II- Les effets des compétitions
Si l’on sait que les formes des compétitions sont nombreuses et omniprésentes on n’a par contre, presque toujours, qu’une idée partielle des effets des compétitions.
Pour ce qui est du positif le plus souvent on affirme simplement que « l’esprit de compétition est là pour se dépasser », cela dans le respect de l’adversaire, en particulier dans le sport. D’autres insistent sur la concurrence économique industrielle et commerciale « saine et nécessaire.»
Pour ce qui est du négatif on affirme simplement que « se retrouver dans les perdants est difficile, injuste et quelquefois dramatique. » On affirme aussi et surtout que la compétition est de « plus en plus dure » entre personnes, entreprises, pays. C’est là un sentiment profond largement partagé
On s’en tient à ces réactions partielles, rejoignant un grand nombre de vécus mais loin d’une analyse globale.
En fait il faut oser regarder, voir et prendre conscience de l’ensemble des situations, celles des effets positifs (A), celles des effets négatifs (B), cela en faisant le lien avec un emballement des formes de compétitions que nous venons de constater. Une vérité sautera alors peut-être aux yeux pourvu qu’on les ouvre…
A- Les effets positifs relativement nombreux de différentes compétitions
Distinguons l’économique, le politique (1) et d’ autres domaines. (2)
1-Les effets positifs des compétitions sur l’économie et la politique
a- Du point de vue de l’économie la compétition peut être vue comme un outil porteur important.
Ainsi la concurrence n’a-t-elle pas contribué, affirment certains, à encourager l’innovation technologique, à exploiter les ressources naturelles, à accroitre la productivité ? La concurrence n’a-t-elle pas contribué à faire baisser des prix, à améliorer la qualité de produits ?
N’est-ce pas grâce à cette stimulation entre entreprises et entre pays que l’économie a pu répondre à la satisfaction de besoins personnels et collectifs ?
Mais le positif est souvent accompagné de négatif. Ainsi l’exemple de compétitions entre laboratoires pharmaceutiques est significatif voire criant. Certes elles s’avèrent positives si elles ont contribué à trouver un médicament efficace contre une maladie mais d’abord des recherches peuvent avoir été mises de côté ou retardées parce que considérées comme non rentables. Ensuite l’accès aux médicaments fait l’objet de multiples scandales, les inégalités sont légions autour là aussi de la rentabilité et des compétitions.
D’aucuns parleront parfois de « belle compétition », nom d’ une charte des métiers du conseil en communication qui veut aller dans ce sens en incitant des agences et des annonceurs à « témoigner de leur engagement à mener des compétitions à la fois transparentes, responsables et sincères. » Des critères sont proposés pour servir de guides afin de mettre en oeuvre des « pratiques de plus en plus vertueuses. »
b- Du point de vue de la politique les compétitions entre partis politiques, entre programmes politiques, avant pendant et après les élections, ne poussent-elles pas à l’imagination, à de nouveaux projets, à l’arrivée de nouveaux candidats ? Il est vrai que l’on s’interrogera en se demandant « pour quelle politique ces projets, ces nouveaux candidats »?
Il n’en reste pas moins que, par exemple, les comparaisons entre pays peuvent être porteuses, cela si l’on va dans le sens de solutions plus justes, plus démocratiques, plus écologiques, plus pacifiques. Les compétitions ont leur part dans ces avancées lorsque, par exemple à travers le droit comparé entre pays, on arrive à progresser dans tel ou tel domaine.
Des sommets des chefs d’Etat, des décisions dans des organisations internationales et régionales se déroulent souvent dans des rivalités, des tensions, des concurrences qui ne sont pas toujours nuisibles et peuvent aller dans le sens de solutions porteuses. Le mimétisme entre les Etats n’est pas toujours négatif, il peut être parfois porteurs d’heureuses solutions.
N’oublions pas, enfin, qu’il arrive que l’absence de concurrence soit très dommageable voire dramatique , l’exemple est ici essentiel. Ainsi la démocratie est un régime qui accepte la concurrence officielle et organisée entre des oligarchies qui, sous la forme de partis politiques, se disputent le pouvoir.
Les régimes qui refusent cette concurrence officielle sont autoritaires, il s’agit des régimes fondés sur le parti unique, par exemple en Chine aujourd’hui, ou de régimes fondés sur l’armée, par exemple dans certains pays africains et américains. Ceci ne veut d’ailleurs pas dire que des rivalités n’existent pas au sein d’un parti unique ou d’une armée au pouvoir.
