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Billet de blog 22 avr. 2015

Déplacés environnementaux : les raisons d'un statut international ( I )

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Enseignant-chercheur (surtout en droit international de l'environnement ,du désarmement, en relations internationales) et militant.
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     Présentation du projet de convention relative au statut international

                                  des   déplacés  environnementaux

Ce projet n’est pas à l’ordre du jour de la COP 21 de décembre 2015, il sera pourtant vital de le faire avancer dans les années qui viennent, à travers différents acteurs. Nous avons pensé qu’il pouvait intéresser des lecteurs de Mediapart.

 Quatre projets d'origine non gouvernementale, élaborés par des universitaires et/ou des experts ,  ont vu le jour dans le monde, en Australie, aux Etats-Unis, aux  Pays-Bas, et en France. C’est à Limoges que deux équipes universitaires, l’une de droit de l’environnement, l’autre des droits de  l’homme, ont élaboré un projet de convention.

Ce projet est consultable sur « cidce.org »

Il s’agit ici de faire partager deux  interventions  de l’auteur de ce blog, l’une  au colloque international  sur les migrations climatiques (projet Exclim)  organisé   à Paris  le 12 septembre 2013, l’autre au colloque international,  « Catastrophes, Migrations et Droits de l’Homme », dans la cadre de l’Agence Nationale de le Recherche(ANR)  et du projet CADHOM(catastrophes et droits de l’homme) ,à Sciences Po Paris, organisé  les 11 et 12 juin 2013,par le Centre de Recherche en Droit de l’Environnement, de l’Aménagement et de l’urbanisme– Observatoire des Mutations Institutionnelles et Juridiques(CRIDEAU-OMIJ), Université de Limoges, par le Centre international de droit comparé de l’environnement – CIDCE, Limoges, par l’ Institut du Développement Durable et des Relations Internationales, Sciences po-IDDRI, Paris –et par l’Association Française pour la Prévention des catastrophes naturelles (AFPCN),Paris.

Pour un ouvrage  récent et global voir Christel Cournil, Benoit Mayer, « Les migrations environnementales », La bibliothèque du citoyen, Sciences Po, Les Presses, 2014.

 Introduction

En exergue  une pensée de François Partant : « Les catastrophistes sont ceux et celles qui ferment les yeux sur les causes des catastrophes et non pas ceux et celles  qui essaient d’avertir, de critiquer, de proposer ».

Partager nos réflexions relatives aux déplacés environnementaux peut renvoyer à  deux réalités :  un côte à côte dans lequel nous nous trouvons et  une volonté de chercher des moyens  de répondre à ces  situations inhumaines.

Côte à côte pourquoi ? D’abord parce que nous sommes d’une certaine façon accompagnés par le cortège, invisible ou visible jusqu’à l’insoutenable, d’une partie des souffrances humaines, de la première à la dernière victime des catastrophes écologiques et particulièrement des déplacés environnementaux, ensuite parce que les générations présentes devraient être(on en est souvent loin)fraternisées par les périls communs, enfin  parce que nous voudrions essayer de contribuer à penser l’avenir en termes de solidarités et de responsabilités collectives, voilà déjà que nous entendons les pas de ceux et celles qui vont nous suivre…

Volontés de  penser  des moyens, lesquels et avec qui ? L’environnement a été, depuis le fond des âges, un facteur de migrations  mais çà n’est que depuis une vingtaine d’années que les recherches sur les déplacés environnementaux se sont multipliées à travers les drames et les menaces liés aux changements climatiques et à des catastrophes de grande ampleur, à travers aussi le développement des réseaux scientifiques, des ONG  et des mondes médiatiques.Sont mis en avant des moyens   voulant répondre  à des  préventions et des réparations, à des urgences et du long terme, des moyens  entre équipes de terrain, des moyens   entre  chercheurs de différents domaines, ainsi  nous nous sommes retrouvés, juristes défenseurs de l’environnement et juristes défenseurs des droits de l’homme,  pour essayer de construire ce que l’on pourrait appeler un couple de combat. Nous avons voulu  nous appuyer les uns sur les autres, nous interpeller, nous compléter. 

