! Le partage, donc. Encore et toujours. Une vertu que Didier Payen et moi-même nous sommes efforcés de porter depuis quelques mois déjà. Courbés et à genoux, nous creusons côte à côte et à mains nues, dans l’espoir de trouver le bon filon. Il faut donc être en veine et je viens d’identifier un nouveau bienfaiteur : Louis Laborelli. Il me contacte ce matin et salue nos appels du 28 mars 2020 (« BCG et Covid-19 : comment soutenir votre système immunitaire ? ») et du 1er avril 2020 (« La folle histoire du BCG ou une occasion à ne pas manquer »). Enthousiaste et direct, il me dit partager « le même genre d’idée ». Louis me donne instantanément accès à son immense réseau d’experts et de « datascientists » qu’il a, patiemment, tissé sur la planète. Louis a compris notre démarche et notre analyse concernant le lien, encore hypothétique mais néanmoins prometteur, entre la vaccination BCG et la prévention des formes sévères et critiques de la Covid-19. Notamment, il porte à ma connaissance le travail patient et minutieux de Jun Sato qui a vécu à Tokyo puis à Brisbane. En préambule d’un document riche, Jun Sato déclare, avec humilité, ne pas être « un expert médical ». Et si la curiosité et le travail des esprits vierges et naïfs payaient encore ?

 

BCG, tuberculose endémique et Covid-19 : données épidémiologiques.

Jun Sato annonce d’emblée la couleur, un brin provocateur : « Si j’étais nord-américain, ouest-européen ou australien, je me ferais vacciner avec le BCG et contre le nouveau coronavirus pandémique… ». Attention lectrices et lecteurs ! Point trop de hâte ! L’éminent « non-expert médical » précise dans la foulée qu’il ne s’agit à ce stade que « d’une hypothèse » ! Inutile donc de vous précipiter chez votre médecin ou votre pharmacien pour demander à être vaccinés… D’ailleurs, il convient de rappeler que la vaccination BCG en France n'est plus obligatoire, mais recommandée. Par voie de conséquence, le BCG n’est pas largement disponible.

L’efficacité et l’indication d’un traitement doivent reposer sur des données obtenues dans le cadre de protocoles cliniques contrôlés, avec une démarche expérimentale standardisée, des objectifs primaires et secondaires clairement validés, une approche méthodologique approuvée, des critères d’inclusion et d’exclusion annoncés, une approche en double-aveugle randomisée et un groupe placebo en comparaison du groupe traité. La routine, donc. Mais nous n’en sommes pas encore là…

Pour l’heure, on ne peut qu’espérer et calmer son impatience en se nourrissant des données observationnelles : de la « Jun food » en somme… Jun Sato apporte ainsi des éléments fort intéressants. Ils viennent en appui et en continuité de l’étude épidémiologique récemment publiée par le groupe de l’Institut de Technologie de New York (voir mon précédent billet : « La folle histoire du BCG ou une occasion à ne pas manquer »). Jun Sato compare ce qui fait sens et est raisonnablement comparable : l’Italie est comparée à la Croatie, l’Espagne au Portugal, le Royaume-Uni à l’Irlande, la Suède à la Norvège, l’Equateur à la Colombie, au Pérou et au Brésil. Que peut-il en être déduit ? Que, de façon certes approximative à ce stade, les premiers pays, qui n’ont pas mis en place une politique de vaccination BCG obligatoire ou qui l’ont stoppée de longue date, présentent un nombre de cas, et surtout un taux de mortalité de la Covid-19, trois à vingt fois supérieur par rapport aux seconds qui bénéficient historiquement d’une vaccination BCG universelle, solide et observée. Rien que ça…

Perplexe ? Je vous laisse juges et communique ici les données brutes, celles de la situation de la Covid-19 en temps réel, ce vendredi 3 avril 2020. Schématiquement, le signe « + » entre parenthèse indique la présence d’une couverture vaccinale BCG correcte dans le pays et le signe « - » indique son absence. Ainsi, le relevé des nombres décès/cas confirmés sur le site de l’Université Johns Hopkins sont respectivement de :

- 14.681/119.827 pour l’Italie (-),

- 8/1.079 pour la Croatie (+),

- 10.935/117.510 pour l’Espagne (-),

- 246/9.886 pour le Portugal (+),

- 3.611/38.688 pour le Royaume-Uni (-),

- 120/4.273 pour l’Irlande (+),

- 358/6.131 pour la Suède (-),

- 57/5.296 pour la Norvège (+),

- 145/3.368 pour l’Equateur (-),

- 19/1.161 pour la Colombie (+),

- 55/1.595 pour le Pérou (+),

- 343/8.229 pour le Brésil (+).

No comment…

 

En attendant…

Il pourrait de plus y avoir une plus forte protection des formes sévères de la Covid-19 en fonction de la source et de la souche des vaccins BCG utilisés dans les différents pays, ainsi que des classes d’âge effectivement vaccinées. Egalement, les pays avec une tuberculose endémique pourraient être davantage protégés. Cet aspect devra faire l’objet d’études dédiées.

Ainsi, comme le réclame le concept de la « trained immunity », le vaccin BCG peut être considéré comme un coach, celui qui entraîne les équipes de l’immunité pour gagner le match contre la Covid-19. Comme la partie se joue au niveau international, le vaccin BCG sélectionné devra être au meilleur niveau. Une page de l’histoire qui reste à écrire. Les effets protecteurs du BCG, partagés peut-être avec d’autres vaccins vivants atténués comme celui de la rougeole, pourraient donc dépasser l’indication de ses deux découvreurs, Albert Calmette et Camille Guérin qui avaient réussi en leur temps à prévenir la tuberculose. L’intention nouvelle des élèves dépassera-t-elle celle des Maîtres ? La réponse dans quelques mois.

 

 

 

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