2-Les effets positifs des compétitions dans différents domaines d’activités
Dans d’autres domaines la compétition n’a-t-elle pas des aspects positifs ?
a- Dans des parcours scolaires et universitaires ne veut-on pas développer concentration, mémoire, organisation, ténacité, courage au travail ? Tout cela, affirme-t-on, pour « faire partie des meilleurs», pour « montrer sa valeur », pour « arriver » dans le « peloton de tête », dans « les premiers de cordée. »
b- La compétition ne contribue-t-elle pas également à la créativité culturelle, à la créativité artistique ? Ainsi les compétitions entre pays, régions, villes, troupes, entreprises, festivals ne stimulent-elles pas de nouvelles créations musicales, cinématographiques, théâtrales, littéraires…
c- Et que dire du sport ? La compétition n’est-elle pas l’occasion de développer la confiance en soi, le sentiment de se dépasser ? L’appartenance à une équipe qui participe à des compétitions n’est-elle pas une forme d’apprentissage de la responsabilité, du sens du collectif ? Le respect de l’adversaire n’est-il pas une forme du sens de l’autre ? La compétition sportive n’éloigne-elle pas de certaines formes de violence en les fuyant et en apprenant le respect des règles, des adversaires, des arbitres ? Au mot sport on associe souvent l'amitié, la fraternité, la loyauté. On loue l'esprit sportif et l'idéal olympique.
On trouverait d’autres domaines pouvant faire valoir ces aspects positifs.
Et pourtant ne faut-il pas analyser , cela sans concessions, les effets négatifs des compétitions ? De nombreux observateurs, décideurs et citoyens ne les sous-estiment-ils pas ?
B- Les effets négatifs gravissimes de nombreuses compétitions
Ces effets ont-ils globalement plus de poids que ceux que nous venons de souligner ? Certains domaines n’ont-ils pas un poids plus grand que d’autres ?
Au-delà de certains effets négatifs dommageables, regrettables n’y a-t-il pas des effets négatifs inacceptables, dramatiques ? Et, au-delà encore, des effets qui contribuent à menacer l’ensemble du vivant ?
Il n’est pas question de faire de la compétition « La » cause de tous les malheurs du monde, nous avons vu que les logiques profondes du productivisme sont au nombre d’une douzaine.
Mais il est question de se demander si ces logiques de compétitions jouent un rôle dans ce qui est devenu un système terricide et humanicide.
Nous proposerons d’examiner les effets négatifs des compétitions dans les grands domaines des activités humaines, l’environnement (donc la débâcle écologique) (1), la paix (donc les guerres et d’autres violences) ( 2 ), la justice (donc les injustices) (3), la démocratie (donc les régimes autoritaires) (4).
1- Des compétitions participent à la débâcle écologique
Elles le font à travers une croissance productiviste, une croissance qui achète la nature, et elles le font à travers une croissance démographique.
a- Des compétitions poussent à une croissance productiviste
En matière d’énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz) celles-ci ne font-elles pas l’objet de compétitions cela entre types d’énergies, entre entreprises productives, entre pays producteurs ?
En matière d’énergie nucléaire les compétitions avec d’autres énergies, les compétitions entre pays nucléaires et entreprises nucléaires ne sont-elles pas toujours en marche à travers les générations de centrales, les rivalités quant à la production et l’exploitation, les grandes difficultés ou l’impossibilité d’établir une cloison « étanche » entre le nucléaire civil et militaire ?
En matière de production, de consommation, de transports c’est l’accès concurrentiel aux sociétés de consommation, cela de classes aisées et moyennes dans les pays du Nord de la planète et dans les pays émergents. Les compétitions se sont multipliées pour acquérir par exemple la voiture individuelle, un des symboles emblématiques de cette consommation, ainsi que de nombreux biens matériels.
Quant au libre échange tout puissant il est porteur d’au moins quatre séries d’effets très graves.
D’abord il met de côté dans des traités de commerce des clauses sanitaires et environnementales ou il les réduit au minimum par des dérogations explicites ou masquées.
Ensuite il favorise les circuits longs au détriment des productions locales et de l’environnement.
Puis encore il met en compétition des acteurs technologiques et économiques qui n’ont pas les mêmes moyens, les inégalités sont produites ou aggravées.
Enfin de nombreuses ressources sont prélevées à l’étranger par les consommateurs et producteurs les plus puissants.