L’initiative de ce  projet de convention a  vu le jour après un colloque international à Limoges en juin  2005 sur « les réfugiés écologiques »(1), les actes du colloque rassemblaient ainsi, par exemple, les contributions de Monique Chemillier-Gendreau sur la nécessité d’un statut international, et d’Agnès Michelot sur la question des responsabilités. Un appel avait été lancé, il s’est concrétisé par de nombreuses séances de travail pendant l’année 2008 de deux équipes, l’une dirigée par Gérard Monédiaire du CRIDEAU-OMIJ, composée d’ enseignants-chercheurs en  droit de l’environnement, dans laquelle en particulier Julien Bétaille a contribué à une promotion internationale du projet, l’autre équipe dirigée par Jean-Pierre Marguénaud,  du Centre de recherches sur les droits de la personne(CRDP), composée d’enseignants-chercheurs en droits de l’homme. A ces juristes privatistes , publicistes, de droit interne et de droit international, s’étaient joint un  économiste, Jean-Jacques  Gouguet, au total neuf personnes qui ont rédigé le projet, l’ensemble  fut ensuite soumis au cours de journées d’études au regard critique de collègues juristes, scientifiques et philosophes, d’experts travaillant auprès d’organisations internationales et régionales et d’organisations non gouvernementales,  au total dix neuf personnes qui  ont construit ce projet, la première version est d’octobre 2008,la seconde de mai 2010,la troisième de mai 2013(2).Le Centre international de droit comparé de l’environnement et son président Michel Prieur ont eu un rôle déterminant pour faire connaitre le projet en particulier au colloque international  en mars 2009  sur les catastrophes écologiques et le droit(3)et en septembre 2011, à la 3ème réunion mondiale des juristes de l’environnement(4) .

Nous envisagerons tour à tour quatre points : les raisons de fait du projet(I), les raisons de droit ( II), son contenu(III), son avenir en liens avec d’autres réponses(IV). Pourquoi donner une telle place à ces raisons d’être? Parce qu’il est important  de se demander si elles sont  assez fortes pour essayer « d’habiter le temps »aurait dit Jean Chesneaux, « le passé comme expérience, le présent comme agissant et l’avenir comme horizon de responsabilité » ?

  Ier point- Les raisons de fait   du projet de convention relative aux déplacés environnementaux

Nous  distinguerons les raisons essentielles(A) et les raisons importantes(B).

Pour chaque développement nous « constaterons », puis nous « insisterons » sur différents  points, enfin nous « tirerons »une conclusion vitale.

      A- Les raisons essentielles, celles  qui nous ont portés, reposent sur deux convictions : il faut construire un système contribuant à  protéger les  déplacés environnementaux(1) et un système  qui réponde au long terme(2).

    1-La première raison  essentielle de ce projet est   donc de construire un système contribuant à protéger  les déplacés environnementaux :

  Constatons  qu’à partir des  années 1970  des scientifiques établissent les liens entre la dégradation de l’environnement et l’augmentation des migrations internes et internationales, à partir des années 1980 le PNUE prend en compte l’appellation de « réfugiés écologiques », à partir des années 2000 le GIEC, dans ses rapports de 2001 et de 2007,met en avant le fait que les changements climatiques sont porteurs de migrations environnementales et, il y a quelques années de 2007 à 2009, un programme européen(dont  en particulier François Gemenne a souligné l’importance) programme à travers une vingtaine d’études sur tous les continents ,montre  les réalités et la complexité de ces liens entre flux migratoires et bouleversements environnementaux climatiques ou non, brutaux ou progressifs(5).Un des responsables de l’Organisation internationale pour les migrations(Philippe Boncour) affirmait en 2010 que « sur les trente dernières années 1,6 milliard de personnes a été déplacé par la  seule sècheresse , alors que 718 millions ont été déplacées par des catastrophes naturelles brutales», et il ajoutait« ces déplacements de personnes quantitativement  plus importants dans le cadre  de processus graduels  vont se poursuivre. » Il faut, disait-il, « en tirer des enseignements ».(6)

 Insistons  sur les  situations à venir : certes il y a des incertitudes, certains soulignent  même qu’elles peuvent faire l’objet  de « fantasmes »,incertitudes  quant à l’ampleur après-demain du nombre de déplacés environnementaux. On passerait,  nous disent certains rapports, de quelques dizaines de millions chaque année (36millions en 2009 dont 20 liés aux changements climatiques) à quelques centaines de millions à la fin de ce siècle, 200 millions déjà en 2050 selon certaines sources.

