Le contexte est clair : la marchandisation est liée au productivisme (1) et la marchandisation de la nature est une des formes de la marchandisation du monde (2). Dans ce contexte, est-ce que n’apparait pas une question centrale (3) ?
1) La marchandisation, une des logiques profondes du productivisme.
a) Le système productiviste est en route depuis la fin du Moyen Age (XVème siècle), il se développe ensuite sous la révolution industrielle(en Angleterre au milieu du XVIIIème et en France au début du XIXème), il se mondialise au XXème siècle et en ces débuts du XXIème siècle. Ce système repose sur des logiques profondes.(Pour la notion de productivisme voir sur ce blog l'article intitulé "Productivisme:un système totalisant.")
b) Ces logiques profondes, ces mécanismes s’appellent la recherche du profit, l’efficacité économique, le culte de la croissance, la course aux quantités , la conquête ou la défense des parts de marchés, la domination sur la nature, la priorité du court terme, l’accélération, l’expropriation des élu(e)s et des citoyen(ne)s , la compétition, et donc la marchandisation du monde.
c) Cette dernière logique est particulièrement puissante. Tout ce que le marché voit il a tendance à le toucher puis à le vendre ou à l’acheter. La marchandisation du monde est synonyme de transformation, rapide et tentaculaire, de l’argent en toute chose et de toute chose en argent. Voilà de plus en plus d’activités transformées en marchandises, d’êtres humains plus ou moins instrumentalisés au service du marché, d’éléments du vivant (animaux, végétaux) décimés, et d’éléments de l’environnement qui sont entrés dans le marché (eaux, sols, air…).Dans ce système « tout vaut tant », tout est plus ou moins à vendre ou à acheter.
2) La marchandisation de la nature , une des formes de la marchandisation du monde
a) Les éléments de l’environnement sont-ils pris dans ce processus gigantesque de transformation de l’argent en toute chose et de toute chose en argent ? La nature est-elle un objet dans cette marchandisation du monde ?Est-elle devenue une marchandise ?
b) Après tout, diront certains, « tout vaut tant ». Non, diront d’autres, « tout n’est pas à vendre et à acheter ». On pourrait pour simplifier en rester à ces deux positions de principe, mais les choses ne sont-elles pas plus compliquées ?
Des théories et des pratiques ont effet mis en avant une question devenue centrale et qui n’est pas neutre : faut-il donner un prix à la nature pour la protéger ?
3) Faut-il donner un prix à la nature pour la protéger ?
Voir l' article de Laurence Caramel, journal Le Monde,20-10-2010
Voir aussi Jean Gadrey et Aurore Lalucq, Faut-il donner un prix à la nature ?, Les petits matins/Institut Veblen,2015
a) Une question est venue compliquer les situations. En effet certains de se demander si le fait d’évaluer la nature, de chiffrer ce que l’on va appeler des « services éco systémiques » ne va pas aider à sa protection ? Doit-on donner un prix à la nature pour la sauver ?
b) Les convictions des tenants de la conservation de la nature ne sont-elles pas mises à rude épreuve ? Certes tout ne vaut pas tant mais, si on démontre sur le terrain que donner un prix à la nature peut contribuer à la sauver, après tout, alors, dans le sillage de Machiavel, la fin (la protection) ne justifie-t-elle pas les moyens (des opérations de financiarisation de la nature.) ?
Nous pouvons cependant rappeler ici la réponse radicale de Gandhi à cette question des rapports entre les fins et les moyens. C’est l’anti Machiavel : « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence », ce qui signifie qu’aucun moyen n’est neutre par rapport aux finalités que l’on met en avant. Peut-on, en la transformant en actifs financiers, en marchandises, protéger la nature ?
4) Nous proposerons une démarche qui se voudrait globale, critique et créatrice.
Dans un premier temps nous analyserons le puissant courant en faveur de la marchandisation de la nature(I), dans un second temps nous essaierons de comprendre les mécanismes de cette marchandisation de la nature(II), dans un troisième temps nous proposerons une synthèse des arguments des défenseurs et des détracteurs de ce phénomène, réflexion fondamentale qui est souvent abordée de façon partielle, nous essaierons d’avoir le sens des ensembles (III), enfin dans un dernier temps nous nous demanderons quelles alternatives existent ou pourraient exister par rapport à cette marchandisation(IV) ?
I- Le puissant courant de marchandisation de la nature
La force de ce courant se manifeste du point de vue théorique(A) comme du point de vue pratique(B), les idées qui plaident en sa faveur ne manquent pas et, sur le terrain, on trouve un nombre important d’acteurs qui vont dans ce sens.