Dans ces compétitions l’appel d’offres peut jouer un rôle important, cette procédure est celle par laquelle un acheteur potentiel demande à différents offreurs de faire une proposition commerciale chiffrée, cela en réponse à la formulation de son besoin de produit, de service ou de prestation. La présence ou non par exemple de clauses environnementales dans ce cahier des charges est importante et le prix du marché a souvent le dernier mot.
Contribuant à cette compétition productiviste la publicité est omniprésente. Le plus souvent il s’agit de mise en concurrence d’agences de communication par un annonceur qui confie un budget publicitaire à une agence conseil.
b- Des compétitions contribuent à pousser à l’achat de la nature pour préserver les taux de profit
On comprend alors mieux les enjeux pour le productivisme et ses logiques. De façon plus globale le productivisme met ici en œuvre au moins quatre stratégies pour préserver ses taux de profit.
La première voie utilisée par le productivisme est une exploitation tous azimuts de ressources "déjà trouvées" dans la nature. Autrement dit il s’agit d’exploiter le plus possible les ressources existantes, c’est la course aux quantités des gisements en route ou en bout de course.
Ce que le productivisme a emballé il l’achète et il le vend jusqu’à extinction des stocks.
La seconde voie utilisée par le productivisme est une exploitation tous azimuts de ressources "à trouver" dans la nature.
Autrement dit il s’agit d’en découvrir de nouvelles, ainsi le gaz de schiste(avec de puissantes pressions de la course en avant des consommations d’énergie, d’industriels qui multiplient rapidement les forages par des moyens écologiquement inacceptables avec sous-estimation des effets écologiques dans les eaux, le sol, le sous-sol ), les richesses minérales aux pôles et d’abord en Arctique, mais aussi des recherches de nappes phréatiques, des « terres rares », de gisements de pétrole offshore
Ce que le productivisme découvre il le touche, il l’emballe, puis il le vend et l’achète.
La troisième voie utilisée par le productivisme est un marché tous azimuts des "services" de la nature.
Autrement dit on met en place des services que l’on va échanger avec le plus de profit possible. Ce processus fait dire à des économistes critiques (ainsi Jean Gadrey , « Adieu à la croissance », éditions Alternatives économiques,2010) que « le capital financier veut découper la nature en services monnayables, puis en marchés dérivés pour qu’on puisse spéculer sur ces cours nouveaux ».
Ce que le productivisme, en affirmant faire œuvre de protection, déclare « services » il va le découper et le monnayer.
La quatrième voie utilisée par le productivisme est une "artificialisation" tous azimuts de la nature.
Autrement dit des entreprises, surtout des firmes multinationales, se sont lancées dans les productions d’organismes génétiquement modifiés, de biotechnologies, de nanotechnologies, d’utilisations de plantes en carburants, de nouveaux marchés rentables liés au bio mimétisme de la nature, et de plus en plus de projets de géo-ingénierie climatique…
Ce que le productivisme commence à voir il va essayer de le modifier, de le transformer, puis il le vend et l’achète.
Ainsi à grande allure sous de multiples formes la pente est prise : tout vaut tant.
c- Des compétitions poussent à la croissance démographique
Le productivisme a ici deux discours et deux pratiques qui vont dans le sens des compétitions..
Il affirme qu’il faut être puissant et qu’une population nombreuse est un atout dans la compétition militaire et économique.
A contrario il fabrique l’image de l’adversaire ou de l’ennemi en dénonçant les risques d’autres populations importantes, en particulier quant aux migrants et aux déplacés environnementaux considérés comme de nouvelles classes dangereuses. Les agressivités, les racismes, les discriminations, les exclusions sont légions, tout cela sur fond de concurrences de populations et d’Etats.
En fait on constate qu’une population nombreuse peut être un poids pour l’économie et l’environnement. Tout dépend du type de développement. Est-ce qu’il est productiviste ou bien porteur de luttes pour le partage des richesses et contre la débâcle écologique ?
D’autre part les coopérations interétatiques et les accueils bien organisés de réfugiés ne peuvent-ils pas contribuer à des solidarités et donc éloigner la fabrication d’adversaires ou d’ennemis ?
On constate aussi que « le meilleur anticonceptionnel c’est le développement », c’était le slogan des pays du Sud dans une conférence mondiale sur la population. Quand on sort de la pauvreté on a en principe moins d’enfants.
Il faudrait également mettre en œuvre des politiques de ralentissement de la croissance démographique beaucoup plus volontaires puisqu’en 2050, si tout continuait comme cela, il y aurait de l’ordre de 9,8 milliards de terriens.