Mais  il y a aussi  une certitude, confirmée par le rapport GEO 5 du PNUE en 2012 : la dégradation mondiale de l’environnement  est profonde, multiforme, rapide , « plusieurs seuils critiques aux niveaux  mondial, régional  et local sont sur le point d’être atteints ou ont été dépassés ».Par ailleurs deux études, cosignées chacune par une vingtaine de chercheurs  de plusieurs disciplines appartenant à une quinzaine d’institutions scientifiques  internationales, publiées dans la revue Nature du 7 juin 2012, affirment  « la biosphère est à la veille d’un basculement abrupte et irréversible »(…)voilà « l’imminence d’ici à quelques générations d’une transition brutale vers un état de la biosphère inconnu depuis l’émergence d’homo sapiens il y a  200.000 ans ».(7)

  Tirons donc cette conclusion impérative, vitale : il est hautement probable que  les générations qui seront là, à peu près entre 2050 et 2150, vont se trouver   aux avants postes de tous les défis, parmi  lesquels les catastrophes écologiques massives sauf, d’ici là, si des contre-mécanismes nombreux et puissants étaient mis en œuvre pour passer d’un productivisme terricide et humanicide à une communauté mondiale humainement viable. Ces générations seront alors objets et non sujets  de leurs propres vies parce que quelques générations précédentes n’auront pas su prendre leurs responsabilités. On doit répondre à ces défis certes  au coup par coup, certes par des moyens mieux organisés, plus nombreux, plus planifiés, certes  à différents niveaux géographiques parce que notre village, notre ville c’est notre terroir, notre pays c’est notre  patrie, notre continent c’est notre matrie mais, aussi,  par l’élaboration d’un véritable système le plus protecteur et global possible, parce que notre Terre c’est notre « foyer d’Humanité. »( expression du Préambule de la  Déclaration de Rio, 1992).)

 2-Seconde raison essentielle : construire   un système qui contribue à répondre au long terme :

 Théodore Monod  aimait redire « il faut voir loin et clair ».

Constatons  la priorité du court terme dans le système productiviste, c’est une de ses logiques profondes (avec la primauté du profit, la marchandisation du monde, le culte de la croissance, et la compétition) (8), des auteurs parlent tour à tour de « dictature du présent », de « culte de l’urgence », de « société sur programmée bloquée dans l’immédiat », de « compression du présent »(9).L’urgence est devenue une catégorie centrale du politique.

 Insistons sur ce que cela signifie du point de vue  de l’environnement. C’est tout simplement terrifiant. On est en face d’une sorte de machine infernale reposant sur trois séries de mécanismes qui ne sont pas spécifiques à l’environnement mais très impressionnants  dans ce domaine : le système international s’accélère, les réformes et les remises en cause environnementales sont lentes à penser et à mettre en oeuvre, l’aggravation de la dégradation rend les urgences omniprésentes, or le système international s’accélère. De façon implacable GEO 2000 du PNUE l’avait exprimé autrement,  « les efforts faits ne sont pas assez nombreux mais surtout bien trop tardifs pour enrayer la dégradation, l’environnement se détériore à une cadence alarmante ».