A- Les courants conceptuels de marchandisation de la nature
Un courant existe, il est très ancien, celui d’une nature conçue comme un objet(1), aujourd’hui on évoque souvent la nature correspondant à un ensemble de services(2) et des rapports internationaux appuient cette vision que certains qualifieront d’utilitariste(3).
1) Une certaine conception des rapports de l’homme avec la nature
Il y a trois conceptions relatives à ces rapports. Les deux premières sont loin de la marchandisation de la nature, nous intéresse surtout la troisième mais il est nécessaire de comprendre les trois.
a) La première conception est celle d’une nature conçue comme un sujet. C’est une perspective éco centrique, la Terre est un ensemble vivant, elle a une valeur en elle-même, indépendamment de toute utilité pour l’homme.
b) La seconde conception est celle d’une nature conçue comme un projet. Elle est avant tout un patrimoine, c’est-à-dire qu’elle a une valeur intrinsèque (sujet) et elle est aussi essentielle pour les êtres humains (objet) qui doivent transmettre ce patrimoine.
c) La troisième conception qualifie la nature d’objet au service des êtres humains. C’est une perspective anthropocentrique. L’homme doit régner sur le monde. Le marché ramène la nature à une marchandise, on organise le droit de propriété. Cette logique remonte au moins à la fin du Moyen Age, puis au siècle des Lumières (1715-1789), elle est dominante ensuite avec le système productiviste.
(Sur la nature et le droit voir en particulier François Ost, La nature hors la loi, l’écologie à l’épreuve du droit, La Découverte, 1995.
Voir aussi l’article de Serge Gutwirth, Trente ans de théorie du droit de l’environnement : concepts et opinions, Environnement et Société, 26,2001, p5à17, article mis en ligne.)
De 1986 à nos jours, donc depuis une trentaine d’années, deux nouvelles notions apparaissent, elles sont fondées sur des données scientifiques.
2) Les notions de diversité biologique et de services éco systémiques
a) En effet, à la suite de recherches scientifiques puis d’un important colloque aux Etats-Unis en 1986, la communauté scientifique internationale met en avant l’importance de la « diversité biologique », c’est-à-dire de la variabilité des organismes vivants de toute origine, diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes. L’émergence de cette notion donnera le jour en juin 1992 à la Convention sur la diversité biologique qui est censée protéger ces richesses génétiques, en réalité qui avalisera pour une large part la marchandisation du vivant déjà en route.
b) A la fin des années 1990 des publications scientifiques mettent en avant des bilans des éco systèmes dans lesquels apparaissent des « services » rendus à l’homme par la nature, services qui vont être chiffrés. Par exemple en 1997 est avancé le chiffre de 33000 milliards de dollars pour l’ensemble des services liés à seule diversité biologique.
On distingue ainsi, affirme-t-on, ces fonctions écologiques en trois grandes catégories de services : les éco services « d’approvisionnement » (la pêche, la chasse, l’agriculture…), les éco services de « régulation » (climats, cycle de l’eau, pollinisation…), les éco services « culturels » (aspects pédagogiques, esthétiques, récréatifs, spirituels en liens avec la nature…).
3) Des rapports scientifiques allant dans le sens de la marchandisation
Trois rapports dominent l’ensemble des nombreuses publications qui apparaissent.
a) En premier lieu « l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire » (Millennium Ecosystem Assessment), commandée par le Secrétaire général des Nations Unies. Elle est établie de 2001 à 2005 par près de 1500 experts d’une cinquantaine de pays. Ce rapport, coordonné par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), distingue en particulier « les services rendus, les services en péril, les services annulés. »
b) En second lieu le rapport d’un économiste, Nicholas Stern, a été publié en 2006 à la demande du gouvernement britannique. Il concerne l’économie du changement climatique, il affirme que, si rien n’est fait dans les vingt ans à venir, donc d’ici 2025, la facture pour l’économie mondiale serait de l’ordre de 5500 milliards de dollars, soit « l’équivalent des coûts cumulés des deux guerres mondiales ».
c) En troisième lieu le rapport sous la direction d’un conseiller des Nations Unies sur l’économie verte, Pavan Sukhdev, ancien banquier indien, a pour objectif de donner un prix à la nature. Ce rapport est établi de 2007 à 2010, il estime les bénéfices économiques globaux de la biodiversité et les coûts engendrés par son érosion. Autrement dit : combien rapporte un écosystème s’il est bien géré ? Combien fait-il perdre s’il tend à disparaitre ? Par exemple les auteurs du rapport affirment qu’un investissement de 45 milliards de dollars par an dans les aires protégées fournirait dix fois plus de valeur en « services ».Bref : les écosystèmes sont analysés comme des gisements de profits.
