Lettre à M. le Maire...

« Ne nous trompons pas de colère »

Lettre à un élu auteur d'un courrier des lecteurs dans la presse française.

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Monsieur le Maire,

Une lecture attentive de votre tribune, publiée dans la presse le 6 juillet 2013, m’invite à vous faire part d’un éclairage républicain.

Vous écrivez : « le train de la France est dans une impasse, l’impasse de la mondialisation marchande (…), de l’Europe hétéroclite et ingouvernable ». De nombreux exemples montrent que le train de la France est avant tout dans une impasse franco-française. Ce qui nous arrive n’est pas la faute des autres. Permettez-moi, Monsieur le Maire, d’illustrer mon propos en trois parties. 

En premier lieu, la place de la France dans les Institutions européennes se dégrade. Cette dégradation se nourrit, de longue date, d'une certaine arrogance commune de la part des « responsables » politiques, à gauche comme à droite. Ils imaginent refaire l’Europe plutôt que de s’impliquer pleinement dans le pouvoir et les marges de manœuvre que l’Union leur confère.

Preuve récente : le ministre de l’Economie, Pierre Moscovici, incapable d’un dialogue constructif au sein du conseil de l’Union européenne - la réunion des ministres de l’Europe - vient de remettre en cause la taxe sur les transactions financières. Pour quels motifs ? Le lobbying des sociétés françaises du CAC 40, opposées à toute intégration fiscale, surtout dans la région du monde où elles profitent le plus des subventions publiques (l’Europe), n’est sans doute qu’un aspect de la réponse... L'ambition de cette taxe sur les transactions financières est de dégager des solidarités nouvelles pour les citoyens européens. Cette idée est soutenue, très majoritairement, par le Parlement européen, organe démocratique qui sait mettre à couvert ses divergences partisanes au moment de fonder l’intérêt général européen. Même l’association ATTAC – qui n’est pas, vous en conviendrez, une obédience néolibérale – vient d’exprimer son incompréhension à l’égard de la position de M. Moscovici dans ce dossier.

En second lieu, les capacités de développements économiques et sociaux souffrent d’un manque – quotidien - de vision européenne de la part de nos responsables politiques et administratifs. Exemple emblématique : le projet de capture de CO2 pour l’industrie sidérurgique européenne. Le gouvernement et la Région Lorraine ont préféré batailler contre Mittal pour sauver des branches mortes, plutôt que d’inscrire l’avenir d’une industrie dans un projet écologiquement affirmé par l’Union. La Lorraine, « cœur d’acier » et carrefour européen, a laissé filer une occasion de relancer l’économie locale. Ce projet industriel innovant, créateur d’emplois et porteur d’espoir, sera réalisé… au Royaume-Uni. Tant mieux pour les territoires où, chez nos voisins aussi, la crise sévit. Et ce pragmatisme britannique, apte à se saisir des outils européens, n’a rien à voir avec une vision néolibérale outre-Atlantique.

En troisième lieu, les citoyens français peuvent se désoler devant l’impossibilité de la réforme structurelle de leur pays. Soyons concrets, encore une fois. Dans ma région, la Lorraine, - comme dans beaucoup de collectivités territoriales - des élus manifestent l’ambition médiocre de « faire fructifier leurs avoirs », comme vous l’écrivez à propos de « ceux qui ont les richesses ». Ces élus locaux, dont je parle, continuent de subventionner des associations dont la gouvernance ne produit ni richesse ni solidarité, à moins de considérer comme des richesses le clientélisme et l'utilisation de fonds public au profit des « amis ». Le « mille-feuille » administratif et le cumul des mandats ne sont que les icebergs de ce mal profond.

Les citoyens français qui – minoritaires, peut-être - savent comment fonctionne l’Union européenne sans ignorer comment dysfonctionne leur propre pays, ont de plus en plus de mal à comprendre les bravades et les envolées des élus et des ministres coupés des réalités.

Vous avez raison, Monsieur le Maire, de noter le manque de « personnel politique de qualité ». Vous avez raison de souligner que la solution n’est pas dans les extrêmes. Mais ces derniers sont malheureusement nourris par un discours politique majoritaire qui ne dit pas la vérité au peuple.

Dénoncer la mondialisation, supposément à l’origine de nos maux nationaux, n’éloigne pas le danger. La démocratie moderne est complexe. Est-ce une raison pour ériger le simplisme en gouvernail ? 

Oui, le « train de la France est dans une impasse », mais il n’y a pas de fatalité. Nous savons que le marché de l’emploi, les retraites et la sécurité sociale relèvent de la politique nationale, puisque les dirigeants des Etats membres de l’UE ont décidé, ensemble, qu’il en serait ainsi. Oui, l’Europe est « hétéroclite » mais elle n’est pas « ingouvernable ». L’Europe favorise l’initiative, l’entreprise – au sens large - et les alternatives, alors que nos rouages nationaux enferment régulièrement les acteurs socio-économiques dans des visions, souvent archaïques, qui ne répondent guère aux besoins et objectifs de la solidarité.

Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l’expression de mes sentiments démocratiques et républicains les meilleurs. 

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