  Tirons donc cette conclusion impérative, vitale : il faut prendre en compte ces  deux exigences, répondre aux urgences et élaborer des politiques à long terme. Un des responsables du HCR, Jean-François Durieux, écrit « Il est vraiment très difficile d’arriver à motiver les Etats sur le long terme. Le changement climatique agit comme une sorte de sonnette d’alarme dont on a besoin de temps en temps pour relancer ce qui devrait être un réflexe de solidarité(…)On permet que des situations dégénèrent à un point où on en est réduit à sauver des vies in extremis et à ce moment là c’est dix fois plus difficile de reconstruire dans la durée ».(10)

Des chercheurs, des équipes de terrain peuvent travailler et agir dans l’un ou l’autre domaine, l’urgence ou le long terme, parfois dans les deux, mais au niveau global on ne pourra  pas se cacher tout le temps derrière deux dénis de réalités(11). Le premier consiste à dire  que nous n’avons pas le temps de nous occuper du long terme parce que nous sommes noyés dans l’urgence, le réchauffement climatique est encore lointain on s’en occupera le moment venu. En fait  c’est, pour une large part, parce que l’on n’a pas pris en compte le long terme que nous sommes  dépassés par les urgences. Le second déni de réalité consiste à dire que nous devons traiter secondairement les urgences parce que, si l’on veut qu’elles ne se renouvellent pas, il faut en supprimer les causes donc travailler en priorité sur le long terme. Sortir de ces deux dénis de réalités c’est affirmer qu’il est essentiel de répondre à des urgences et qu’il est essentiel de  construire un système à long terme . 

B-Quelles sont ensuite  les  raisons  importantes de ce projet de convention ? Il s’agit d’élaborer un système contribuant à la paix(1) et contribuant  à lutter contre des injustices(2). 

-1-Première raison importante : un système contribuant à la paix :

Constatons  que certaines institutions internationales et régionales se sont prononcées sur cette sécurité environnementale. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a commencé  à intégrer, très tard et  très partiellement, cette composante de la sécurité internationale, il en débat seulement en 2007,  il affirme en juillet 2009 que l’adaptation aux changements  climatiques et l’atténuation de leurs effets sont « des éléments dans la prévention des conflits en Afrique de l’Ouest »(12).  L’Union européenne , dans un rapport de 2008 de la Commission et du Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité, rapport sur « la stratégie de sécurité et de défense »,met  entre autres en avant une vague d’immigration déstabilisatrice provoquée par les changements climatiques(13).De façon très différente le Parlement européen, dans une résolution de mai 2010,  fait observer que « les migrations environnementales doivent être prises en compte dans la planification à long terme de la politique d’aide au développement pour permettre de déployer en temps opportun des actions de prévention dans les pays d’origine et d’apporter une réponse humanitaire rapide ».  

Insistons  sur ce que l’on appelle la sécurité environnementale(14). On l’a compris elle  peut-être analysée de deux  façons, l’une   par  certains stratèges politiques et militaires qui  verront  dans les migrations climatiques une forme d’insécurité internationale, les déplacés environnementaux sont même perçus parfois comme  de « nouvelles classes dangereuses » d’après- demain qui  menaceront  des Etats, on  peut  alors verser   dans l’idéologie sécuritaire qui consiste à fabriquer l’image de nouveaux ennemis. Une autre analyse, par exemple celle d’ONG et d’organisations internationales, consiste à se demander  comment organiser des solidarités internationales pour l’accueil interne et international de ces personnes, on raisonne  alors moins en termes de sécurité étatique qu’en termes de sécurité humaine.

    Tirons  donc  cette conclusion impérative : la véritable paix consiste à régler les conflits dans le respect de tous en cherchant des solutions justes(15),certes  il ne sera pas facile d’organiser un tel système de solidarité internationale mais il peut, à sa mesure, contribuer à la paix de deux  façons,  d’une part ces migrations peuvent participer à des  stratégies d’adaptation aux changements climatiques(c’est une des conclusions de la CP de Cancun de décembre2010, d’autre part les accueils  organisés et soutenus par différents moyens peuvent éviter des conflits entre pays et entre populations, en n’oubliant pas, bien entendu , que la véritable paix se joue aussi en amont par des mécanismes de prévention des catastrophes et des luttes contre les injustices.

2-La seconde raison importante est celle d’un système contribuant à lutter contre des  injustices.

Constatons que ce sont les pays du Sud les premières  victimes des  catastrophes écologiques,  le secrétaire de la Convention sur la lutte contre la désertification rappelait en octobre 2011 que la sècheresse touche 1,5 milliard de personnes sur notre planète, avant tout en Afrique, les rapports du GIEC de 2001 et de 2007 (celui de 2014 le précisera encore) affirment que les pays les plus pauvres et les plus peuplés seront les plus touchés par le bouleversement climatique. Ce sont eux aussi les plus vulnérables qui sont confrontés aux déplacés  environnementaux, l’Afrique représente 15% de la population mondiale mais 25% des déplacés environnementaux.

