VERBATIM DES « PERDANTS » AUX ELECTIONS LEGISLATIVES 2017

Les élections législatives des 11 et 18 juin 2017 donnent un nouveau visage - et de nouveaux usages attendus - à l’Assemblée nationale pour sa XVème Législature. Professeur et historien, Pierre Le Blavec dresse un « verbatim » des perdants de ces élections hors normes, marquées par une abstention massive (57,4%).

 Un nouveau visage, de nouvelles pratiques ?

Le Palais Bourbon accueille, ces derniers jours, les 577 députés élus pour les cinq années à venir. Marquées par un renouveau politique sans précédent - et la fin du « bipartisme » parlementaire -, les dernières élections législatives devraient donner un nouveau souffle et une nouvelle orientation à notre démocratie. Le constat s’impose de lui-même : 424 « primo-députés » sur 577 (soit 75% de renouvellement), une moyenne d’âge de 48 ans (soit six ans de moins que dans la précédente législature, avec cette année 32 nouveaux députés âgés de moins de 30 ans), 224 femmes (record historique, soit près de 39% des députés et 50% de plus par rapport à 2012), 88 professions libérales, 41 chefs d’entreprise, moins de retraités (40 députés), un étudiant mais pas encore d’ouvrier.

Petites phrases de « perdants »

Prenons le temps du recul et disséquons ensemble les « petites phrases » de cette campagne électorale hors-norme.

Tout débute par l’étonnante déclaration de félicitations de Laurent Fabius (1946-), Président du Conseil constitutionnel, s’éloignant de la tradition protocolaire établie depuis le 4 octobre 1958, par une surprenante sortie de sa réserve républicaine. Au nouveau et plus jeune président élu, Emmanuel Macron (1977-), il rappelle : « Pour être l'homme de son pays, il faut être l'homme de son temps (…) la campagne électorale a été inédite à plusieurs égards et même chamboule-tout ! » (Salle des Fêtes, Palais de l’Elysée, 15 mai 2017).

Puis, les résultats électoraux connus, les réactions des « perdants » s’enchainent.

Aigri, car battu dès le premier tour des élections législatives, l’ancien conseiller du président Nicolas Sarkozy (Les Républicains), estime - et récidive pendant plusieurs jours dans les médias -, avant de quitter définitivement la vie politique, que ses électeurs « sont à vomir (…) j’assume froidement ce que j’ai dit ! » (12 juin 2017).

Rancunier, n’oublions jamais les propos sexistes d’un député (UDI) sortant, battu au second tour des élections, par sa candidate adverse : « le problème, c’est sa compétence », doutant même qu’elle « aura le temps de faire sa lessive et d’emmener ses enfants à l’école. » (19 juin 2017).

Fâchée, digérant mal sa défaite, une jeune - mais déjà ancienne - ministre (PS) battue au second tour des législatives, ne cache pas son amertume, sa jalousie, et fustige le nouveau président Emmanuel Macron : « J’ai vite compris qu’en fait, il chercherait à se faire passer pour plus moderne sur nos dos, à nous faire passer (…) pour des archaïques (…) Cette façon de se comporter, pour moi, ce n’est pas de la loyauté. » (20 juin 2017).

Plus anecdotique, évoquons le malaise, lors des interventions télévisées, de deux candidates (Indre-et-Loire, 2 juin 2017 et Rhône, 14 juin 2017) - novices des plateaux -, confrontées à la violence politique et médiatique. Face à leur mise en difficulté, se déchaîne, instantanément, la condescendance - « elles n’ont même pas le niveau d’un délégué de classe » - et la moquerie tournant en continu sur les réseaux sociaux : « En Marche vers l’incompétence ! »

