Le cérémonial du ravivage de la Flamme du Souvenir sous l'Arc de Triomphe

C’est toujours un grand honneur pour un Président de la République - chaque 8 mai et 11 novembre -, un parlementaire, un membre d’association ou de syndicat, un élève d’école ou un simple citoyen, d'être convié à participer à l'émouvante cérémonie du ravivage de la Flamme du Souvenir sous l'Arc de Triomphe. Petit retour historique de Pierre Le Blavec sur ce haut lieu de notre mémoire collective.

Mondialement connue pour ses embouteillages aux heures de pointe, la place de l’Etoile à Paris abrite, au sommet des Champs-Élysées, la tombe du Soldat inconnu de la Grande Guerre[1] (1914-1918). Pourquoi les millions de touristes qui y affluent ou de Parisiens trop pressés qui s’y croisent ne prendraient-ils pas, le temps d’un instant, la peine de connaître l’histoire de cette Flamme de l’Arc de Triomphe qui brûle sans discontinuer ?

L’hommage patriotique au Soldat inconnu et au sacrifice des disparus anonymes

"Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie,
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie"

Victor Hugo, Le Chant du Crépuscule

Alors que la 3ème République fête son cinquantenaire (transfert du cœur de Gambetta au Panthéon, 11 novembre 1920), elle décide d'associer, à cette occasion et pour la première fois, l'hommage à un Soldat inconnu mort pendant la Guerre 1914-1918, représentant anonyme de l'ensemble des "Poilus" et des "Gueules cassées" morts pour la France[2]. Evoquée une première fois dès 1916 par Francis Simon, Président du Souvenir français de Rennes, l'idée de choisir le corps d'un soldat - tué au champ d'honneur et non identifié - se dégage rapidement dans l'opinion française[3].

Pour honorer cette proposition ; Maurice Maunoury, député d'Eure-et-Loire, fait officiellement adopter l'idée (26 novembre 1916) et propose d'élever le tombeau du soldat anonyme (12 juillet 1918). Si à l'occasion du premier anniversaire de l'armistice de 1918, la France crée le cérémonial de la "minute de silence" (11 novembre 1919), l'affaire du soldat inconnu n’est reste pas moins compliquée car empreinte d’émotion. Parallèlement au projet initial, M. Crescitz, Président de la Société française de Berne, propose à Georges Clemenceau (1841-1929) une manifestation concurrente : celle du transfert au Panthéon de corps de soldats inconnus (7 décembre 1918).

Dans un premier temps, la Chambre des Députés décide qu'il reposera bien au Panthéon (adoption du projet de loi déposé par le gouvernement de Georges Leygues, 12 novembre 1919). Parallèlement, une campagne menée par des écrivains dans la presse (André Paisant, Paul de Cassagnac dans Le Journal, Le Matin) fait porter le choix du lieu de sépulture définitif sous l'Arc de Triomphe (8 novembre 1920 : vote à l'unanimité des deux Chambres de la loi[4] prévoyant de rendre les honneurs du Panthéon aux restes du soldat inconnu puis de l'inhumer sous l'Arc de triomphe le 11 novembre 1920. Idée de Charles Dumont, rapporteur de la Commission des finances, 8 novembre 1920).

Le ministre de la Guerre et des Pensions de l’époque, André Maginot (1877-1932)[5] ordonne aussitôt aux 9 commandants de Région de faire exhumer " dans un point de chaque région pris au hasard et qui devra rester secret, le corps d'un soldat identifié comme Français, mais dont l'identité n'aura pu être établie ". Le corps est placé dans un cercueil de chêne et dirigé en automobile sur Verdun, 8 autres cercueils arrivent également à Verdun d'Artois, dans la Somme et en Ile-de-France (sans doute Ourcq ou Marne), au Chemin-des-Dames, en Champagne, à Verdun, en Lorraine, en Flandres ; dans la 9e région on n'a pu identifier la nationalité du corps exhumé. Avant que La Marseillaise ne retentisse, il revient au soldat Auguste Thin[6] de désigner à Verdun le Soldat inconnu (6e cercueil, 10 novembre 1920) en déposant sur son cercueil un bouquet d'œillets rouges et blancs[7] cueillis sur le champ de bataille de Verdun.