Insistons sur les situations  des pays du Nord : la peur qui peut exister d’avoir à accueillir de nouvelles vagues de migrants environnementaux n’est pas fondée  à court et moyen termes, puisque 80% des déplacés environnementaux sont accueillis dans les pays du Sud et constituent le plus grand nombre de déplacés internes.

Tirons donc cette conclusion impérative : il est de l’intérêt des pays et des peuples les plus touchés par les catastrophes d’être soutenus, et il est de l’intérêt de tous les pays et de tous les peuples  du monde d’organiser un système de solidarité mondiale  parce que les problèmes, les menaces et  les drames environnementaux des pays de l’hémisphère Sud finissent par avoir  des effets sur l’ensemble de la planète et  parce que l’hémisphère Nord lui aussi   est déjà et sera confronté à des phénomènes climatiques causant des mouvements de population.

Telles sont les raisons de fait, quelles sont  les raisons de droit ?

IIème  point- Les raisons de droit  du projet de convention relatif aux déplacés environnementaux

Elles  sont essentielles et importantes

A- Les raisons essentielles sont claires : la convention va combler un vide juridique(1) et elle va prendre en compte l’universalité et la globalité(2).

1- Un  projet de convention prenant en compte un vide juridique :

Constaté par de nombreux auteurs il met  en avant le fait que la Convention de Genève de juillet 1951 sur les réfugiés d’une part juridiquement est inadaptée puisqu’elle ne concerne pas les déplacés environnementaux,  elle ne concerne que les personnes franchissant une frontière, elle vise les personnes et non les groupes, d’autre part  politiquement ouvrir une négociation pour amender la Convention de 1951,de l’aveu même du Haut commissaire aux réfugiés, « risquerait de la fragiliser »(16).

Ainsi au niveau universel il n’y a pas à ce jour  de convention spécifique sur les déplacés environnementaux

2-Un projet de convention prenant en compte l’universalité et la globalité

L’universalité est, on le sait, avec l’indivisibilité et l’effectivité, un des trois grands piliers de la protection internationale des droits de l’homme. La protection des déplacés environnementaux en ce sens a vocation à l’universalité. C’est la visée vers l’universel qui pourrait  contribuer à éviter d’en rester à des protections à plusieurs vitesses. Une convention internationale et des conventions régionales pourraient  s’appuyer les unes sur les autres, se compléter, et finalement s’incliner les unes vers les autres,  cela  au service des déplacés environnementaux.

 La globalité du projet est peut-être un des aspects de la convention qui frappe le plus. Catastrophes d’origines naturelles et/ou humaines, catastrophes brutales et insidieuses, déplacés environnementaux climatiques et provenant d’autres catastrophes écologiques, déplacements environnementaux causés aussi par des conflits armés ou des actes de terrorisme, prises en compte des personnes avant, pendant et après la catastrophe, déplacés internes et internationaux, enfin personnes, familles, groupes et populations. Participent enfin à cette globalité les aspects normatifs et institutionnels sans oublier le financement du système.

Pourquoi cette volonté de globalité ? Non seulement parce que, si possible, à problème global réponse globale,  mais  parce  que l’une des plus grandes vertus politiques est de ne pas perdre le sens des ensembles. Faute de temps,  faute de moyens et sous la pression  de marges de manœuvres qui peuvent diminuer, on est souvent poussé vers des analyses et des solutions uniquement partielles. A cela il faut ajouter que nous avons pris en compte le risque d’une uniformité qui pourrait accompagner cette globalité en n’oubliant  pas, par exemple, le respect des  diversités culturelles des déplacés environnementaux. Telles sont les raisons d’être  essentielles en droit de ce projet.

B- Les raisons importantes de ce projet  toujours par rapport au droit

Le projet s’appuie sur un corpus juridique international (1)  et sur la prospective juridique(2).