Ce cadre conceptuel n’est-il pas lié à différentes pratiques ?
B- Les courants pratiques de marchandisation de la nature
Le marché mondial achète et vend(1), des conventions et des protocoles relatifs à la protection de l’environnement vont aussi dans ce sens(2), quelquefois des jugements font de même(3), des acteurs découvrent et parfois se prononcent pour cette financiarisation(4).
1) La puissance du marché mondial qui tend à marchandiser d'autres domaines
a) Différents domaines qui étaient souvent du ressort des services publics ont fait l’objet, pour une part plus ou moins importante, de nouveaux marchés mondiaux. Ainsi l’éducation voit, depuis une quarantaine d’années, des offres privées en matière de formations d’entreprises, d’enseignement secondaire et d’enseignement supérieur. Internet joue un rôle important dans la formation de ce marché. Ce marché mondial de l’éducation, chiffré à 2000 milliards de dollars il y a quinze ans, serait( ?) en 2013 de l’ordre de plus de 4000 milliards de dollars. Ainsi la santé fait, elle aussi, l’objet d’une marchandisation. Le seul marché mondial des médicaments, qui était de 200 milliards de dollars en 1990, serait ( ?) en 2013 de l’ordre de plus de 855 milliards de dollars.
b) Le marché mondial va donc chiffrer l’eau, les sols, les forêts, l’air, la faune et la flore, la biodiversité…et même la couche d’ozone. Il chiffre aussi de plus en plus les catastrophes écologiques et les risques écologiques.
c ) Un des exemples les plus gigantesques, présent et surtout à venir, est celui de la géo ingénierie climatique. Le GIEC, dans ses cinq rapports (1990,1995,2001,2007, 2013,la synthèse en octobre 2014), a montré que des activités humaines porteuses de CO2 entrainaient un réchauffement climatique synonyme de problèmes, de drames et de menaces pour le vivant, d’où la nécessité vitale de politiques de réduction des gaz à effet de serre.
Parallèlement à cela, certains scientifiques et certains groupes industriels se sont donc lancés dans des recherches et des applications technologiques pour « mettre la Terre à l’ombre. » Il s’agit de projets souvent gigantesques, annonçant devoir engager des centaines ou même parfois des milliers de milliards de dollars, projets sur le moyen voire le très long terme, plusieurs décennies pour réaliser telle ou telle technologie. A titre indicatif : le lancement de millions de ballons de souffre rafraichissant l’atmosphère, la construction d’un miroir solaire géant, des injections de fer dans les océans pour fertiliser le plancton qui absorberait ainsi plus de gaz carbonique, la séquestration de ce gaz dans des gisements de pétrole épuisés et dans une partie du sous-sol des océans…la liste s’allonge de plus en plus .(Dans la IVème partie de cet article nous soulignerons ce que l’on peut en penser.)
2) Des conventions participant, dans des proportions variables, à la marchandisation de la nature
a) La Convention sur la diversité biologique (5 juin 1992) constitue un pas de plus dans la marchandisation du vivant. Certes sont posées quelques obligations de conservation, mais les Etats ont accepté la logique du marché à travers une « utilisation durable et équitable » des ressources génétiques. Les pays du Nord se voient confirmer le droit de breveter les plantes et les animaux, les pays du Sud espèrent pouvoir monnayer leurs ressources. La liberté du commerce et de l’industrie est considérée dans le productivisme comme plus importante que la protection de l’environnement qui est considérée surtout comme un moyen d’assurer des profits.
b) Le Protocole de Nagoya (29 octobre 2010), adopté à la 10ème Conférence des Parties au Japon, porte sur « l’accès aux ressources et sur le partage des avantages(APA) tirés de la biodiversité ». Une « plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services éco systémiques(IPBES) » a été créée comme prévu, cela le 21 avril 2012, son secrétariat est à Bonn. Elle a pour fonction de faire une synthèse des connaissances et d’apporter au monde politique l’expertise scientifique pour décider.