Le productivisme y voit avant tout de nouveaux marchés. Peu importe l’empreinte écologique. On peut même, affirment certains (pauvres fous inconscients !), toujours, oui toujours, réparer les destructions environnementales. Ainsi la géo ingénierie mettra la Terre à l’ombre, des projets gigantesques sont déjà en compétition. Vieille illusion du mythe prométhéen, celui d’un pouvoir sans limites.
2-Des compétitions poussent à la guerre et à d’autres violences
a- En premier lieu on constate d’abord que le productivisme, pour maintenir ses taux de profit, a besoin de renouveler ses stocks d’armements. Les compétitions de la course aux armements conduisent à au moins sept effets majeurs catastrophiques :
Elles sont l’un des moyens massifs de la production de conflits armés.
Elles constituent une des logiques infernales du productivisme.
Elles contribuent à fabriquer l’image de l’ennemi que l’on doit surpasser en armements.
Elles contribuent à allumer des poudrières.
Elles portent atteinte, dans leur production et leur utilisation, aux populations et à l’environnement.
Elles accroissent l’insécurité ce qui en appelle à de nouveaux armements et de nouvelles compétitions.
Elles monopolisent des sommes colossales qui devraient être consacrées à des besoins criants.
Ce dernier point est un des plus grands linceuls de silence qui est posé sur ces comparaisons, silence rompu seulement par quelques mouvements radicaux de paix radicale. Là il y a peu de concurrence pour dénoncer ces formes de situations terrifiantes. Le prix des bombardiers représente combien d’hôpitaux ? (Dans mes ouvrages « Construire la paix » , Editions La Chronique sociale,1988, j’avais rappelé ce type de comparaisons que l’on trouve dans des revues de réflexions sur la paix).
b- En second lieu les logiques de guerre se diffusent et se répandent dans nombre d’activités. La compétition est alors perçue comme un élément essentiel de l’existence, les guerres sont plus ou moins banalisées, elles sont perçues comme des malheurs qu’on ne peut éviter.
Reprenons ce passage de l’article sur « l’Evangile de la compétitivité » déjà cité : « L’idéologie de la compétitivité renforce, en y apportant quelques éléments nouveaux, la primauté de la logique de guerre dans les relations entre les entreprises, les opérateurs économiques, les villes, les Etats. La vision de l’économie mondiale qu’elle véhicule est en effet très réductrice : les entreprises ne sont que des armées s’affrontant pour la conquête des marchés et la défense des positions acquises. Leurs dirigeants sont décrits comme des généraux, des stratèges. Tous les moyens sont bons dans ce combat : recherche et développement, les brevets, les aides de l’Etat, la spéculation financière, le dumping des prix, la délocalisation des unités de production, les fusions, les acquisitions. La logique de guerre s’empare même de la logique de partenariat : la coopération, un atout pour la compétitivité : voilà le sens de la nouvelle vague d’alliances et d’accords « stratégiques » entre entreprises européennes, japonaises et américaines qui est en train de bouleverser les processus d’internationalisation et de mondialisation des entreprises et des économies, l’organisation interne des entreprises et les rapports entre entreprises-réseaux mondiaux et Etats « locaux » . Dans ce climat belliqueux, la pression exercée sur le personnel est énorme : chaque cadre – au prix d’un stress considérable – lutte pour sa survie, subordonnée à la réalisation du chiffre d’affaires ou du taux de profit que l’entreprise a fixés. » On ne saurait mieux dire.
Ce productivisme des activités humaines fondé en particulier sur les compétitions est dans l’incapacité de contribuer à la paix qu’elle soit collective ou personnelle. Sur ce dernier point par exemple une certaine sérénité, à laquelle aspirent beaucoup de personnes est le contraire d’une compétition synonymes de tensions et d’agressivités.
c- En troisième lieu les compétitions sont une des causes de multiples violences en particulier dans le travail et dans le sport.
Dans le travail ici et là sont toujours présents et souvent dramatiques les accidents du travail , il est fréquent que les performances demandées en soient à l’origine .
D’autre part se sont multipliés des harcèlements, des dépressions, des stress, des absentéismes, des épuisements physiques émotionnels et mentaux ( burn out), des suicides, tout cela le plus souvent au nom de la compétitivité qu’il faut conquérir ou préserver à tout prix.