1-Un projet de convention s’appuyant sur  des textes internationaux

Ce projet s’appuie d’abord sur des conventions qui existent, ainsi les conventions internationales sur les droits de l’homme doivent s’appliquer en toutes circonstances, aucune convention n’exclut le temps de la catastrophe. Il y  a même des conventions, assez  rares il est vrai, qui précisent qu’elles doivent appliquées pendant les catastrophes naturelles)

Ce projet s’appuie également, comme l’affirme  Michel Prieur, sur «  le droit à la vie qui est aussi un droit à la survie en cas de catastrophe », organiser la fuite est une condition de la survie(17).   Comme le précise l’article 4-2 du Pacte international des droits civils et politiques, ce droit  à la vie est un de ceux auxquels les Etats ne peuvent déroger, même en cas de «  danger public exceptionnel ».

Ce projet s’appuie enfin  sur une série de déclarations, avant tout celle de Rio de 1992 dans son principe 18 (« ( …)La communauté internationale doit faire tout son possible pour aider les Etats sinistrés. »), c’est le devoir d’assistance écologique(18).Ainsi  de  nombreux textes finissent par avoir la force de la coutume internationale , nous  citons les principaux dans le Préambule du projet de convention.  

2-Un projet de convention prenant en compte la prospective juridique

« L’Université (écrit Michel Prieur) doit être un lieu d’imagination et de création pour combler les lacunes du droit ».

On peut penser que la  prospective juridique court deux dangers, le premier c’est  de manquer de souffle, d’être étouffée par l’impératif du réalisme, de laisser la place à des sortes d’experts de rétrécissements d’horizons, et  finalement de ne pas être à la hauteur des défis.

 On  pourrait ajouter à la liste des personnes rencontrées par le Petit Prince de Saint Exupéry celle d’un casseur d’horizons : « Qu’est-ce que vous faites ? » demande le Petit Prince, « Dès que je vois des ailes qui poussent je les rogne, je les casse, je les coupe. » « Vous aimez çà ? »demande le  Petit Prince d’un air effrayé, « Oh oui j’aime çà, je n’en décolle plus »répondit le rogneur d’ailes. « Moi, dit le Petit Prince, j’aime l’horizon. J’aime marcher doucement vers une fontaine. »      

Ainsi  la pente la plus forte c’est  celle qui consiste à ne pas marcher vers des fontaines, c’est celle de la résignation devant les rapports de forces  alors que ceux-ci peuvent changer, alors qu’à chaque instant, le réel contient plus de possibles que l’on ne croit, alors que, disait magnifiquement  un internationaliste, Georges Scelle : « le droit c’est l’intermède des forces. »

 L’autre danger est de s’échapper dans une utopie abstraite détachée des conditions de sa réalisation. La dimension de l’utopie créatrice est vitale, c’est celle qui pense les moyens de se réaliser, des moyens conformes aux finalités que l’on met en avant, l’anti Machiavel, Gandhi, affirmait: « la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence». (19)

  Ainsi le fondement de la véritable prospective, comme l’écrivait un autre  internationaliste, René-Jean Dupuy, «c’est  le moment, non pas de la simple extrapolation du passé et du présent, mais le moment de la rupture, le moment de la conscience, celui de la transcendance de l’homme par rapport à sa propre histoire. (20) »

 Et puis  après la prospective juridique, viendront les négociations diplomatiques et  les rendez-vous des  avancées décisives  ou bien des récessions des volontés et, là, ainsi que le dit  un proverbe, «  à l’auberge de la décision les gens dorment bien. »   On peut ajouter …ils dorment bien, souvent empêtrés  dans les intérêts nationaux, essoufflés pour dégager des intérêts communs, et dramatiquement  absents pour commencer à penser l’intérêt commun de l’humanité.

( Pour la suite voir :  II -  Déplacés environnementaux : le contenu et l'avenir d'un statut international. )

  Notes

1- Actes du colloque « Réfugiés écologiques », REDE ,4 -2006.

2- Projet de convention relative au statut international des déplacés environnementaux, REDE,  4-2008, voir présentation du projet par Lavieille Jean-Marc,Bétaille Julien, Marguénaud Jean-Pierre.Le projet est aussi sur le site du « cidce.org »

Chemillier-Gendreau Monique, Faut-il  un statut international de réfugié écologique? REDE,4-2008,p446 à 454.