Inévitablement, pour sa première apparition à l’Assemblée nationale, « alpagué » par des journalistes présents dans l’allée de l’Hôtel de Lassay, l’un des perdants contrariés des dernières élections présidentielles, prônant la VIème République, décide de « faire du bruit » à coup de « punchlines » virulentes. Au lieu de présenter avec éloquence ses arguments, il critique aussitôt les nouveaux députés, fourbit ses piques et autres tacles. Puis il cible - en l’insultant personnellement, alors même qu’il n’est pas là physiquement et n’est lui-même l’objet d’aucune critique - un de ses futurs rivaux : un jeune député fraîchement élu, aimable, reconnu et récompensé internationalement pour ses compétences hors-normes. (20 juin 2017)

Enfin, conséquence inéluctable d’un renouvellement parlementaire si ample, n’oublions pas le millier - nombre record et inédit - de collaborateurs, assistants et attachés parlementaires - professionnels discrets et précaires, qui ont fêté l’année dernière leur trentième année d’existence, à l’initiative d’Edgar Faure (1908-1988). Ces dernières semaines, ils ont dû « faire leurs cartons » et ont réagi : « Quand on entre en politique, on connaît les règles et on sait que c’est un monde cruel (…) ça paraît assez injuste, on a un goût amer dans la bouche » (15 juin 2017). Mis, malgré eux, sous le feu des projecteurs depuis plus d’une année, leur image - tant au niveau local, national qu’européen - a été écornée et ils se retrouvent désormais à la recherche active d’un emploi … tout en ayant, pour nombre d’entre eux, mérité avec passion, de la République française.

Halte au « bizutage » !

Halte au « dézingage » ! Halte aux moqueries, à la verve mesquine et méchante ! Pourquoi se venger stupidement en assénant, soit des coups en-dessous de la ceinture à son adversaire de campagne - avant ou après avoir été battu ou élu -, soit en insultant le « bon sens » de son électorat potentiel ?

Est-ce que, pendant leurs précédentes campagnes - et sans ignorer qu’un jour ils seraient démocratiquement déchus par les urnes -, ces élus nationaux expérimentés auraient tenu les mêmes propos - parfois très âpres - face à leurs adversaires ou devant leur électorat ?

Un début de réponse tient à l’image paroxystique de ce qui les a perdus dès le début de leur campagne pour les élections législatives. Aveuglés et tombés, au fil du temps, dans la facilité ; ils n’ont pas mis en avant leurs idées mais surtout critiqué - de manière virulente - les candidats, les rivaux politiques, leurs militants, citoyens ou électeurs. Alors que depuis plus d’un an, Emmanuel Macron fait le contraire et met en avant - comme son prédécesseur le président Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873) - les idées, tout en mettant un point d’honneur à préserver - dans une certaine limite - les personnes : « Il est d’accord avec tout le monde, ne se fâche avec personne. » (23 juin 2017)

Bien évidemment : « Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait. » Rappelons que, par cet aphorisme, Georges Clemenceau (1841-1929) est resté dans notre histoire pour l’Homme d’Etat qu’il était … et non pour les petites phrases - souvent cyniques, parfois assassines - qu’il adorait prononcer dans les couloirs de la Chambre des Députés de l’époque.

Dès maintenant, et sous l’œil avisé des médias dans la Salle des Quatre Colonnes, que nos nouveaux élus mettent en pratique les « bonnes manières » et corrigent leur&s comportements … Rester cordial, respectueux et bienveillant, tout en ayant le sens de la répartie, des répliques positives et intelligentes, des « bons mots » pour mieux recadrer avec humour son rival : « Ah, quand même, il abuse ! » (21 juin 2017).

En quelques semaines - et il y a même un an -, personne n’aurait imaginé que l’Assemblée nationale soit totalement renouvelée, devienne plus paritaire, plus féminisée, rajeunie. En voulant « changer la politique », certains ont entraîné un « grand bouleversement » de la représentation nationale. Reste désormais à la XVème Législature (2017-2022) à affirmer, puis imprimer, son « audace » !

 

Pierre LE BLAVEC DE CRAC’H

Professeur - Historien

Ancien assistant parlementaire non-inscrit à l’Assemblée nationale et au Sénat

 

LAvisDevantSoi (LAVDS) - Tous Droits réservés - jeudi 22 juin 2017

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