Sans aller jusqu’à ces situations difficiles ou dramatiques, rappelons-nous que depuis longtemps des cadres réalisent que leur compétitivité, toujours à démontrer et à renouveler, n’est pas synonyme de bonheur, que des élites sortant de grandes écoles déclaraient qu’une de leurs premières aspirations étaient « d’avoir du temps pour vivre », le journal Le Monde avait alors titré « Nos élites sont fatiguées ! »
Dans le sport nous avons souligné les effets positifs nombreux, on ne peut cependant fermer les yeux sur une partie du sport qui bascule dans des compétitions effrénées. Certains vont même jusqu’à parler de « guerres sans les coups de feu. » Ainsi, parfois, ces compétitions sont accompagnées par des agressivités, des dopages, des sportifs cassés, des préparations inhumaines des corps et des esprits.
Ne sont pas rares des attitudes machistes, homophobes, nationalistes, racistes. A cela s’ajoutent certains spectateurs qui se transforment en hooligans. Sans oublier des dirigeants et des journalistes qui peuvent entrer en guerre des mots et des réactions. (Voir Le sport, la compétition, la violence, Revue Alternatives Non Violentes, Hiver 1998 , Michel Caillat ).
3- Des compétitions contribuent à produire des injustices.
Avec les effets écologiques c’est très certainement l’un des effets les plus dramatiques.
« Malheur aux faibles et aux exclus » sous-titrait Riccardo Petrella dans son article lumineux sur « L’Evangile de la compétitivité, malheurs aux faibles et aux exclus » ( Le Monde diplomatique, septembre 1991.)
Reprenons le développement de l’article plus haut cité sur ce point dramatique et essentiel :
a- « La « bonne nouvelle » de la compétitivité, élevée au rang d’une idéologie, n’est bonne que pour une infime portion de la population mondiale. Pour le reste, ses conséquences sont pernicieuses et ses méfaits considérables. En premier lieu, elle sacralise – par la seule « vérité » marchande – le principe d’exclusion. »
« Tout le monde est invité au repas, mais seuls une petite poignée d’individus, de groupes, de régions ou de pays – ceux capables d’acquérir la grâce en étant plus compétitifs que les autres – auront effectivement et légitimement accès à la table. Ironie de « la force des choses » : plus la compétitivité augmente l’exclusion, en réduisant le nombre d’acteurs présents sur les marchés, et plus ces marchés perdent leur caractère concurrentiel, c’est-à-dire empêchent la compétitivité d’être une modalité de comportement possible des agents économiques. »
b- « L’exclusion ne se limite pas aux entreprises : elle frappe, de manière plus fondamentale, la personne humaine, les groupes sociaux. Elle affecte aussi des pays entiers, voire des continents (comme l’Afrique) : soit parce qu’ils ne représentent pas de gros marchés, soit parce qu’ils ne seraient plus « culturellement » capables de suivre le mouvement. La compétitivité socialise ainsi le fait que la vérité est du côté du plus fort sur les plans technologique, industriel et commercial. »
« En conférant une primauté absolue à l’excellence, elle légitime le maintien d’inégalités structurelles entre individus, groupes sociaux, régions, pays .
L’idée que le décrochage entre les pays développés du Nord (et les quelques îlots du Nord existant dans le Sud) et le reste du monde est inévitable se trouve ainsi justifiée. » On ne saurait mieux dire.
4-Des compétitions contribuent à des crises démocratiques
Ce processus se manifeste de plusieurs façons.
a- D’abord les compétitions contribuent à saper les fondements des démocraties en multipliant et en aggravants les inégalités. En effet des exclus, ne voyant pas leurs situations changer, peuvent contribuer à favoriser l’avènement de régimes autoritaires qui, croient-ils, vont leur donner de nouvelles conditions de vie.
b- Ensuite les compétitions peuvent aggraver des relations entre Etats ce qui peut durcir des régimes politiques. En effet des pays voudront avoir d’autres moyens plus agressifs d’y répondre et, pour ce faire, seront tentés par des pentes autoritaires.
Tels sont les effets des compétitions. On le voit aux aspects positifs, qui certes existent et sont relativement nombreux, on ne peut que constater un nombre important lui aussi d’effets négatifs mais, surtout et avant tout, le poids de certains effets , selon les cas, problématiques, dramatiques ou menaçants.
Nous arrivons à une des parties de notre réflexion qui se veut les plus intéressantes.
Les compétitions sont-elles indépassables ou sont-elles modifiables ?
Quelles sont donc les origines de ces compétitions ?