ACCORD DE PARIS SUR LE CLIMAT : reflet de puissances et d' impuissances.

ACCORD DE PARIS SUR LE CLIMAT : reflet de puissances et d' impuissances.

 Embrassades sur la tribune  à la fin de la COP 21... cette image peut renvoyer  à deux symboles : bien évidemment le soulagement et la joie d’avoir fait « un pas » considéré comme « vital » et , moins évident à percevoir,  une forme de pré adieux à bord du Titanic sur lequel est et s'est embarquée l'humanité.

Pourquoi certains parlent-ils d'un succès historique?

En fait et en droit que reflète l'Accord?

Quels espoirs face aux changements climatiques ?

 

1-Les raisons de l’impression et/ou de  la proclamation , pour certains, d’un  « succès historique » de l’Accord de Paris.

Elles sont principalement au nombre de trois (passons sur des bénéfiques politiques éventuels de délégations étatiques) :

-D’abord ,et c'est important, on a évité un  échec comme celui de la Conférence de Copenhague en 2009 qui restait une sorte de traumatisme.Ceci a été permis , entre autres, grâce à la préparation très en amont de la Conférence.

 -Ensuite on est arrivé à ce que  l’ensemble  des Etats participe au processus de réduction des gaz à effet de serre, c’est la première fois.  (L’universalité était certes déjà  là dans la Convention de  1992 mais pas  dans les engagements de réductions de gaz à effet de serre,dans le Protocole de Kyoto de 1997 seuls les Etats parties  développés devaient les réduire).Cela aussi est important .

 -Enfin certains insistent sur ce chemin qui commence par « un pas », il est censé contribuer à faciliter  un potentiel, preuve en est qu’un peloton de tête des Etats va peut-être s’engager plus vite que les autres, preuve en est que la COP21 a vu des avancées d’autres acteurs non étatiques.

Mais en rester là c'est avoir, volontairement ou involontairement, une analyse très partielle de l'état des lieux.Il faut aller plus loin et une certaine  vérité saute aux yeux pourvu qu’on les ouvre.

 

2-L’Accord de Paris sur le climat est, en fait et en droit, le reflet d’une accumulation de puissances et d' impuissances.

 

« Le droit c’est l’intermède des forces » disait  Paul Valéry.

 

Parmi les puissances : les nombreuses logiques productivistes (voir trois billets sur ce blog), les firmes multinationales, les puissances  pétrolières, charbonnières et gazières, les pays dominants, les puissances de financiarisation du marché mondial (voir sur ce blog les billets relatifs à la marchandisation de la nature)...

 

 Parmi les impuissances : les contributions volontaires nationales conduisant à un réchauffement d’au moins  trois degrés  sont avalisées, le pic des émissions  de gaz à effet de serre n’a pas de période fixée, les révisions à la hausse sont encore retardées, les financements pour les pays en développement  ne sont pas consolidés, les silences sont criants ainsi sur les déplacés environnementaux, sur les secteurs de l’aviation et du transport maritime,sur la sécurité alimentaire, sur les gaz à effet de serre d’origine militaire, sur les sanctions (même si une surveillance se mettra en place) et, silence  révélateur capital ,sur le carbone qui  n’a toujours pas de prix…

Quant au caractère contraignant de l’Accord il faut être clair : les Etats qui l’auront ratifié devront l’appliquer, mais à l’intérieur de l’Accord de nombreuses dispositions donnent des marges de manœuvres importantes aux Etats parties.C'est certes en particulier  cette « souplesse » qui a permis le consensus, sans elle des Etats n'auraient pas accepté telle et telle disposition , mais c'est cette "souplesse", synonyme d'engagements à géométrie variable, qui  fait perdre de sa  force à l’Accord .

 

Dans l'Accord  on a donc, souvent, décidé … que l'on déciderait plus tard. On retrouve cette tendance lourde dans bon nombre des conférences climatiques précédentes.(voir mon ouvrage,Droit international de l'environnement,3ème édition,Ellipses).« A l’auberge de la décision les gens dorment bien » dit un proverbe. Les délégations étaient certes  réveillées, elles ont su surmonter, parfois , certains intérêts nationaux, elles ont même dégagé, parfois, certains  intérêts communs mais ,dépassées par le productivisme et ses logiques dominantes, elles ne sont pas arrivées  à  faire un pas décisif  dans la construction de  l’intérêt commun de l’humanité.

 

3-Quel  espoir de suites porteuses?

La réalité gigantesquement écrasante  on la réalise  peu à peu : par exemple deux études du 7 juin 2012, de chercheurs  de plusieurs disciplines appartenant à une quinzaine d’institutions scientifiques  internationales, affirment « la biosphère est à la veille d’un basculement abrupte et irréversible »(…)voilà « l’imminence d’ici à quelques générations d’une transition brutale vers un état de la biosphère inconnu depuis l’émergence d’homo sapiens il y a  200.000 ans ».(étude revue Nature,rapportée par Le Monde du 7/6/2012,article de Stéphane Foucart).

Il est ainsi hautement probable que  les générations qui seront là dans les quelques décennies à venir vont se trouver  aux avants postes de tous les défis, parmi  lesquels les catastrophes écologiques massives.

Pour l'instant  le grand "gagnant" est donc toujours  le réchauffement climatique, les grands perdants ce sont une partie des générations présentes qui plongent dans différents drames, et surtout vraisemblalement l’ensemble des générations futures ,   sauf si ...

 sauf si des contre-mécanismes/ nombreux,/ puissants,/ radicaux/  rapides,/à tous les niveaux géographiques,/dans l'ensemble des activités humaines,/ se mettaient en route pour passer d’un système productiviste terricide et humanicide à une communauté mondiale humainement viable.(voir nombreux billets sur ce blog ,par exemple « Environnement : les moyens d’une protection mondiale").La question reste entière : cette veille de fin des temps peut-elle encore, et à travers quels moyens, se transformer en aube d'humanité?

 L'espoir de suites porteuses  de ce que certains considèrent comme un « premier pas », réside donc,une fois de plus,  dans l’ensemble des acteurs à tous les niveaux géographiques : des  Etats qui continueront à négocier, des collectivités, des  entreprises, des ONG ,des citoyens,des peuples...  qui amorceront  des  transitions énergétiques et, de façon plus globale, qui mettront en oeuvre des moyens démocratiques,justes,pacifiques et écologiques…

Et, hélas, ce seront aussi des catastrophes écologiques,porteuses de drames et de souffrances,  qui  peu à peu  peuvent avoir des effets sur les "opinions publiques", ici et là  peut-être des populations  pousseront-elles  à  tirer des pédagogies véritables de certaines  catastrophes ? (Sur les catastrophes  écologiques voir ce blog et l'ouvrage « Les catastrophes écologiques et le droit : échecs du droit, appels au droit »,colloque international, Limoges, 11,12, et13 mars 2009.Les actes du  colloque, sous la direction de Jean-Marc Lavieille, Julien Bétaille et Michel Prieur, sont publiés aux éditions Bruylant, 2011.)Je me rappelle avoir dit aux étudiants en 1980 que, si les logiques productivistes continuaient ainsi, dans une cinquantaine d'années, de grandes villes mégapolluantes seraient évacuées pour un temps plus ou moins long . Par l'air, l'eau, le sol on y arrive.

(Sur l'état des lieux voir ce  blog,deux billets : "Environnement : manifestations et causes de la dégradation mondiale".) Sur les remises en cause vitales voir ce blog,deux billets :"Environnement : fondements et moyens de la protection mondiale de l'environnement.")

 

 Plus que jamais cette  pensée connue d’Antonio  Gramsci peut   nous accompagner  :

« Il faut avoir à la fois le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. »

Et, face au sens de l’abime, l’optimisme de la volonté il en faut beaucoup,beaucoup … parce qu’il réduit à la cuisson.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.