Conduit à la gare de Verdun sur un affût de canon, le cercueil du Soldat inconnu arrive à la gare parisienne de Denfert-Rochereau pour une cérémonie au Panthéon[8] puis est porté par six soldats dans une chapelle ardente au premier étage de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, avant d'être définitivement inhumé sous la voûte de l'Arc (28 janvier 1921), dans un caveau sur lequel est scellé la Dalle Sacrée.

La Fête nationale du 11 novembre et la création d’une flamme commémorative

Ce premier hommage est rapidement suivi d'un second. Pour éclairer la tombe du Soldat inconnu, Gabriel Boissy (1879-1949) propose de faire brûler une flamme en permanence et Jacques Péricard[9] de faire ranimer celle-ci chaque jour par des anciens combattants. Sur les plans de l'architecte Henri Favier, le ferronnier Edgar Brandt exécute ce monument.

La flamme surgit d'un canon braqué vers le ciel, encastré au centre d'une sorte de rosace représentant un bouclier renversé dont la surface, ciselée, est constituée par des épées formant une étoile. Le Parlement français ayant déclaré le 11 novembre fête nationale (24 octobre 1922), c'est en présence de nombreuses associations, que l'année suivante, André Maginot, ministre de la Guerre et des Pensions, allume pour la première fois la Flamme du Souvenir (11 novembre 1923).

La cérémonie du ravivage de la Flamme du Souvenir

"De ces morts, les plus touchants sont ceux qui,
restés inconnus, reposent loin de la terre natale."

Maréchal Fayolle

Depuis cette date, le Comité de la Flamme a pour tâche d'accompagner une ou plusieurs Sociétés d'anciens combattants pour la raviver chaque jour, au crépuscule, afin qu'elle ne s'éteigne jamais. Au cours de la cérémonie, on actionne le robinet d'ouverture du gaz (Gaz de France) avec une épée : une flamme jaillit suivie de la Sonnerie aux morts[10].

Après la Seconde Guerre mondiale, le Premier ministre britannique, Winston Churchill, viendra s'incliner devant le Soldat inconnu, aux côtés du général de Gaulle (11 novembre 1944). Puis, devant l'Arc de Triomphe, le général de Gaulle accueillera 15 cercueils de combattants morts pour la France dans différentes circonstances, avant qu'ils ne rejoignent le monument de la France combattante au Mont-Valérien (11 novembre 1945). Après la guerre d'Indochine, l'un des 57.958 militaires français (11.747 corps rapatriés) tués en Indochine est enseveli au cimetière national de Notre-Dame de Lorette (Pas-de-Calais, 7-8 juin 1980).

 

Sacrée, la Flamme du Souvenir demeure à jamais, pour chacun d’entre nous, le symbole du devoir de mémoire[11] au service d’une Nation rassemblée dans l’épreuve de l’Histoire. Chaque jour, à 18h30 très précises, sa clarté retrouvée rappelle aux jeunes – et aux moins jeunes - la mémoire de toutes celles et de tous ceux qui, par leur sacrifice et leur abnégation, ont donné leur vie pour la France.

 

… Fermez le ban !!!

 

Pierre  LE BLAVEC DE CRAC’H

Historien

Professeur d’Education morale et civique (EMC, ex- ECJS)

 

LAvisDevantSoi (LAVDS) – Tous Droits réservés – vendredi 11 novembre 2005

 


[1] Filmographie. La Tranchée des Espoirs (Jean-Louis Lorenzi, 2003, Fr. téléfilm ) ; La Trêve de Noël (Vikram Jayanti, RU, documentaire) ;  Joyeux Noël (Christian Carion, 2005, Fr., min. avec Diane Krüger, Benno Fürmann, Guillaume Canet, Dany Boon, Daniel Brühl, film sélectionné hors compétition au Festival de Cannes 2005 puis pour concourir à la cérémonie des Oscar 2006)

[2] Après 51 mois de conflit, le dernier soldat français tué pendant la Première Guerre mondiale, à la 11ème heure, du 11ème jour du 11ème mois de l'année 1918 était l'agent de liaison Auguste Trébuchon, tué par une balle alors qu'il portait un ordre concernant le rassemblement du régiment pour le ravitaillement des troupes. Il  repose aujourd'hui dans le cimetière communal de Vrigne-Meuse. Sur 67,5 millions de mobilisés, la Première Guerre mondiale aura causé la mort de 8.723.000 victimes avec 21,2 millions de blessés et 7,7 millions de prisonniers ou disparus. Pour sa part, la France a engagé 8,41 millions de soldats dont 1,35 millions tués et 3,5 millions blessés.

[3] Lancée à l’origine par le prince de Joinville (1870), c’est au président du Souvenir français de Rennes, Francis Simon, que revient l’idée de la tombe d’un soldat inconnu. Lors d’une cérémonie funèbre religieuse et patriotique (26 novembre 1916), il déclare : « Pourquoi la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de ces combattants ignorés, mort bravement pour la patrie ? Avec pour inscription sur la pierre deux mots "Un Soldat'', deux dates : "1914-1917 »

Filmographie.Inspiré du livre éponyme de Jean Cosmos, le film dramatique La Vie et rien d'autre (Bertrand Tavernier, 1988, Fr., 135 min. avec Philippe Noiret, Sabine Azéma, Pascale Vignal, Maurice Barrier, François Perrot) relate, en novembre 1920, l'existence du Bureau de recherche et d'identification des militaires tués ou disparus (BRIMTD) dirigé par le commandant Dellaplane et évoque, dans le même temps, la mission du commandant Perrin, chargé de désigner pour les générations futures, la dépouille d'un "soldat inconnu" qui sera enseveli au pied de l'Arc de Triomphe.

[4] "Article 1er : « Les honneurs du Panthéon seront rendus aux restes d'un des soldats non identifiés morts au champ d'honneur au cours de la guerre 1914-1918. La translation des restes de ce soldat sera faite solennellement le 11 novembre 1920 ». Article 2 : « Le même jour, les restes du Soldat inconnu seront inhumés sous l'Arc de Triomphe. »

[5] Ancien sergent du 44ème RIT, blessé au combat.

[6]Auguste Thin. † 10 avril 1982. Originaire de Caen, fils d'un père porté disparu, cet épicier dont le frère a été tué au combat, s'engage volontairement dans la classe 19. Gazé, il est l'un des rares survivants du 132e Régiment d'infanterie. Désigné par le colonel Plande, le 2ème classe Thin du 5ème bataillon, choisit le 6ème cercueil sur les huit qui lui sont présentés en additionnant les chiffres du no de son régiment : 1, 2, 3. Les sept autres cercueils sont inhumés dans le cimetière du Faubourg Pavé (Verdun).

[7] Depuis 1920, pour soutenir les anciens combattants les plus âgées, les invalides de guerre et les pupilles de la nation, l’Office national des Anciens combattants et Victimes de guerre (ONAC) réalise, chaque 8 mai et 11 novembre, des collectes sur la voie publique en faveur des Bleuets de la Mémoire reversées à l’« œuvre nationale du Bleuet de France ».

[8] Dans la foule venue nombreuse, dans un défilé ininterrompu, on peut distinguer la présence d'Alexandre Millerand, Président de la République ; d'André Maginot, ministre de la Guerre et des Pensions ; de Jules Steeg, ministre de l’Intérieur ; de Raoul Péret, Président de la Chambre des Députés ; de Léon Bourgeois, Président du Sénat ; du général Berdoulat, gouverneur militaire de Paris.

[9] Ancien sous-officier puis officier du 95ème RI, Jacques Péricard est l'auteur de la phrase célèbre : "Debout les morts!" et le fondateur du l'Almanach du Combattant.

[10] Lors de la cérémonie du ravivage de la Flamme de l’Arc de Triomphe en présence du ministre de la Guerre (14 juillet 1932), le général Henri Gouraud (1867-1946), gouverneur militaire de Paris, fait exécuter pour la 1ère fois une « sonnerie aux morts » composée à sa demande par le commandant Dupont, chef de musique de la Garde Républicaine. Elle est aussitôt rendue officielle et réglementaire.

[11] N'hésitez pas à vous connecter sur : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.