Un des enjeux est de savoir quels vont être ses liens avec le secteur privé, l’IPBES contribuera-t-elle à promouvoir les intérêts de ce secteur au nom de la protection de la diversité biologique ? (voir par exemple « A Nagoya, le privé à l’affût du marché de la biodiversité, Michel Temman, Libération, 2-11-2010.)
c) Les fonctionnements d’une partie de la Convention sur les changements climatiques (5 juin 1992) et du Protocole de Kyoto (11 décembre 1997) vont pour une part dans le sens du marché. Les mécanismes de flexibilité, prévus pour être complémentaires des politiques de réduction c’est-à-dire pour les appuyer, ont pris de l’importance, qu’il s’agisse des échanges d’émissions ou qu’il s’agisse des mécanismes de développement propre dans lesquels des spéculations sont présentes (par contre moins importante est à ce jour la mise en œuvre conjointe entre pays industrialisés). (Voir en ce sens notre ouvrage de « Droit international de l’environnement », éditions Ellipses,3èmeédition, 2010.)
d) Dans une certaine mesure on pourrait aussi évoquer le Traité sur les ressources phyto génétiques (développement des végétaux) (3 novembre 2001).Il repose, entre autres, sur un partage se voulant équitable des semences agricoles. Certes il crée un système de conservation mais aussi d’échanges multilatéraux des semences entre les pays du Sud où se trouve l’essentiel de la biodiversité et ceux du Nord où se trouvent les semenciers, on se trouve ainsi dans des rapports de forces que le droit tend à encadrer de façon équitable, « le droit c’est l’intermède des forces » disait Paul Valéry.
3) Certaines décisions de justice ne vont-elles pas aussi en partie dans ce sens ?
a) Une partie de la pratique contentieuse est ici celle de l’application du principe pollueur-payeur et de façon plus globale de l’indemnisation des dommages environnementaux. Aller vers la reconnaissance de l’évaluation du dommage écologique n’est-ce pas être amené à fixer un prix pour tel ou tel élément de la nature ? Il s’agit alors de la mise en œuvre du principe de responsabilité qui, diront certains, s’éloigne d’une marchandisation de la nature. Un processus de responsabilité est différent d’une financiarisation de la nature. Reconnaitre le dommage écologique est une avancée.
b) Nous citerons un seul exemple, celui du jugement en appel (31 mars 2010) de la marée noire de l’Erika qui confirme, pour la première fois en France, que les oiseaux des mers ont une valeur qui justifie que ceux qui luttent pour leur protection soient indemnisés, ainsi des associations. Ce privilège était réservé jusque là aux oiseaux d’élevage ou au gibier et l’indemnisation ne concernait que leurs propriétaires.
4) Des acteurs se « convertissant » plus ou moins à la financiarisation de la nature
(Voir par exemple article « La nouvelle conquête de la finance »Thierry Brun, article dans Politis, 14 octobre 2010, dossier sur «Nature à vendre »)
a) Des acteurs très différents s’intéressent à ce phénomène de marchandisation, de financiarisation de la nature. Depuis les années 2000 des alliances se nouent entre différents acteurs, par exemple entre des multinationales et des ONG, des stratégies s’organisent.
b) On rencontre certes des entreprisesqui regardent ce que peut changer pour elles la prise en compte de ce capital qu’est la nature.
c) Des sociétés d’assurances organisent de plus en plus une prise en compte financière des catastrophes. Aux colloques sur les catastrophes écologiques et le droit des représentants de sociétés d’assurances interviennent.
d) On constate que des gouvernements se déclarent favorables à ce nouveau « gisement comptable. » Des collectivités locales prennent également des initiatives. Voilà aussi les analyses de certaines organisations internationales, celles par exemple de la Banque mondiale et de l’OCDE.
e) D’autres acteurs semblent aussi aller dans ce sens, ainsi le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), catalyseur des actions environnementales du système des Nations Unies, et également des ONG, par exemple le Fonds mondial pour la nature. Ces acteurs affirment qu’il faut mettre un prix sur les fonctions remplies par la nature, on pourra ainsi mieux la protéger.
f) On peut constater aussi que des sites scientifiques peuvent aller d’une certaine façon parfois dans ce sens, ainsi, parmi d’autres, le site du CNRS qui, par exemple en 2010, contenait des pages consacrées aux insectes ayant une fonction de pollinisation et qui représentent 30% de la valeur de base alimentaire mondiale. La valeur de ce service, la contribution de ces insectes à la production agricole, serait de l’ordre de cent cinquante milliards de dollars chaque année.
Tel est ce courant, puissant et varié, de marchandisation de la nature.
Quels sont les mécanismes en route ? ( Voir II)