3-LavieilleJean-Marc, Bétaille Julien, Prieur Michel, Les catastrophes écologiques et le droit : échecs du droit, appels au droit, actes du colloque international de Limoges, en mars 2009,publié aux éditions  Bruylant, 2011.

  Michelot Agnès, Vers un statut de réfugié écologique ? in les catastrophes écologiques et le droit, Bruylant, 2011, p517à540.

Prieur Michel, le projet de convention sur le statut international des déplacés environnementaux, même ouvrage Bruylant, 2011, p542à549.

4-Voir site « cidce.org », RIO+20, recommandations de la 3ème réunion mondiale des juristes de l’environnement, 2011,73 pages(les deux premières étaient en 1991 et en 2001).

5-Gemenne François, Migrations et environnement, introduction,  Revue « hommes et migrations », n°1284 mars avril 2010, et projet Each For, ww.each-for.eu

6-Boncour Philippe(OIM) et Durieux François, entretien conduit par Gemenne François,Le rôle des cadres normatifs et des organisations internationales, Revue « hommes et migrations »,n°1284,mars avril 2010.

7-GEO 5 PNUE, 2012, résumé pour décideurs.

Foucart Stéphane, La biosphère mondiale à la veille d’une crise « irréversible », Le Monde ,8 juin 2012.

Est citée en particulier  l’étude dirigée par Barnosky Anthony, publiée par la revue « Nature » du 7 juin 2012.

8-Lavieille Jean-Marc, Du productivisme, in Pour un droit commun de l’environnement, Mélanges  en l’honneur de Michel Prieur, Dalloz, 2007, p 223 à 239.

9-Aubert Nicole, Le culte de l’urgence, Flammarion, 2003. Chesneaux Jean, Habiter le temps, Bayard, 1996.Rosa Harmut, Accélération, La Découverte, 2010.Virilio Paul, Le Grand Accélérateur, Galilée, 2010.

10-Durieux Jean-François(HCR), document cité en note 6, entretien avec Boncour Philippe(OIM).

11-Dupuy Jean-Pierre, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.

12-Lavieille Jean-Marc, Droit international de l’environnement, Ellipses, 2010, p108 et 109.

13-Rapport de la Commission et du Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, 11-12-2008,doc 5407 /08.

14-Lavieille Jean-Marc et Bouveret Patrice, Sécurité collective et environnement, l’environnement comme cible, Rapport du GRIP, 2008/6. Lavieille Jean-Marc, Paix et environnement, revue Damoclès, n°52mars 1992.

Voir surtout l’excellent site de Ben Cramer « athena21.org » à la rubrique « sécurité écologique ».

15 Lavieille Jean-Marc, Construire la paix, volume 2, édition Chronique sociale,1988.

16-Le Monde, 16 décembre 2009, p 5.

17-Prieur Michel, Le projet de convention sur le statut international des déplacés environnementaux, in Les catastrophes écologiques et le droit, Bruylant, 2012, p 547.

18-Lavieille Jean-Marc, L’assistance écologique, REDE, 4-2006, p 400 à 407.

19-Lavieille Jean-Marc (sous la direction de), Conventions de protection de l’environnement, Postface, JML, Les rapports entre les moyens et les fins, PULIM, 1999, p 469 à 491.

20-Dupuy René Jean, La clôture du système international, puf, 1989, p 155 et 156.

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La beauté fragile d'un combat
« Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. » Parfois, par la grâce du documentaire, un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer « L’hypothèse de Zimov  », western climatique, du cinéaste Denis Sneguirev, à voir absolument sur Arte.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
Les Œillades d'Albi : « Retour à Reims (fragments) » de Jean-Gabriel Périot
Autour de l’adaptation du livre autobiographique du sociologue Didier Éribon « Retour à Reims », Jean-Gabriel Périot avec l’appui de nombreuses archives audiovisuelles retrace l’histoire de la classe ouvrière de 1950 à nos jours.
par Cédric Lépine
Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn