IV TOUT PASSE... EN QUESTIONS …
21-Le temps
22- Jeunesse- Vieillesse- Mort-
23-Accélération
21- LE TEMPS EN QUESTIONS
-Que pensez-vous du temps ?
Le temps est un adversaire, une tristesse. Il nous éloigne des joies passées, il
détruit, use, nous sépare au bout de divers chemins de ceux et celles qui ont été
proches.
Le temps est un ami, une chance. C’est à travers lui que nous mettons en œuvre
des possibles, que nous aimons, sommes aimé(e)s, il peut faire mûrir, il peut guérir,
éventuellement effacer ou atténuer des échecs, des chagrins.
-Peut-on parler d’une crise du temps ?
Oui, il y a, à la fois, un temps de crise et une crise du temps.
Le temps de crise est celui du système productiviste terricide (qui assassine la Terre) et humanicide (qui assassine l’humanité) . Cette crise, dont les logiques de fuite en avant commencent avec la colonisation(XVIème), se développe en 1870 avec l’explosion des énergies fossiles, en 1945 avec le nucléaire, symbole d’une techno-science qui ne se donne plus de limites, et cette crise devient peu à peu multidimensionnelle c’est-à-dire politique, économique, sociale, écologique, culturelle cela depuis plus de sept décennies (1945-2022 ), c’est la crise radicale de tout un système. Le mot « crise » explose sur la planète après le premier choc pétrolier en décembre 1973 et aussi après le début de la crise financière en juillet 2007.
C’est également une crise du temps qui se manifeste par une double collision gigantesque :
collision entre une planète finie, limitée et des activités humaines se voulant infinies, à travers une croissance se voulant illimitée,
collision entre les temps rapides de la techno-science et du marché et ceux, plus ou moins lents, quelquefois très lents, des écosystèmes.
-Dans l’immensité du temps que deviendrait l’humanité ?
Si l’on veut resituer l’humanité dans le temps : les hominidés arrivent il y a 7millions d’années, le genre Homo a 2 millions d’années, l’homo sapiens apparait il y a 200.000 ans.
Et, immensément en avant de nous, dans un milliard d’années, à travers un terrible sursaut, le soleil grillera le système solaire dont notre vieille Terre puis, nous dit-on, il s’éteindra complètement 2 milliards d’années plus tard.
Voilà qui supposerait que, si les générations futures étaient encore là, il faudrait pour survivre qu’elles aient pris pied en dehors du système solaire, or la durée moyenne d’un genre est d’une trentaine de millions d’années. Le genre Homo n’a que deux millions d’années, mais il a très certainement épuisé une large partie de ce parcours.
En ce sens les prévisions les plus sombres existent, par exemple celle d’un grand scientifique australien qui déclarait en 2010: « Le destin de l’homme est déjà scellé, il est trop tard, dans moins de cent ans les sociétés humaines ne seront plus. » Il n’était pas le premier à le dire, ni les derniers ceux qui lui répondent que l’espoir est toujours là, celui, comme l’appelle Edgar Morin, d’une « métamorphose de l’humanité » cela à travers des volontés massives de changements gigantesques.
-Que deviendra le temps dans l’univers ?
Par rapport à l’avenir du temps je ne sais pas si l’ univers en expansion accélérée va s’étendre à l’infini, ce qu’il a commencé à faire ,il se viderait alors probablement de toute substance , ou s’il va se contracter pour disparaître dans une implosion symétrique de l’explosion de départ du « big bang. » Dans les deux hypothèses, qui s’étaleraient peut-être sur des dizaines de milliards d’années, le temps « aurait fait son temps » , il disparaitrait, c’est difficile à imaginer mais peut-être possible. A l’heure actuelle les différentes sciences qui étudient le devenir immensément lointain de l’univers disent qu’il existe une incertitude.
22-JEUNESSE VIEILLESSE MORT EN QUESTIONS
-Que diriez-vous à quelqu’un de 20 ans ou 30 ans qui affirme ne pas vouloir d’enfant ?
Que la foi dans la vie et la foi dans l’amour peuvent pousser à en avoir.
Que la crainte de l’avenir en général mais surtout de l’avenir écologique peut amener à décider de ne pas en avoir ou moins que prévus au départ. Ou alors d’en adopter qui existent déjà.
Il y a bien longtemps en master au moment des débats sur les générations futures dans le cours de droit international de l'environnement que je faisais les premières étudiantes qui ne voulaient pas d’enfants s’exprimaient déjà. Depuis les adeptes en couples de la grève des ventres se multiplient, la tendance est profonde.
-Que diriez-vous à quelqu’un de 20 ans ou 30 ans qui ne croit plus en l’avenir ?
De se battre pour changer l’avenir, s’il en est encore temps.
Et même s’il n’en est plus temps, même s’il y a quelque chose de désespéré, parce que se battre peut encore donner un sens à la vie et peut faire parti du sens de l’autre.
-Que pensez-vous de l’éco-anxiété ?
Elle est signe de bonne santé intellectuelle, parce qu’on résiste aux mensonges des accrocs du productivisme, du « après nous le déluge » , du toujours plus.
Elle est signe de bonne santé affective parce qu’on pleure la destruction de cette vie par un système mortifère.
Une éco-anxiété porteuse en appelle aux résistances et aux alternatives.
-Que pensez-vous des grandes marches des jeunes contre l’inertie climatique ?
Elles sont nécessaires et essentielles. Il faudrait qu’elles prennent des forces en Inde, il n’est pas exclu que des situations apocalyptiques omniprésentes les fassent apparaitre enfin en Chine.
Leurs coordinations mondiales vont se consolider , les imaginations non-violentes vont très certainement se déchainer.
Elles sont bien sûr insuffisantes. Les remises en cause du système productiviste doivent se faire, aussi, au cœur de la machine infernale, c'est-à-dire des mondes financiers, économiques et technoscientifiques qui auront de plus en plus leurs propres craquements.
Mais tout se tient, une des grandes forces des jeunes est qu’ils se battent pour un nouveau monde dans lequel les dirigeants actuellement vivants auront disparu, cet argument est une forme de coup de massue pour ces dirigeants, il va être de plus en plus utilisé dans les médias. Mais le plus souvent ces dirigeants sont aveuglés par de puissants dénis des réalités, alors que leurs systèmes vont vraisemblablement rentrer sous terre avec eux.
-Si vous aviez vingt ans ou trente ans que feriez-vous ?
Avec de solides amis nous essaierions de créer quelques ONG mondiales,
ainsi une assistance écologique mondiale puissante,
une ONG luttant concrètement pour l’interdiction des recherches sur les armes de destruction massive,
un centre mondial de formation aux pratiques non-violentes,
une « internationale de la lenteur » coordonnant et soutenant les associations, les mouvements luttant en ce sens…
une ONG luttant pour les reconversions des dépenses d'armements vers l'environnement,la santé et l'alimentation.
- Quels sont pour vous les rapports entre vieillesse et retraite ?
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- 1- Entrer dans la retraite m'a permis de redécouvrir, à partir d’auteurs préférés, des
conceptions sur « le bien vieillir » (qui ne correspond pas tout à fait( !) aux « recettes », dont
on nous rabat les oreilles, pour « rajeunir » …)
L’essentiel est synthétisé à travers des civilisations, des philosophies, des théories, des
pratiques : ne faut-il pas encore, jusqu’au bout si possible, demander quelque chose à la vie ?
Chacun chacune propose un remède, une force, un souffle :
s’émerveiller , chercher, se battre pour un idéal, aimer et être aimé, décaler ses désirs, jouir des petites choses de la vie, accepter de lâcher prise…vous prolongerez la liste.
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-2- Ainsi la vieillesse est certes une accumulation de limites mais aussi d’apprentissages qui continuent sous différentes formes.
A tout âge de la vie ne faudrait-il pas, comme nous y invite par exemple Edgar Morin, « se détacher et participer » ?
-La vieillesse appelle ou oblige beaucoup plus au détachement, en ce sens peut-être est-elle
liée à la détermination de limites au cœur des activités humaines ?
-Est-elle si loin d’une forme de « frugalité conviviale » si chère aux théories et aux pratiques de la décroissance ?
-J’aimerais « participer » jusqu’au bout, le plus possible, ne serait-ce qu’en guettant, ici et là,
de petites et de plus grandes aubes d’humanité
-La participation est par exemple celle des rencontres avec des personnes en particulier de la famille et des amis , celle de l’écriture sur un blog et un site, celle de soutiens à des associations, celle d’une petite marche chaque jour, marche que je n’aime pas(malgré quatre ouvrages de bons conseils), la musique m’aide alors à cheminer sur…du plat, plat, plat.
--Le détachement n’est pas évident, il y a celui qui est forcé par exemple par la maladie et le grand âge, il y a celui qui est choisi, ainsi j’ai par exemple décidé il y a cinq ans d’arrêter d’aller faire partager des lectures de petits contes dans l’enseignement primaire, je sortais heureux mais harassé parce que nous mimions chaque histoire , et il y a trois ans j’ai aussi décidé d’arrêter mes interventions orales dans les universités en particulier du troisième âge, je les aimais beaucoup...
-La vieillesse appelle ou oblige beaucoup plus au détachement, en ce sens peut-être est-elle liée à la détermination de limites au cœur des activités humaines ?
-Ainsi deux pensées m’accompagnent sur ces limites personnelles et collectives,
l’une de Jacques Ellul « Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne pas de limites ? »,
l’autre de l’auteur de « Ainsi parlait Zarathoustra » : « Il faut quitter la vie non pas amoureux d’elle mais en la bénissant. »
-Un proverbe d’Inde nous rappelle que « l’homme vient au monde les mains closes et il le
quitte les mains ouvertes ».
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-3-Que va devenir ce rapport à la mort dans cette dernière période de vie ? Jusque là j’ai fait des
allers retours, variables selon les évènements personnels et collectifs, entre le « philosopher
c’est apprendre à mourir » (Platon) et le « ne pas se soucier de la mort » (Montaigne ).
-Certes se détacher mais aussi espérer voir apparaitre, face à cette forme de veille de fin des temps, ici et là des formes d’aubes d’humanité.
-Oui, essayer d’être des veilleurs debout qui ont voulu faire confiance à l’aurore.
– Alors viendra le moment où, comme maillon de la chaine humaine, après avoir eu la chance et la force de prendre le temps de vivre, d’aimer, de lutter, avec Pablo Neruda («Troisième Livre des odes, ode à l’âge ») nous pourrons dire :
« Maintenant, temps,
je t’enroule,
je te dépose dans ma boîte sylvestre
et je m’en vais pêcher
avec ta longue ligne
les poissons de l’aurore ! »
-Pour vous qu’y-a-il après la mort ?
J’espère qu’il y a une ou des formes de survie où nous retrouverions les êtres aimés mais je n’en sais rien . Ou alors retrouver l’ensemble du vivant sous d’autres formes ? Pourquoi pas ?
S’il n’y a rien le néant ne nous voudrait ni mal ni bien . Je ne serai plus rien nul part. De même pour l’humanité et le vivant s’ils disparaissent.
Comme dernière leçon personnelle et collective d’une humilité radicale et totale on peut difficilement faire mieux !
En fin de compte ne pas savoir est peut-être une autre leçon , celle de quelques unes de nos limites, et puis , comme l’écrivait Nietzche, on peut se consoler en se disant que « ce n’est pas le doute qui rend fou mais c’est la certitude. »
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-Comment aimeriez-vous mourir ?
A une époque je me voyais mourir « sur scène » en plein cours en parlant de l’humanité, çà ne s’est donc pas produit , ma retraite est arrivée.
Aujourd’hui par exemple mourir avec une de mes musiques préférées,ou en dormant, ou d’épuisement dans une manif pour les droits de l’humanité…
J’aime aussi les derniers mots d’amour comme « Adieu, je m’ennuie déjà »… comme « Je serai à vous jusqu’à mon dernier souffle ».
Une mère avait dit à ses enfants"Je préfère mourir en été, pour creuser ma tombe la terre sera moins dure pour vous qu'en hiver."
Et puis je pense souvent aux exemples de morts dans de multiples formes de courage, il y en a chaque instant dans le monde.
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-Citations lumineuses -Jeunesse
Etre jeune...
La jeunesse n’est pas une période de la vie, elle est un état d’esprit, un effet de la volonté, une qualité de l’imagination, une intensité émotive, une victoire du courage sur la timidité, du goût de l’aventure sur l’amour du confort.
On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années, on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. Les années rident la peau, renoncer à son idéal ride l’âme. Les préoccupations, les doutes, les craintes et les désespoirs sont les ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre et devenir poussière avant la mort.
Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. Il demande comme l’enfant insatiable : et après ? Il défie les événements et trouve la joie au jeu de la vie. Vous êtes aussi jeune que votre foi, aussi vieux que votre doute,
aussi jeune que votre confiance en vous-même,
aussi jeune que votre espoir, aussi vieux que votre abattement.
Vous resterez jeune tant que vous resterez réceptif à ce qui est beau, bon et grand, réceptif aux messages de la nature, de l’homme et de l’infini.
Si un jour votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.
Samuel Ullman
Etre jeune c’est être spontané, rester proche des sources de la vie, pouvoir se dresser et secouer les chaînes d’une civilisation périmée, oser ce que d’autres n’ont pas eu le courage d’entreprendre. Le courage de la jeunesse c’est l’esprit du « Meurs et deviens », la notion de la mort et de la renaissance.
Thomas Mann
Les enfants disent probablement aux parents et aux adultes: essayez de redevenir des enfants, laissez votre émotion éclater, aimez la spontanéité, venez jouer, rire. Ressuscitez en vous l’enfant, un enfant libre.
L’auteur de ce blog
Les cheveux blancs marquent les années et non pas la sagesse.
Ménandre
On met longtemps à devenir jeune.
Picasso
Ah, mais c’est que j’étais beaucoup plus vieux à cette époque ! J’ai bien rajeuni depuis.
Bob Dylan
Si l’on peut dire de la camomille que plus elle est foulée aux pieds plus elle pousse, néanmoins la jeunesse plus on la gaspille plus vite elle s’use.
Shakespeare
Donc, si vous n’en croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse ;
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Ronsard
L’éternelle jeunesse est impossible : Même s’il n’y avait d’autre obstacle, l’observation de soi-même la rendrait impossible.
Franz Kafka
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Verlaine
-Citations lumineuses-Vieillesse
La vieillesse est particulièrement difficile à assumer parce que nous l’avions considérée comme une espèce étrangère. Suis-je donc devenue une autre alors que je demeure moi-même ?
Simone de Beauvoir
Partager le silence d’un vieux ce n’est pas perdre du temps, c’est en recevoir, c’est trouver asile dans le temps.
Bernadette Veysset-Puijalon
Le vieillissement est l’événement le plus inattendu dans la vie d’un homme.
Trotski
La vieillesse m’infecte le cœur... Mes révoltes sont découragées par l’imminence de ma fin et la fatalité des dégradations ; mais aussi mes bonheurs ont pâli. La mort n’est plus dans les lointains une ouverture brutale : elle hante mon sommeil ; éveillée, je sens son ombre entre le monde et moi. Elle a déjà commencé. Voilà ce que je ne prévoyais pas : ça commence tôt et ça me ronge... Ce qui me navre... c’est de ne plus rencontrer en moi de désirs neufs : ils se flétrissent avant de naître dans ce temps raréfié qui est désormais le mien.
Simone de Beauvoir
Souvent, à la fin de sa vie, le souvenir des tendresses passées fleurit notre vieillesse.
Auguste Vacquerie
Un vieil homme qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle.
Amadou Hampâté Bâpage
La sagesse des vieillards c’est une grande erreur. Ce n’est pas plus sages qu’ils deviennent, c’est plus prudents.
Ernest Hemingway
Vieillir ensemble ce n’est pas ajouter des années à la vie mais de la vie aux années.
Jacques Salomé
Le soir de leur mariage Tobie et Sarah se tournent ensemble vers Dieu. « Daigne avoir pitié d’elle et de moi et nous mener ensemble à la vieillesse ».
Ils dirent « amen » et se couchèrent pour la nuit.
Bible, lecture du Livre de Tobie
Les années font plus de vieux que de sages.
Proverbe français
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.
Pierre de Ronsard
Les feuilles flétries n’enlaidissent pas les beaux arbres.
Proverbe du Kurdistan
Souvent, à la fin de la vie, le souvenir des tendresses passées fleurit notre vieillesse.
Auguste Vacquerie
Oserai-je vous demander de ne pas trop penser à la vieillesse ? Je n’ai jamais pensé que l’âge était un critère. Dans les moments de fatigue, j’ai un siècle. Dans les moments de travail intellectuel, j’en ai 40, dans les sorties, jeux avec le chien, j’en ai quatre. Le bel âge, pas pour des raisons sentimentales mais à cause des yeux tout neufs et des sens tout neufs.
Marguerite Yourcenar
Nous sommes tous les deux voisins du ciel, Madame, puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux.
Victor Hugo
Beaucoup d’hommes et de femmes dépensent une énergie considérable à nier leur âge remarque Betty Friedman dans « La révolte du troisième âge. »
Ils passent ainsi à côté de grands bonheurs. Pourquoi dit-on qu’une personne est « restée jeune » alors qu’elle vieillit bien ?
La vieillesse n’est ni « un problème » ni une maladie.
Acceptée, revendiquée et célébrée elle peut être, au contraire, l’une des aventures les plus riches de l’existence.
Passé un certain âge l’obsession du succès ne joue plus. On est libre d’être émerveillé et de jouir du monde alentour (...).
Robert Solé
Il est déjà tard mais toujours temps.
Jean Malrieu
Quand on vieillit les colères deviennent des tristesses.
Montherlant
Savoir lâcher prise, vivre l’instant présent.
Quand on est petit on veut être grand, quand on vieillit on veut être jeune...
On est trop souvent dans la souffrance du décalage, alors qu’il faudrait accompagner son vieillissement d’un regard généreux sur soi (...)
Il ne s’agit pas de tomber dans le renoncement mais de déplacer les plaisirs. J’ai par exemple un rapport au temps différent.
Aujourd’hui j’essaie d’être moins dans l’urgence, de me trouver des lieux de paix, des espaces personnels où je laisse mon corps apprendre à vieillir de manière à apprivoiser cette obligation, à ne plus la vivre comme un funeste destin.
Noëlle Châtelet
-Citations lumineuses-Jeunesse et Vieillesse
J’avance dans l’hiver à force de printemps.
Charles-Joseph. de Ligne
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.
Henri Estienne
Beaucoup de gens ne sont jamais jeunes, quelques personnes ne sont jamais vieilles.
Gorge Bernard Shaw
Les jeunes vont en bande, les adultes par couples, et les vieux tout seuls.
Proverbe suédois
On n’est pas vieux tant que l’on cherche.
Jean Rostand
On peut être vieux à tout âge, on peut être vieux à tous les instants, car c’est en soi qu’on porte l’âge et non dans les cartons poudreux d’une mairie. (...) Le lionceau qu’on met en cage est vieux du jour où il renonce à briser les barreaux.
Georges Bastide
La jeunesse croit beaucoup de choses qui sont fausses, la vieillesse doute de beaucoup de choses qui sont vraies.
Proverbe allemand
Qu’importe que mes cheveux grisonnent.
Je suis toujours aussi jeune et aussi vieux que le plus Jeune et le plus vieux du village.
Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres ont des Pleurs qui sourdent à la lumière du jour.
Tous ils ont besoin de moi...
Je suis de l’âge de tous, qu’importe si mes cheveux grisonnent ?
Tagore
23-L’ACCELERATION EN QUESTIONS
S’il y a un phénomène qui traverse une partie ou une grande partie de nos vies personnelles et collectives c’est bien celui là ! D’où l’importance d’essayer de le penser, dans le sillage de nombreux auteurs et à partir de différents vécus.
Introduction
Partir de l’Univers en passant par la Terre pour arriver jusqu’aux mythes, n’est-ce pas une façon de prendre conscience de l’ampleur gigantesque de ce phénomène qu’est l’accélération ? Puis, juste avant de proposer une démarche en trois temps, nous n’oublierons pas de préciser ce que l’on entend par « système mondial.»
1- L’ampleur incommensurable de l’accélération dans le cosmos : vers l’inconnu ?
a) L’Univers est dans une phase d’expansionaccélérée. «Il y a donc en permanence émergence d’espace-temps, ce qui conduit à un Univers au renouvellement perpétuel. L’évolution de l’Univers semble s’opposer au concept de mort. Même si on allait vers un Univers totalement vide qui ne contiendrait plus rien… », voilà ce que pense Jean-Michel Alimi, directeur du laboratoire des théories de l’Univers de l’Observatoire de Paris Meudon (revue Science et Vie, septembre 2009.)
b) Pourtant on ne sait pas, aujourd’hui en 2015, ce qui provoque l’accélération de cette expansion. Les cosmologistes ont nommé cette cause « énergie noire », mais, en ces débuts du XXIème siècle, nous ignorons sa nature. Jean-Michel Alimi continue « Il est donc difficile d’affirmer que l’expansion accélérée de l’Univers va se poursuivre éternellement. Les choses pourraient finir par être très différentes », autrement dit : il existe une incertitude sur le devenir immensément lointain de cette accélération de l’Univers.
2-L’ampleur gigantesque de l’accélération sur notre Terre : une crise du temps
Il y a, à la fois, un temps de crise et une crise du temps.
a) Le temps de crise est celui du système productiviste terricide (qui assassine la Terre) et humanicide (qui assassine l’humanité) (ces deux mots « inventés » ne mériteraient-ils pas d’être plus utilisés ?). Cette crise, dont les logiques de fuite en avant commencent avec la colonisation(XVIème), se développe en 1945 avec le nucléaire, symbole d’une techno-science qui ne se donne plus de limites, et cette crise devient peu à peu multidimensionnelle c’est-à-dire politique, économique, sociale, écologique, culturelle cela depuis sept décennies (1945-2015 ), c’est la crise radicale de tout un système. Le mot « crise » explose sur la planète après le premier choc pétrolier en décembre 1973 et aussi après le début de la crise financière en juillet 2007.
b) C’est également une crise du temps qui se manifeste par une double collision gigantesque :
collision entre une planète finie, limitée et des activités humaines se voulant infinies, à travers une croissance se voulant illimitée,
collision entre les temps rapides de la techno-science et du marché et ceux, plus ou moins lents, quelquefois très lents, des écosystèmes.
3- Les mythes, les anticipations et l’accélération
a) Du point de vue des mythes ne sommes-nous pas ramenés et confrontés au mythe grec de Chronos, ce dieu du Temps qui avait dévoré ses enfants pour mieux assurer son pouvoir ? Chronos, par cet infanticide, d’une certaine façon effaçait le futur. Aujourd’hui les générations présentes, en particulier à cause de l’état de la biosphère, laissent-elles un peu, beaucoup ou très peu de temps et de libertés aux générations futures ?
b) Du point de vue des anticipations nous ne citerons ici que » Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley en 1932 (par exemple Pocket, 2002), ouvrage dans lequel l’auteur montre, entre autres, que le resserrement du temps est loin d’apporter la sérénité. On est confronté au stress temporel, à la dictature de l’urgence.
En mémoire nous revient ce film court-métrage dans lequel un individu était, par accident, « sorti du temps » et se retrouvait au centre d’une immense place d’une grande ville pendant quelques minutes ! Il accélérait ses actes pour pouvoir à chaque fois les rendre un peu plus nombreux et différents dans ce temps compressé.
4-Quelques ouvrages importants relatifs à l’accélération
Nous retrouverons ces auteurs et d’autres que nous citerons dans les réflexions qui suivent, il est cependant utile de resituer, dès le départ, les pensées de quelques-uns d’entre eux.
a) Parmi les ouvrages qui font date quant à cette accélération, ceux d’abord de Paul Virilio, urbaniste et philosophe, qui avance ses analyses inquiètes depuis plus d’une quarantaine d’années, c’est l’un des plus grands penseurs de la vitesse dans nos sociétés, ainsi par exemple «Vitesse et politique. » (Galilée, 1977), « Le Grand Accélérateur » (Galilée, 2010), il affirme en particulier que « quand il n’y a plus de temps à partager il n’y a plus de démocratie possible ».
b) C’est aussi Jean Chesneaux, historien qui, dans « Habiter le temps », (Bayard, 1996) affirmait « Nous sommes à la fois obsédés du temps présent et orphelins du temps à venir. Notre existence tend à se dissoudre en un zapping permanent, nos sociétés sur-programmées sont bloquées dans l’immédiat, notre devenir historique se brouille ».
c) Le sociologue allemand Harmut Rosa, dans son ouvrage « Accélération. »(La Découverte 2010) affirme qu’à l’accélération technique, et à celle des rythmes de vie, s’ajoute une accélération sociale, il élabore une « critique sociale » de cette « compression du présent ».
d) Nicole Aubert, sociologue et psychologue, dans « Culte de l’urgence. La société malade du temps » (Flammarion 2003) dénonce, elle aussi, cette dictature de l’urgence et met en avant un certain nombre de possibilités d’y échapper.
e) Enfin Lamberto Maffei , neuroscientifique italien, dans "Hâte-toi lentement"(FYP,2016) montre que la nature de notre cerveau n'est pas adaptée à ce temps qui se réduit ,"il faut redonner la priorité au temps du cerveau plutôt qu'à celui des machines", il invite à une civilisation de la réflexion basée entre autres sur le langage et l'écriture.
5- Par « système mondial » nous entendons l’ensemble des acteurs, des lieux, des activités du monde contemporain de 1945 à nos jours. Ce sont surtout la mondialisation et le productivisme qui caractérisent ce système mondial.
a) La mondialisation (voir trois « billets » sur ce blog) se manifeste sous différentes formes. La mondialisation financière, fondée sur la recherche du profit, se manifeste surtout par la puissance des marchés financiers, des marchés boursiers et des banques. La mondialisation économique fondée sur le libre-échange, se manifeste surtout par la puissance des firmes géantes. La mondialisation techno scientifique, fondée sur un développement continuel des recherches et des technologies, se manifeste surtout par les réseaux scientifiques et la publicité des technologies toujours à renouveler. La mondialisation culturelle, fondée sur les productions et les créations culturelles, reflets d’une uniformité très forte et de diversités plus ou moins nombreuses, se manifeste surtout par la puissance des grands groupes médiatiques. La mondialisation juridique, se traduit par une mondialisation du droit, par exemple correspondant à un grand nombre de traités bilatéraux, sous-régionaux, régionaux et internationaux, elle se manifeste aussi par un droit de la mondialisation, par exemple le droit de l’Organisation mondiale du commerce. La mondialisation idéologique se traduit en particulier sous la forme de ce que l’on appelle la « pensée unique » produite par le libéralisme économique qui met en avant la compétition, le culte de la croissance, la toute-puissance de l’économie sur la politique. On pourrait ajouter à cela d’autres formes de mondialisation, quelquefois importantes pour changer des situations, par exemple les manifestations non-violentes sur les places de villes, des formes de mondialisation quelquefois originales, par exemple une certaine mondialisation de l’humour.
b)Le système productiviste (voir quatre « billets » sur ce blog) repose sur des logiques profondes qui s’appellent la recherche du profit, l’efficacité économique, le culte de la croissance, la course aux quantités, la conquête de parts de marchés, la domination sur la nature, la marchandisation du monde, l’expropriation des élu(e)s et des citoyen(ne)s, le court terme, la compétition et donc l’accélération qui fait l’objet de cette réflexion. Ce système mondial va des plus petits acteurs, donc de « nos vies personnelles », jusqu’aux plus puissants (grands Etats, grandes villes, techno science, mondes médiatiques, firmes multinationales…) qui, de différentes façons, participent à « nos vies collectives.»
F-L’annonce du plan proposé
Pour essayer d’avoir une analyse globale, critique et créatrice, nous envisagerons tour à tour l’histoire et les causes de l’accélération du système mondial (I), les manifestations et les effets de ce phénomène (II), des réponses pessimistes et des réponses volontaristes face à l’accélération du système mondial (III).
Il faut cependant souligner qu’entre les causes, les manifestations et les effets, les distinctions ne sont pas toujours évidentes, il n’y a pas de cloison étanche et les interactions sont multiples, ce qui rend le phénomène d’autant plus impressionnant.
I- L’histoire et les causes de l’accélération du système mondial
Quelle est l’histoire(A) et quelles sont les causes(B) de ce phénomène gigantesque ?
A- Une idée de l’histoire de l’accélération du système mondial
Cette histoire se manifeste surtout par quatre évènements majeurs : l’explosion démographique et l’urbanisation vertigineuse(1), l’accélération de la techno-science et du marché mondial(2).
1) L’explosion démographique et l’urbanisation vertigineusea) Il a fallu 2 millions d’années pour arriver au premier milliard d’habitants en 1800, il a fallu seulement 210 ans pour avoir une population sept fois plus élevée, sept milliards d’habitants en 2011.L’explosion continue, en 2050 il y aurait en principe de l’ordre de 9 milliards d’habitants, elle ralentirait ensuite puisqu’en 2100 il devrait y avoir (?) 10 à 11 milliards de terriens.
De façon peut-être plus parlante, chaque seconde en 2014 : 4,4 naissances, 1,8 décès, donc un accroissement de 2,6 ; chaque jour approximativement 380000 naissances, 156000 décès, donc un accroissement de 224000 personnes, (soit l’équivalent de Limoges et de son agglomération, ou d’un peu moins que la ville de Montpellier), chaque année à peu près 139 millions de naissances, 57 millions de décès, soit un accroissement de 82 millions de personnes de la population mondiale.
b)La situation mondiale de l’habitat est liée en particulier à cette explosion démographique, le monde s’urbanise, multiplie les mégalopoles, se bidonvillise, se fragilise.
Chacune de ces situations, à sa façon, est porteuse d’accélération du système urbain, par exemple la rapidité des rythmes de vies dans les mégalopoles, dans les grandes villes et, à un moindre degré, dans les villes moyennes.
2) L’accélération de la techno-science et du marché mondial
a) La techno-science se développe lentement entre 1780 et 1850. A partir de 1880 jusqu’à 1914 elle s’accélère avec l’arrivée de la radio et celle des voitures. Elle va plus vite entre 1914 et 1945, enfin de 1945 à nos jours elle atteint une rapidité incroyable avec l’explosion des médias et de l’informatique, sa mondialisation est plus ou moins rapide selon les lieux.
Une réalité symbolise cette accélération : entre l’arrivée de la radio à la fin du 19ème et sa diffusion à 50 millions de personnes il y a eu 40 ans, par contre entre l’arrivée de la connexion à internet et la connexion à 50 millions de personnes il y a eu 4 ans ! D’autre part le nombre de terriens ayant un téléphone portable était de l’ordre de 75% en 2012.
L’exemple des transports est également des plus connus : il y a 150 ans il fallait trois jours pour aller de Limoges à Paris, aujourd’hui 3 heures, il fallait quinze jours pour aller de Limoges à Rio, aujourd’hui 7 heures.
b) Le marché mondial s’est accéléré. D’une part les firmes multinationales se sont internationalisées à partir des années 1960, la production a été plus rapidement disponible, la consommation a été portée très vite par la publicité, une course aux quantités les a accompagnées.
Le marché a imposé sa rapidité, ainsi les « flux tendus » sont un des symboles de cette accélération économique, de même la flexibilité, et dans l’espace et dans le temps, qui est synonyme d’adaptation de l’être humain au marché « Etre ou ne pas être flexible ! » nous dit souvent le marché.
La militarisation d’une partie de la science et de l’industrie participe à cette accélération, les armes sont de plus en plus mobiles, rapides et puissantes.
D’autre part, après la fin de la convertibilité du dollar en or décidée par les Etats-Unis le 15 août 1971(date capitale), la spéculation sur les monnaies est devenue plus forte, il y a eu une montée du système bancaire et des marchés boursiers, le domaine financier s’est plus ou moins séparé de l’économie avec des logiques spécifiques de fructification des patrimoines, les spéculateurs ont voulu gagner de plus en plus d’argent de plus en plus vite et, comble du comble, les marchés financiers fonctionnent aujourd’hui à la seconde ou à la nanoseconde.
Certains insistent sur le fait que ces marchés « ne supportent pas le temps démocratique qui ne va pas assez vite » (voir par exemple Patrick Viveret, entretien Mediapart, du 19-11-2011.)Ainsi « 70% des transactions aux Etats-Unis et 50% en Europe sont réalisés par des automates. »Lorsqu’on affirme, selon l’expression consacrée, qu’il faut « rassurer les marchés », il serait plus proche de la vérité de dire qu’il faut « rassurer ces automates ».On retrouve bien sûr ici la réalité de la technique qui nous échappe et qui devient autonome, réalité très présente en particulier dans l’œuvre de Jacques Ellul (voir par exemple « Le système technicien », Calmann-Lévy, 1977).
Telle est, très résumée, cette histoire de l’accélération, quelles en sont les causes ?
B- Les causes de l’accélération du système mondial
Partons de la cause générale(1) pour aller vers des causes particulières(2).
1) Une cause générale: les logiques de la fuite en avant du système productiviste
Le productivisme c’est un système qui apparait à la fin du Moyen Age (milieu XVème siècle), qui se développe sous la révolution industrielle (milieu XVIIIème en Angleterre et début XIXème en France) et qui se mondialise au XXème et au début du XXIème siècle. Ce système repose sur des logiques profondes.
a) Ces logiques s’appellent la recherche effrénée du profit, la course à la marchandisation du monde, la course à la mort sous la forme de certaines productions d’armes conventionnelles et d’armes de destruction massive, la croissance sacrosainte, la vitesse facteur de répartition de richesses, de pouvoirs, de savoirs, la dictature du court terme, le vertige de la puissance, la compétition élevée au rang « d’impératif naturel » de nos sociétés.
b) Cette fuite en avant est, aussi, celle d’une machine à gagner qui devient de plus en plus une machine à exclure, elle fonctionne comme une lame gigantesque mettant d’un côté ceux et celles dont les besoins fondamentaux sont plus ou moins satisfaits et, de l’autre, ceux et celles, qui sont de très loin les plus nombreux, dont les besoins fondamentaux restent criants.
2) Une énumération indicative des causes de l’accélération
a) Ces causes sont connues et nombreuses : la généralisation du règne de la marchandise toujours à renouveler, une tendance à l’auto reproduction d’une techno-science qui se dépasse continuellement, la circulation rapide d’informations, de capitaux, de produits et de services, les déplacements de plus en plus nombreux et rapides des êtres humains, la croissance de la population en particulier dans les mégalopoles, l’empilement des bureaucraties qui tendent à dessaisir les citoyen(ne)s, la prise de conscience de la fragilité du système international, les discours sur la compétition.
b) Parmi ces causes l’arrivée des technologies del’information et de la communication qui ont eu un grande influence. La vitesse de circulation de l’information entraine une généralisation de l’instantanéité et de l’immédiateté, c’est le culte de l’urgence qui domine sur les écrans. Ces nouvelles technologies sont censées libérer du temps, en fait elles demandent parfois voire souvent encore plus de temps et participent ainsi à l’accélération générale.
II- Les manifestations et les effets de l’accélération du système mondial
Nous envisagerons tour à tour les manifestations(A) puis les effets(B) du phénomène. Nous constaterons d’ailleurs que les causes soulignées plus haut et les manifestations se recoupent souvent, de même il n’est pas toujours évident de distinguer les manifestations et les effets. Encore une fois ces confusions lorsqu’elles existent montrent , si besoin était, les aspects diffus et envahissants de ce phénomène gigantesque.
A- Les manifestations de l’accélération du système mondial
Partons d’une énumération indicative(1) pour mettre ensuite en avant l’exemple très impressionnant de l’environnement(2).
1) Une multitude de manifestations de l’accélération du système mondial
a) Une accélération technique : ainsi l’accélération des transports, par exemple la Terre, affirment des scientifiques, semble 60 fois plus petite qu’avant la révolution des transports, ainsi l’accélération des communications qui met en avant une priorité et une célébration de l’immédiat.
Ainsi des techniques qui brouillent les échelles du temps humain, certains déchets nucléaires sont là pour un temps incommensurable, des voyages dans l’espace seraient très longs et, à l’autre extrême, voilà le temps miniaturisé à travers l’informatique, par exemple le temps des marchés financiers…
b) Une accélération des rythmes de vie : dans les villes, surtout les mégalopoles, et dans une mesure variable dans d’autres villes, on court après le temps avec mille sollicitations et mille priorités, les déplacements sont plus ou moins incessants, ils représentent une sorte « d’obligation de mobilité. »
L’exemple des repas symbolise cette rapidité des rythmes de vie, ils sont pris souvent en un quart d’heure, dans des fast food ou même en dehors de ces restaurations rapides.
A cela il faut ajouter les « doubles journées » de nombreuses femmes, accompagnées de multiples stress qui, après le travail, continuent à la maison à travers l’éducation des enfants et les travaux ménagers.
c) Une accélération sociale et culturelle : on constate que « l’on change », plus souvent qu’autrefois, de conjoints, d’amis, de métiers, de logements…
C’est le règne d’une certaine précarité ou d’une précarité certaine selon les situations, la flexibilité est, elle aussi, omniprésente. On se sent souvent stressé, sous pression, menacé dans son travail. Si on s’arrête de « courir » on peut alors basculer dans le chômage, dans la précarité.
Quant à l’exclusion c’est une forme du « degré zéro » de la citoyenneté et de la temporalité, la capacité de se penser dans la durée ne dépasse pas alors le plus souvent quelques jours.
d) Une accélération politique. L’urgence est devenue une catégorie centrale du politique, des élu(e)s et des citoyen(ne)s ont souvent « le nez sur l’urgence »au détriment de politiques à long terme.
Dans cette accélération il faut souligner l’exemple de l’assistance humanitaire dans laquelle on prend en compte les souffrances du moment, et c’est légitime, mais il arrive aussi que l’on fasse silence sur les responsabilités passées et sur les projets politiques pour changer les situations.
e) Une accélération juridique. Certains auteurs ont analysé en profondeur les rapports entre le droit et le temps, ainsi au niveau général François Ost « Le temps du droit »(Odile Jacob,1999),ainsi au niveau d’une discipline juridique Monique Chemillier-Gendreau, « Le rôle du temps dans la formation du droit international »( Pedone,1987), Jessica Makowiak, « A quels temps se conjugue le droit de l’environnement ? », (Mélanges en l’honneur de Michel Prieur, Dalloz, 2007, p. 263-295).Ces auteurs ont contribué à penser entre autres l’accélération. De façon plus spécifique des séminaires ont donné lieu à la publication d’un ouvrage sous la direction de Philippe Gérard, François Ost, Michel van de Kerchove « L’accélération du temps juridique » (Publications des Facultés universitaires Saint-Louis Bruxelles, 2000).
Nous ferons ici quatre remarques trop courtes, il faudrait les confirmer et les infirmer en tout ou partie par rapport aux continents, aux pays, aux domaines d’activités, aux sources de droit, aux disciplines juridiques…
En premier lieu jusqu’en 1945 le droit était souvent synonyme de temps plus ou moins long, de loi « gravée dans le marbre »,de loi stable, d’une certaine sécurité juridique, d’un judiciaire rattaché surtout au passé, d’un exécutif rattaché surtout au présent, d’un législatif rattaché surtout au futur, tout cela avec plus ou moins de retards, de blocages…
En second lieu à partir de 1945 et surtout à partir des années 1960 on passe à un droit construit souvent sur des terrains argileux ou mouvants, le phénomène de l’accélération juridique a eu pour causes, entre autres, la mondialisation du droit(multiplication des traités…)et un droit de la mondialisation(commerce international…),la création et/ou le développement des divers ordres juridiques(locaux, nationaux, régionaux, international), l’accélération de la techno science, les crises et bouleversements financiers ( des marchés mondiaux fonctionnant pour partie à la nanoseconde), économiques, sociaux, culturels, écologiques, une arrivée du droit dans les mondes médiatiques très liés, eux, à l’immédiateté …
En troisième lieu les manifestations juridiques principales de cette accélération s’appellent une urgence prenant de plus en plus de place, une précipitation et une improvisation de règles, une inflation de textes s’accumulant en peu de temps dans un domaine donné, une rapidité d’adoptions, de modifications, d’abrogations de textes, une arrivée des experts dans la formation du droit qui devient ici et là plus un cheminement en liens avec des données scientifiques qu’une décision affirmée à un moment donné voulant stabiliser en partie le futur…(sur ce point voir l’article de Monique Chemillier-Gendreau, « La création de « normes » par les institutions des conventions » in Conventions de protection de l’environnement, sous la direction de l’auteur de ce blog, éditions Pulim, 1999).
En quatrième lieu parmi les questions posées qui nous semblent les plus vitales : si l’on pense que le droit doit participer à une certaine maitrise du temps, comment dans tel ou tel domaine articuler stabilité, c’est-à-dire un minimum de durée, et changements, c’est-à-dire des réponses à de nouvelles nécessités sanitaires, environnementales, sociales, économiques, et avec quelles hiérarchies entre ces nécessités ? Si l’on pense que le droit doit contribuer à faire face aux urgences la question du «faire face pour qui ? » n’est-elle pas celle de la démocratie, ne faut-il pas distinguer par exemple entre l’urgence du profit et celle de la protection de la nature ? Si l’on pense que le droit doit contribuer à dégager des politiques à long terme le concept d’intérêt commun de l’humanité, lié à une responsabilité intergénérationnelle, ne doit-il pas peu à peu être mis en avant, au-delà des intérêts privés, des intérêts nationaux, des intérêts communs, par exemple dans une consécration comme norme impérative de droit international général (jus cogens) ? Le champ du droit international serait alors structuré, les autres ordres juridiques aux différents niveaux géographiques auraient davantage de sens, le droit contribuerait, à sa mesure, à retrouver la maitrise de ce temps qui nous échappe, temps emporté par le marché et la techno science.
2-L’exemple de l’environnement : l’accélération, une machine infernale
a) L’accélération fonctionne ici comme une sorte de machine infernale qui comprend quatre mécanismes :
Le système international s’accélère dans son ensemble,
Penser et faire accepter les réformes et les remises en cause environnementales prend du temps,
l’aggravation de la dégradation rend les urgences omniprésentes,
la mise en œuvre des politiques environnementales demande du temps…
or le système international s’accélère.
Intellectuellement et affectivement cette « machine infernale » a quelque chose de déstabilisant, elle signifie de façon impressionnante qu’il n’est pas sûr que les générations futures aient beaucoup de temps devant elles pour remonter la pente de la débâcle environnementale.
b) Ajoutons à cela qu’en matière environnementale il y a de véritables bombes à retardement, elles mettent du temps à se préparer mais elles peuvent soit continuer sous la forme de pollutions diffuses soit exploser violemment et basculer dans l’urgence, ainsi de véritables Tchernobyls sous-marins se préparent, par exemple dans la mer de Kara qui borde l’Océan Arctique, et çà n’est pas un cas isolé, le Pacifique et l’Atlantique ont eux-mêmes leurs menaces et leurs drames en route.
c) Il existe un divorce très impressionnant dans ce domaine comme dans d’autres : alors que la dégradation environnementale s’accélère et atteint ici et là des seuils d’irréversibilité, il est fréquent de constater que des conférences internationales décident … que l’on décidera plus tard, « A l’auberge de la décision les gens dorment bien » dit un proverbe. Cela signifie que plus l’on attend plus les solutions devront être de plus en plus radicales et massives si l’on veut ralentir puis remettre en cause la dégradation de l’environnement.
Rappelons, exemple hurlant , que c’est en 1972 à la Conférence de Stockholm qu’est évoqué pour la première fois au niveau de tous les Etats le danger du réchauffement climatique, qu’il faut attendre 1992 pour voir une convention, 1997 pour qu’arrive son protocole, 2005 pour qu’il entre en vigueur, 2015 pour un nouvel accord qui entrerait en vigueur en 2020, soit au total près de 50 ans ! Cinquante ans pour faire les premiers pas.
Merci les forces des mécanismes du productivisme, les Etats vous remercient !
Merci les Etats, les peuples vous remercient !
Merci les générations présentes, les générations futures vous remercient !
(Les phrases précédentes, lancées avec écoeurement, révolte, et volonté de changer l'inacceptable, peuvent nous faire sortir de nos gonds, c'est l'humain qui crie en nous ...)
B- Les effets de l’accélération du système mondial
Ces effets s’exercent à l’encontre de l’ensemble de la société(1) et à l’encontre des personnes(2).
1) Les effets de l’accélération sur l’ensemble de la société
a) L’accélération porte atteinte à la démocratie. En effet la vitesse a quelque chose de contraire à la démocratie qui est synonyme de discussions, de temps pris pour arriver à des compromis, à des partages des décisions. Or le temps politique est court-circuité par le temps marchand, par le temps économique, par la vitesse des transactions financières. Paul Virilio affirme en particulier que « quand il n’y a plus de temps à partager il n’y a plus de démocratie possible ».
Il y a donc une sorte de « désynchronisation » entre le domaine politique et le domaine économico-financier.
Dans un raccourci trop rapide (lui aussi…)on peut également affirmer que les Parlements sont court-circuités par les exécutifs plus rapides qui, eux-mêmes, sont court-circuités par les marchés financiers encore plus rapides.
Avec cette puissance et cette rapidité des marchés financiers Il y a aussi une certaine désynchronisation entre l’économie réelle et l’économie virtuelle, cela ne favorise probablement pas la clarté démocratique.
b) L’accélération a aussi des effets sur le travail. Bien sûr on pense d’une façon générale à la machine qui libère l’homme de multiples tâches pénibles ou dangereuses. Mais le tableau est plus complexe.
Il y a un raccourcissement des temps d’intégration et de socialisation, il y a également une flexibilité qui peut faire disparaitre des liens sociaux, qui peut déstructurer du « collectif », sans oublier les effets certes sur les créations mais aussi sur les suppressions d’emplois, et les effets de ces techniques sur l’adaptation à de nouvelles conditions de travail porteuses de multiples tensions.« J’aimais mon travail, mais je n’aime plus mes conditions de travail » entend-t-on souvent dire, « on me demande de faire plus en moins de temps » est une plainte omniprésente.
N’y a-t-il pas, en fait, souvent deux séries de situations? Des personnes surchargées de travail (le rendement des actifs) et d’autres personnes exclues du système d’accélération (les chômeurs, les retraités).
Les choses sont cependant encore une fois plus compliquées puisque les actifs peuvent avoir une accélération qui est remise en cause (dépression, syndrome d’épuisement professionnel), les chômeurs sont plus ou moins souvent pris dans les stress de la recherche d’un emploi, certains retraités ont parfois l’impression qu’ils n’ont « jamais eu autant d’activités de leur vie » et que « çà passe encore plus vite qu’avant. »
c) L’accélération contribue à l’accroissement des contrôles. L’accélération de la révolution industrielle s’accompagne d’une multiplication des contrôles. Il y a ainsi une inflation des fichiers de données personnelles parallèlement au développement des réseaux de communications.
Certains voient là une menace de plus pour les libertés publiques et privées, d’où la création, dans certains pays, d’organismes de protection des libertés par rapport à l’informatique, organismes qui courent derrière de nouvelles techniques pour essayer d’en contrôler les dérives. Le juge doit ici devenir ou rester un garant des libertés, cela d’autant plus que des technologies deviennent de plus en plus intrusives et ne devraient être utilisées que sous conditions et sous contrôles.
d) L’accélération augmente le poids de l’urgence au détriment du long terme. L’urgence devient omniprésente. C’est surtout parce que l’on ne s’est pas occupé du long terme que l’on est noyé dans l’urgence. Il faudrait à la fois répondre aux urgences et élaborer des politiques à long terme.
e) L’accélération contribue au développement des inégalités. Ainsi par exemple le mode de déplacement détermine à chaque époque une partie de l’organisation de la société, il contribue à répartir des richesses et des pouvoirs.
Une des hypothèses de l’apparition de l’une des causes de la domination des hommes, de « l’infini servage de la femme », est la suivante : dans la préhistoire les hommes ont des pouvoirs grâce à la chasse, ils se déplacent plus vite que les femmes qui portent leurs bébés sur leurs dos ou sont enceintes et se retrouvent… à la cueillette !
Par la suite en Grèce on constate que ceux qui font marcher les navires gouvernent la Cité, puis c’est la chevalerie qui est une des bases de la féodalité, viennent ensuite les dynasties ferroviaires cela sous la Révolution industrielle.
Aujourd’hui c’est le transport électronique des informations qui contribue à répartir des avoirs, des savoirs, des pouvoirs, on contrôle et on agit à distance. Il existe ainsi une discrimination entre « les lents » qui n’ont pas accès à ces moyens et « les rapides » qui les utilisent. Mais il est vrai également qu’il existe une démocratisation de l’accès à cette forme de vitesse à travers l’informatique de plus en plus présente.
De façon plus globale constatons que l’accès à la vitesse est très inégal dans nos sociétés, ces inégalités peuvent être porteuses d’exclusions. Soulignons ainsi un exemple frappant, celui des universités.
Une étude de la Banque mondiale (propos de Janil Salmi recueillis par Brigitte Perucca, Le Monde 7 juillet 2009) évoque « le risque d’un enseignement à deux vitesses dans les pays émergents », « la course à l’excellence nuit aux universités ». Si l’on donne moins de moyens aux universités qui en ont souvent déjà peu, au profit de deux ou trois universités d’excellence, on crée alors deux vitesses dans ces formations, on aggrave des inégalités.
Et pourtant… les écoles scandinaves, qui n’ont aucune université de rang mondial dans les classements internationaux, ont un enseignement considéré comme l’un des meilleurs, voilà une sacrée remise en cause du discours de la sacro-sainte compétition, « sainte compétition protégez-nous » dit-on, alors que c’est elle qui porte des logiques mortifères.
f) L’accélération et ses effets sur l’argent. Le dicton selon lequel « le temps c’est de l’argent », signifie que l’on tient compte du temps dans le calcul économique. On gagne du temps pour gagner de l’argent, quitte à licencier des travailleurs pour augmenter le profit, ce dernier mécanisme est socialement aussi connu que révoltant.
Une autre réalité complète le dicton : «… et l’argent c’est du temps ». L’argent s’intègre au temps. Par exemple le chômage entraine un rapport différent au temps, de même la retraite, mais ces utilisations de temps, en principe devenus moins rapides( ?), sont liées en particulier aux moyens financiers, faibles ou plus conséquents, qui les accompagnent.
g) L’accélération et ses effets sur les actualités. Nous sommes plus ou moins noyés dans un fleuve constant de nouvelles, dans une information continue.
Par contre trop peu nombreuses sont des réflexions porteuses de sens, des analyses des causes des évènements et, lorsque ces réflexions et ces analyses existent, les lecteurs, les téléspectateurs, les internautes, faute de temps ou trop fatigués, seront peut-être plus portés à les mettre de côté ou à en décrocher assez vite.
La diffusion rapide des informations entraîne aussi des réactions de plus en plus rapides et peut contribuer à une forme d’instabilité permanente symbolisée par les « sujets télévisés » qui se succèdent à une cadence accélérée, souvent sans transitions, et en mélangeant l’essentiel et le dérisoire.
h) L’accélération contribue aux "désynchronisations environnementales". On épuise les ressources naturelles à un rythme plus élevé que la reproduction des écosystèmes. Ainsi on aggrave et on accélère le réchauffement de la planète et la nature absorbe de plus en plus difficilement une partie des gaz à effet de serre. Ainsi on déverse nos déchets à une vitesse trop élevée pour que la nature les élimine, il n’est pas besoin d’aller relire ces romans de science-fiction où les humains étouffent puis disparaissent peu à peu sous leurs déchets, la réalité, ici et là, de façons dramatiques, a dépassé la fiction.
i) La compétition et la vitesse marchent côte à côte. «La compétitivité est élevée au rang d’impératif naturel de nos sociétés »écrit Riccardo Petrella. « Chacun évoque la compétitivité de l’autre pour soumettre sa propre société aux exigences de la machine économique » écrivait André Gorz .La compétition nous fait perdre le sens du « vivre ensemble ». Riccardo Petrella dénonçait « l’Evangile de la compétitivité. Malheur aux faibles et aux exclus. »(Le Monde diplomatique, septembre 1991).
Ne peut-on pas observer comment chacun se situe théoriquement et pratiquement par rapport à la compétition ?
Les uns pensent que la compétition est naturelle. Elle fait partie de la nature humaine, elle existe depuis toujours et à tout jamais. Les personnes qui pensent ainsi sont, de très loin, les plus nombreuses sur notre planète, cela pour une raison simple : le système productiviste, dont c’est l’une des logiques profondes, a colonisé les esprits. Il est très difficile de faire partager de nouvelles idées tant l’esprit n’a plus la place de les accueillir et tant il faut de nombreux moyens pour, dirait Serge Latouche, « décoloniser l’imaginaire.»
D’autres, au contraire, pensent que la compétition est le produit d’une histoire dans un lieu donné à un moment donné. Elle peut donc être modifiée ou remise en cause, par exemple par des solidarités, des coopérations, des projets communs. Là aussi l’appel à l’imagination est majeur pour transformer le réel, ouvrir des portes vers des alternatives.
Si l’on regarde l’échiquier politique on peut dire que les tenants du libéralisme croient plus ou moins à la sacralisation de la compétition, elle est saine, elle est bonne, il faut être parmi les gagnants.
Les tenants du socialisme croient plus ou moins à la gestion de la compétition, il faut essayer d’en gommer les aspects les plus injustes, il faut la rendre moins inhumaine.
Les tenants du nationalisme croient plus ou moins à la nationalisation de la compétition, elle favorisera l’indépendance, la protection aux frontières.
Enfin les tenants d’une société humainement viable voudraient remettre en cause la compétition. Ce dernier point de vue consiste à affirmer que le choix n’est pas entre la compétition ou la mort (« si vous n’êtes pas compétitifs en tant que personnes ou que collectivités, vous êtes morts » nous répète le système productiviste) mais le choix est entre la compétition ou la vie, c’est la compétition qui est mortifère, elle est porteuse de logiques de mort, de logiques terricides et humanicides.
Or vitesse et compétition marchent côte à côte, comme deux mécanismes de répartition des avoirs, des pouvoirs et des savoirs.
Le système productiviste de compétition est condamnable et condamné, ses logiques destructrices en appellent à la construction d’un autre système fondé sur le bien commun, sur l’intérêt commun de l’humanité, sur une reconquête du temps.
j) L’ accélération contribue aussi à « l’administration des peurs ».La peur a toujours existé à travers des formes variables, avec en arrière- fond la peur de la mort.
Mais voilà la peur, depuis quelques décennies, encore plus organisée, orchestrée, politisée. Paul Virilio analyse « L’Administration de la peur » (Textuel,2010, livre d’entretien avec Bertrand Richard, commenté dans Le Monde du 4-11-2010 par Nicolas Truong ). En effet ce monde du mouvement permanent est aussi celui des communautarismes, du repli sur soi, autant d’effets collatéraux d’un monde dans lequel on désigne des boucs-émissaires.
Devant « ce réel qui s’emballe » ne faudrait-il pas concrètement démonter les mécanismes du bouc-émissaire (ce qu’a fait en particulier bien sûr René Girard, La violence et le sacré, 1972), c’est-à-dire dénoncer ces faux remèdes et apprivoiser nos peurs, par exemple dans un dialogue des différences ?Apprivoiser les différences de l’autre ne demande-t-il pas du temps, de la patience ?
Dans le peu de temps (au mieux 6 à 10 décennies) qui est donné, à chacun chacune de nous, de vivre sur Terre, n’avons-nous pas mieux à faire qu’à échanger des terreurs ? Ne faut-il pas, avant tout, faire face, ensemble, aux périls communs, c’est-à-dire aux mécanismes destructeurs mis en oeuvre par le productivisme ?
Les fabrications des peurs des autres ne sont-elles pas doublement dramatiques? D’abord ,et avant tout, par les souffrances qu’elles produisent,
et , aussi, on est souvent très loin d’y penser, par le temps perdu, les forces perdues, les énergies perdues, les faiblesses perdues, les réconciliations perdues , les solidarités perdues qui auraient été si précieuses, si vitales pour faire face aux périls communs qui, eux, ne …perdent pas de temps .
Périls communs qui s’appellent débâcle écologique, armes de destruction massive, inégalités criantes, sans oublier la techno science et le marché mondial qui doivent être remis à leurs places…
Pauvre citadelle qui fabrique dérisoirement des ennemis intérieurs et extérieurs alors que s’accélère entre autres le réchauffement qui peut l’emporter.
2) Les effets de l’accélération sur les personnes
Les vécus qui suivent nous les connaissons de façons variables dans nos vies.
Je témoigne, comme peuvent le faire chacun chacune de nous sur des pages entières, d’accélérations vécues sous trois formes :premier exemple, j’ai connu l’époque où le troisième trimestre dans l’enseignement secondaire « comptait double », les notes avaient deux fois plus de poids que celles d’un trimestre ordinaire, on se battait et on espérait jusqu’au bout « passer dans la classe supérieure », puis j’ai vu arriver une période où il n’était pas rare que dès le mois de décembre le sort du collégien ou du lycéen soit scellé.
Autre exemple : lorsque j’étais étudiant nous disions de temps à autre « les gens âgés trouvent que le temps passe vite »,mais nous disions très rarement »çà passe vite »,or j’ai entendu peu à peu à partir des années 1970, en enseignant et en dehors de l’enseignement , de plus en plus d’étudiants puis de lycéens puis de collégiens dire « Je suis pressé », « je suis à la bourre », « c’est tendu », « çà passe vite », peut-être même, mais je ne suis pas sûr d'avoir bien entendu, un enfant au berceau qui disait « on a pas le temps , y ’a le feu au lac, magnez-vous ! ».
Dernier exemple : lorsque j’ai commencé à enseigner je trouvais assez facilement des « plages » de deux ou trois heures de lectures sans interruptions, puis peu à peu le même temps a été plus difficile à trouver en une fois, coupé par des activités, des déplacements, des communications…
a) Le sentiment d’être débordé. Devant une multitude de choses à accomplir en un minimum de temps, le sentiment d’être débordé ne touche-t-il pas de plus en plus de personnes ? Les trois petites phrases « je n’ai pas le temps »,« je suis pressé(e) », "dépêche-toi" sont probablement parmi les plus utilisées sur la planète à la fin du XXème siècle et aux débuts du XXIème. L’urgence va ainsi envahir tout ou partie de nos vies sans nous laisser le temps de faire la différence entre d’une part l’essentiel et d’autre part l’accessoire, le dérisoire.
Par exemple l’instantanéité du SMS, du mail et du portable contribue à une sorte « d’obligation d’hyper activité » écrit Nicole Aubert . Ce qui est urgent passe avant ce qui est important », or « dans l’urgence il y a de l’important et du secondaire. » Nicole Aubert évoque « l’urgence intérieure » (propos recueillis par Thierry Brun, revue Politis, octobre-novembre 2010), « tant que mon agenda est plein j’existe ». En fait, explique cette psychologue, une « dictature du temps réel » s’installe dans de multiples vies.
b) Les rencontres sont souvent plus rapides.Les liens sont plus nombreux, les potentialités plus grandes, mais ces liens ne sont-ils pas plus volatiles, moins solides ?
Les situations peuvent être pourtant compliquées. Ainsi un mémoire de master accompagné dans un enseignement à distance aura en principe moins de profondeur que trois rencontres d’une heure chacune, mais c’est une possibilité donnée à des personnes qui, sans cela, ne pourraient pas avoir cette chance, et puis on peut essayer de transformer une certaine « platitude de l’écran »( ?) en une certaine profondeur humaine, certains sites voudraient aller dans ce sens.
Ces liens sont aussi centrés surtout sur le présent. Le futur est incertain, parfois, voire souvent, plus ou moins angoissant.
Quant au passé il est peu évoqué, l’histoire n’est plus toujours apprise, les racines tendent à s’effacer à travers les changements de lieux souvent plus nombreux qu’autrefois au cours d’une vie. Sont parlantes, par exemple, les visites sur les tombes qui s’arrêtent dans le temps, parfois voire souvent, plus rapidement qu’autrefois.Egalement on est loin de toujours connaitre aujourd’hui où sont enterrés ses ancêtres sur seulement deux générations, les causes en sont multiples, l'accélération est l'une d'entre elles.
c) Le présent est comprimé, compressé. Le présent devient plus instable et il se raccourcit. Devient ainsi plus rapide l’usure des technologies, des pratiques, des programmes politiques… Le monde change plus ou moins plusieurs fois en une seule génération.
Le présent se raccourcissant, notre sentiment de réalité ne fait-il pas de même ? Un étudiant disait, dans un raccourci impressionnant, « J’ai souvent l’impression d’être revenu de tout avant d’avoir eu le temps d’aller quelque part ! » C’est ce que l’on appelle la dictature de l’instant. Ainsi l’enseignant n’a pas assez de temps pour apprendre aux étudiants, ainsi les médecins voudraient avoir plus de temps pour s’occuper plus humainement de leurs patients, la liste est longue des professionnels qui manquent de temps.
d) Les rencontres du réel et du virtuel en situation d’accélération. Certains affirment que se développent des risques de « déréalisation » de la société.
Des mélanges entre le réel et le virtuel peuvent parfois apparaitre à l’intérieur d’une utilisation intensive des écrans. L’accélération peut y jouer un certain rôle.
De même les avancées relatives à la réalisation de « casques de réalité virtuelle » pourraient aller dans le sens de l’accélération.
Lorsque ces mélanges « réel-virtuel » existent, leurs effets peuvent et pourront être variables selon les personnes, mais ces effets sont et seront liés à tel ou tel contexte personnel et plus collectif.
e) Le temps « mange l’espace. » Paul Virilio écrit «çà n’est pas la fin de l’histoire, c’est la fin de la géographie. »
En premier lieu avec l’accélération de la techno-science la planète se rétrécit, dans le langage courant on dit que « le monde est à portée de mains », d’une certaine façon on est quelquefois revenu d’un lieu après de simples visites « hors sol » (reportages…)
Il y a même une sorte d’effacement de l’espace, ainsi les autoroutes font que des automobilistes le plus souvent ne visitent pas le pays traversé, des voyageurs voient à peine la grande ville où ils atterrissent et s’en vont tout de suite dans leurs lieux de vacances.
En second lieu il y a un déclin des distances qui saute aux yeux pourvu qu’on les ouvre. En effet plus de la moitié de la population mondiale, nous dit-on, se trouve à moins d’une heure d’une ville de plus de 50.000 habitants. Ce taux se situe à 85% dans le monde développé et à 35% dans les pays en développement. Cette donnée est probablement l’une des plus essentielles, des plus structurelles de l’accélération.
f) L’augmentation du nombre d’actions « par unité de temps » et la réduction de chaque « épisode de vie. »
Ces réalités on été mises en évidence en particulier par des sociologues et des psychologues (ouvrages déjà cités, par exemple celui de Nicole Aubert « Culte de l’urgence. La société malade du temps. », Flammarion, 2003).
En moyenne on entreprend beaucoup plus d’actions dans une journée qu’il y a trente ou cinquante ans, par exemple on passe d’un instrument de communication à un autre , on répond à des démarches administratives souvent plus compliquées qu’autrefois, on rencontre plus de personnes mais plus rapidement, on utilise aussi transports privés et publics, on est en liens informatiques avec divers services, et cela encore souvent on se retrouve avec son travail une fois revenu chez soi ou même en congés, informatique oblige .
Les éléments rythmant nos journées en moyenne tendent à se réduire, par exemple les repas…bien que les durées soient variables selon les repas pris chez soi ou à l’extérieur, seuls ou avec des amis …
On a tendance enfin à exécuter à la fois plusieurs activités, on peut être par exemple « dévoré » par plusieurs écrans, ou devenir un accroc aux écrans …même pendant les vacances.
g) Un stress et une nervosité souvent présents. On rencontre en effet deux séries de situations fréquentes.
D’une part, on rencontre des personnes au chômage qui sont dans une forme de « décélération forcée », parfois voire souvent mal vécue.
D’autre part on rencontre des personnes surchargées de travail qui peuvent entrer dans une certaine nervosité parfois permanente, qui peuvent tomber malades en dépression, maladie fréquente aujourd’hui, ou même aller jusqu’au suicide.
On court de plus en plus vite après ses activités de travail et, pourtant , la valeur travail tend à se déprécier à cause surtout de l’importance prise par le chômage et des conditions de travail qui, dans de nombreux lieux, se détériorent sous l’effet entre autres d’une productivité plus exigeante voire épuisante.
h) La capacité de comprendre n’est-elle pas atteinte ? Dans un système de plus en plus compliqué et rapide n’a-t-on pas moins de temps pour comprendre en profondeur ce qui se passe ?
i) L’accélération peut effacer la diversité des tâches.Ne contribue-t-elle pas à une « uniformité uniformisante » selon l’expression de Kostas Axelos ? Une formule fameuse affirmait qu’il faut « laisser du temps au temps », laisser mûrir les choses. « Il y a un temps pour tout » disait déjà un passage de l’Ecclésiaste, « un temps pour planter, un temps pour arracher le plant (…) »
Si l’on passe sans arrêt et de plus en plus vite à différentes tâches, n'a-t-on pas plus de difficultés à faire des différences par exemple entre l’essentiel, l’important, le secondaire, le détail, le dérisoire ?
De façon plus générale, et sous forme de synthèse, quelles sont les réponses face à ce phénomène gigantesque de l’accélération ?
Pour y répondre nous prendrons notre temps, pour ne pas nous retrouver comme cette enseignante qui poussait le comique en expliquant sans rire des comédies qu’elle était seule à trouver drôles.
Nous essaierons de ne pas être un blogueur faisant l'éloge de la lenteur, en écrivant trop vite un billet qui n'avait plus le temps d'être lu.
III- Des réponses pessimistes et volontaristes face à l’accélération du système mondial
On connait la pensée d’Antonio Gramsci « Il faut avoir à la fois le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».Tels sont les deux points (A, B) que nous envisagerons tour à tour, étant entendu que l’on peut croire à l’un ou à l’autre, ou aux deux et à agir en ce sens comme nous invitait à le faire cet auteur .Les deux développements sont volontairement déséquilibrés au profit de la seconde partie, l'optimisme de la volonté il en faut beaucoup, il réduit à la cuisson.
Etre fidèles à cette pensée de Gramsci, pourquoi?
Le pessimisme de l’intelligence permet d’avoir les yeux, les esprits et les coeurs ouverts sur des logiques profondes.
L’optimisme de la volonté permet d’avoir les mains, les cœurs et les esprits à l’ouvrage.
Et finalement , avec nos forces et nos faiblesses, essayer de faire en sorte que pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté marchent côte à côte, s’interpellent, se complètent, se soutiennent, s’inclinent l’un vers l’autre, deviennent un couple de combat.
A- Des réponses du pessimisme de l’intelligence face à l’accélération du système mondial
Certains insistent sur le fait que ce phénomène touche tous les secteurs de la société, tous les aspects de l’existence, aucune personne aucune collectivité n’y échappe. Il faut donc s’adapter (1) ou bien accepter la catastrophe (2).
1) L’adaptation à l’accélération du système mondial
a) Harmut Rosa affirme « il nous apprendre à devenir des surfeurs hasardeux, chevauchant la vague de l’accélération, surfeurs sans but et sans direction, en se tenant prêt à saisir la vague qui vient ».( « Accélération. »,La Découverte 2010.)
b) Ainsi comme il faudra essayer de s’adapter aux terribles effets des changements climatiques, il faudra s’adapter aussi aux multiples effets de l’accélération du système international. On ne s’attaque pas aux causes, on essaiera de survivre. Je m’adapte, tu t’adaptes, il s’adapte…mot d’ordre pour tenir la tête hors de l’eau, malheurs aux faibles noyés dans les tourbillons.
2) La catastrophe programmée et l’accélération du système mondial
a) L’hypothèse la plus probable est celle d’une « course effrénée à l’abîme qui emportera un monde impuissant » affirme ainsi Harmut Rosa.Il ne croit pas à un ralentissement général, fruit des mouvements slow , ces « oasis de décélération » ont peu de poids par exemple face aux réseaux rapides que sont Facebook, Twitter, Meetic …Et quel poids ont les « villes lentes » face aux grandes villes de plus en plus vertigineuses ?
Nous pouvons souligner un signe très parlant de cette accélération : le fait que la grande ville ne se repose plus, les nuits continuent à vive allure de multiples activités aux rythmes rapides.
Demain des régimes autoritaires pourraient-ils arrêter par la force différents types de vitesses ? « Catastrophe ou barbarie » : les deux hypothèses sont synonymes de malheurs.
b) Jean-Pierre Dupuy rappelle en particulier qu’il « ne reste que cinq minutes pour sauver la planète », il se réfère à l’horloge de l’apocalypse créée à Washington en 1947 par des chercheurs atomistes. Elle était à minuit moins sept après le lancement des bombes atomiques en 1945, après la chute du mur de Berlin en 1989 elle était à minuit moins dix sept, elle est aujourd’hui à minuit moins cinq, autrement dit l’avancée vers les grandes catastrophes s’accélèrerait.
L’auteur se prononce « Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible devient certain. » (Seuil, 2002), cela face au déni de la réalité qui nous pousse à ne pas voir les solutions radicales pour empêcher les catastrophes. Ce « catastrophisme éclairé » doit produire un bouleversement de notre rapport au temps, « il faut se projeter dans un avenir quasi certain, celui de la catastrophe, pour le modifier et sortir de notre paralysie », pour faire naitre des déterminations. La transition est faite, cet auteur en appelle au volontarisme.
B- Des réponses volontaristes face à l’accélération du système mondial
Il faut bien comprendre les objectifs des réponses volontaristes(1) avant d’envisager des moyens d’essayer de faire face à cette accélération(2).
1) Les objectifs des réponses volontaristes face à l’accélération du système mondial
Quels objectifs peut-on mettre en avant ?
Renouer avec des besoins fondamentaux(a),
fixer des limites au cœur des activités humaines(b),
prendre en compte des théories et des pratiques de décroissance, de société post-croissance(c),
construire un temps libéré (d),
faire dialoguer passé, présent, avenir (e).
a) Trouver ou retrouver des « besoins »( ?) fondamentaux : se déprendre, patienter
Trouver ou retrouver le « lâcher prise », se déprendre :
Le fameux « lâcher prise » est souvent considéré comme un sorte de remède contre le stress, c’est une vue utile mais partielle alors qu’il peut s’agir également d’une forme de philosophie de la vie, contribuant à renouer avec le calme, la lenteur, contribuant à mieux se situer.
Ne faut-il pas trouver les moyens de prendre de la distance, de « se déprendre » comme nous invitait à le faire Claude Lévi-Strauss dans la dernière page de « Tristes Tropiques » (Terre Humaine, 1955) ? Concrètement cela peut signifier « savoir lâcher prise » à certains moments, ne pas vouloir tout contrôler, apprendre à désobéir à des sollicitations et à des demandes dérisoires.
Se déprendre c’est également arriver à différencier l’urgent de l’important.Dans nos vies professionnelles et privées, on a tendance à donner la priorité à l’urgence. Ne faudrait-il pas donner la priorité à l’essentiel ? En ce sens, concrètement, ne faudrait-il pas avoir l’art de savoir remettre au lendemain le détail et le secondaire, cela s’appelle la procrastination (Kathrin Passig et Sacha Lobo, « Demain c’est bien aussi », Anabet .)
Concrètement cela peut signifier oser des moments de paresse et, comme Rousseau, « se laisser aller et dériver lentement au gré de l’eau, plongé dans mille rêveries…» Théodore Monod avait été marqué par son père qui lui disait « mon fils, nous sommes possédés par nos possessions », dans le lâcher prise il y a cette idée de se sentir plus libres.
Il y a une vingtaine d’années je me rappelle un journal( ?) qui avait titré « Nos élites sont fatiguées ! ». Une enquête sur de jeunes diplômés de grandes écoles concluait qu’une de leurs premières aspirations était d’« avoir du temps ». On retrouve ici ce besoin de « souffler », de « se poser » pour échapper un moment à une compétition intense. Dans cette perspective une vie simple commence aussi sans doute par un ralentissement du rythme frénétique de nos vies. « Sois lent d’esprit » écrivait Montaigne, la lenteur aide à ouvrir le chemin de la sagesse, « la hâte détruit la vie intérieure » disait Lanza del Vasto.
Mais cette possibilité, dans le système actuel, n’est-elle pas un luxe pour beaucoup de personnes en situation soit très difficile, soit de survie ?
Trouver ou retrouver la patience :
Les êtres humains doivent avoir le temps de mûrir, il faudrait être patient, confiant devant les promesses des heureux murissements. Or le productivisme est tourné vers le court terme, vers la dictature de l’instant, le « tout tout de suite ». (Certes il faut être oh combien impatient pour remettre en cause les atteintes à la dignité humaine !)
Les temps humains et ceux du vivant sont-ils plus proches de ceux des marchés financiers, de la seconde ou de la nanoseconde, ou bien de ceux des saisons de la nature, comme tour à tour l’enfant, l’adolescent, l’adulte, le vieillard ?
Temps de la diversité et temps de la patience symbolisés par les saisons qui sont autant de leçons, temps qui nous a donné une des pages les plus belles de la littérature sous la plume de Charles de Gaulle ,page dont les seuls débuts des passages faisant parler la nature sont déjà des merveilles : « la nature qui « chante au printemps (…) », qui « proclame en été(…) », qui «soupire en automne(…) », qui gémit en hiver(…) », est-ce la « victoire de la mort ? »… « Non. (…) Immobile au fond des ténèbres, je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie ».
b) Fixer des limites au cœur des activités humaines :
Jacques Ellul demandait « Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne pas de limites ? ».
De façon plus globale déterminer les limites d’une société c’est remettre à leur place la techno-science etle marché mondialqui ont tendance à occuper toute la place, à devenir des fins suprêmes et à transformer les êtres humains en moyens. Les principes de précaution, de prévention, de réduction et de suppression des modes de production, de consommation et de transport écologiquement non viables sont au cœur de ce concept, celui de détermination de limites ,concept décolonisateur de la pensée productiviste( cf auteur de ce blog , Droit international de l’environnement, Ellipses,3èmeédition,2010,p153 à 156, avec aussi une bibliographie) .
A propos de limites on peut à ce sujet donner deux exemples, le premier peu connu, le second un peu plus connu.
Il s’agit d’abord des limites physiologiques de l’espèce humaine. Une équipe de l’Institut de recherche biomédicale du sport (étude rapportée dans Le Monde du 6 février 2008) affirme qu’en 2027 « les records du monde auront atteint leurs limites », on ne pourra plus les dépasser.
Second exemple : la SNCF rêve de lancer ses TGV à 400Km/h mais, au-delà d’un certain seuil, la grande vitesse peut se transformer en handicap sous l’effet des contraintes environnementales, techniques et économiques, ainsi « le train peut aller plus vite…il arrivera à la même heure »(article de Gilles Bridier ,Le Monde 19 juillet 2008),cela à cause de ces contraintes et, d’autre part, il est probable que l’on sera obligé de « diminuer la vitesse des trains pour en faire circuler plus. » Tout cela sans oublier les accidents qui risquent d’être de plus grande ampleur, voire plus fréquents(?), car qui dit très grande vitesse dit matériels et voies « à toute épreuve ».
c) Prendre en compte des théories et des pratiques de décroissance, de société post-croissance :
Une économie soutenable çà n’est pas un simple verdissement du capitalisme financier, c’est une économie s’éloignant du culte de la croissance, s’attaquant aux inégalités criantes dans les sociétés et entre sociétés du Nord et du Sud, c’est une société qui désarme peu à peu le pouvoir financier.
Est vital le principe de modération de ceux et celles qui, pris dans la fuite en avant des gaspillages, seront amenés à remettre en cause leur surconsommation, leur mode de vie, à brûler moins d’énergie pour adopter des pratiques de frugalité, de simplicité. Il s’agit d’aller, au Nord et au Sud de la planète, vers des sociétés écologiquement viables qui mettront en avant une relocalisation des activités, une redistribution des richesses à partir de fonds internationaux issus des taxes sur les marchés financiers et les activités polluantes.
On ne peut pas faire impasse sur les remises en cause de la compétition.Les coopérations et les solidarités doivent y faire face.« Il faut qu’une conscience écologique de la solidarité se substitue à la culture de compétition qui régit les rapports mondiaux ». (Edgar Morin)
d) Construire un temps libéré :
Jacques Robin écrivait dans « Changer d’ère » (Seuil, 1989) « Nous avons à enrichir le temps libéré pour que celui-ci ne soit ni temps vide ni temps marchand, mais créativité personnelle, convivialité sociale et curiosité toujours en route ».
En ce sens on peut penser que diminuer la durée du temps d’un travail à partager est impératif, en allant même plus loin, comme le proposait par exemple André Gorz qui écrivait « il convient de trouver un nouvel équilibre entre travail rémunéré et activités productives non rémunérées, découvrir « l’abondance frugale », inventer une société plus détendue, plus conviviale, plus libre. »(cf aussi de façon plus globale « L’abondance frugale. Pour une nouvelle solidarité », Jean-Baptiste de Foucault, éditions Odile Jacob, 2010.)
Paul Valéry écrivait magnifiquement « Je déplore la disparition du temps libre. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraichissent et se réconfortent, pendant laquelle l’être, en quelque sorte, se lave du passé et du futur, des obligations suspendues et des attentes embusquées. Point de pression mais une sorte de repos, une vacance bienfaisante qui rend l’esprit à sa liberté propre. »
e) Faire dialoguer passé, présent, avenir :
L’individu se trouve projeté dans l’ivresse d’une course où, pour vivre avec son temps, il doit plus ou moins « abandonner la maîtrise de sa vie à la dictature de l’urgence, à l’instrumentalisation de l’instant. » Jean Chesneaux (« Habiter le temps », ouvrage déjà cité, Bayard, 1996) affirme « que l’individu est plus ou moins coupé de tout projet comme de tout héritage, il éprouve de plus en plus de difficultés à se penser dans le temps ».
La question qui se pose est donc la suivante : « Comment renouer un dialogue entre le passé comme expérience, le présent comme agissant et l’avenir comme horizon de responsabilité ? ». Le temps citoyen(ne) doit affirmer, insistait Jean Chesneaux, sa capacité autonome face au temps de l’Etat, face au temps du marché, et nous ajouterons, face au temps de la techno science. Mais à travers quels moyens ?
2) Des moyens à penser et à mettre en œuvre face à l’accélération
A titre indicatif :
des mouvements de ralentissements de la vie quotidienne (a),
de nombreux autres moyens de réintégrer le temps(b).
a) Des mouvements de ralentissements de la vie quotidienne
Il s’agit de créer des sortes de lieux de décélération dans des domaines de plus en plus nombreux : villes, alimentation, éducation…
Ainsi le réseau international des « villes lentes », né en Italie en 1999, a aujourd’hui 140 villes de 24 pays qui adhèrent à une Charte, il s’agit de villes de moins de 60.000 habitants, en Europe, en Australie, au Canada, aux Etats-Unis…En France on trouve par exemple Segonzac en Charente (article du Monde des 3 et 4 octobre 2010)… La gestion municipale est centrée sur la qualité de la ville, sur « une vie qui est bonne », sur l’économie de proximité, le respect des paysages. Concrètement ces villages et ces villes reposent sur des rues piétonnes et cyclables, un retour du petit commerce, un marché de producteurs locaux, des espaces verts, des équipements urbains adaptés aux personnes âgées, aux enfants, aux handicapés…
Les réseaux de l’alimentation lente « slow food », pour contrer les « fast food », reposent sur l’éducation au goût, le temps donné aux repas, la défense de la biodiversité des cultures, ce réseau comprend de l’ordre de 1500 antennes locales dans 150 pays.
De façon plus globale on trouve le « Slow production » qui met en avant des productions durables, le « Slow travel » qui veut des touristes prenant leur temps pour rencontrer personnes et monuments, le « Slow parenting » qui est un réseau de parents voulant prendre du temps pour leurs enfants…
De même on trouve le « débranchement régulier » (Unplay challenge) qui éloigne un moment les accrocs de leurs écrans. La revue Politis titrait ainsi « C’est l’heure du slow » (novembre-décembre 2011).
Il est très probable que ces mouvements vont apparaitre ou se développer dans de multiples domaines et lieux de la planète. L’imagination ne doit-elle pas se déchainer pour développer les théories et les pratiques de l’éloge de la lenteur ?
b) Des moyens de réintégrer le temps
Réintégrer le temps, dans nos pratiques quotidiennes, dans notre culture, dans nos vies, pourrait être mis en œuvre à travers les moyens suivants proposés à titre indicatif et qui sont parfois partiellement en route :
Un respect des droits des générations futures fondé sur les principes de prévention, de précaution, et sur le principe de non-régression des acquis environnementaux essentiels (voir « La non régression en droit de l’environnement », sous la direction de Michel Prieur et Gonzalo Sozzo, Bruylant, 2012),
Un respect du patrimoine mondial culturel des générations passées fondé, entre autres , sur l’attribution de fonds massifs pour leur entretien,
Une partie du temps qui serait libérée, grâce à un revenu universel d’existence attribué à chaque être humain, accompagné de revenus d’activités,
Une prise en compte des « droits du temps humain »,évoqués par Jean Chesneaux dans son ouvrage souvent cité « Habiter le temps », par exemple dans une « charte mondiale » disait-il, donc juridiquement non contraignante, incitative, puis un jour, pourrait-on ajouter, dans une convention internationale,
Des déplacements repensés dans l’urbanisation à tous les niveaux géographiques, des pratiques vont ici et là dans ce sens, de façons modérées ou plus radicales,
Une désacralisation de la vitesse, en particulier dans l’éducation de la maternelle à l’université, et donc une désacralisation de la compétition,
La création d’une Fédération mondiale de l’ensemble des mouvements contribuant à essayer de ralentir le système international, Fédération dotée d’importants moyens, à notre connaissance elle n’existe pas à ce jour en avril 2015… A titre de « travaux pratiques » à l’échelle internationale nous proposons la création d’une Fédération mondiale d’ONG agissant pour le ralentissement du système international productiviste, une sorte d’internationale de la lenteur. Il ne s’agirait ici que de traiter un élément du système international productiviste mais un élément essentiel.
etc…etc… (prenez votre temps pour imaginer de nouveaux moyens personnels et/ou collectifs. )
Quatre remarques terminales
1- Est-il nécessaire de le souligner ? Comment pourrions-nous affirmer que l’accélération est totalement négative ? Nous tomberions alors dans une sorte de conception totalisante.
Vive l’accélération lorsqu’elle sauve des vies ! Vive l’accélération lorsqu’elle est porteuse de démocratie, de justice, de paix, de protection de l’environnement ! Vive l’accélération lorsqu’elle nous fait rencontrer ceux et celles que nous aimons ! Vive l’accélération lorsqu’elle fait retrouver la santé, l’amour, l’amitié, la tendresse, la paix ! Oui, vive et que vive, alors, l’accélération !
Mais les choses ne sont pas si simples. Une simple « petite » précision à travers un seul exemple : l’accélération d’un accord radical sur les réductions des émissions de gaz à effet de serre serait une heureuse accélération mais, en amont, c’est la fuite en avant du productivisme dans les énergies fossiles qui produit ces problèmes, ces drames , ces menaces écologiques et leur accélération .
2- L’une des réponses symboliques les plus magnifiques face à l’accélération
C’est celle du Petit Prince, d’Antoine de Saint Exupéry , faite à un marchand de pilules qui apaisaient la soif.« C’est une grosse économie de temps dit le marchand .Les experts ont fait des calculs .On épargne cinquante trois minutes par semaine. On en fait ce qu’on veut.» « Moi, dit le Petit Prince, si j’avais cinquante trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine ».
Quel avertissement ! Quelle leçon ! Quelle philosophie de vie !
Le Petit Prince nous appelle à marcher, à nous mettre debout.
Il nous demande de le faire en nous méfiant de la course, destructrice de la vie intérieure.
Il nous invite enfin à rechercher de véritables fontaines, il précisera lesquelles, celles de la responsabilité, celles de « l’apprivoisement » de l’autre, finalement celles d’une certaine qualité de relations humaines.
3) L’accélération et les générations d’êtres humains.
« Habiter le temps » n’est-ce pas aussi le devoir de mémoire à l’égard des disparus et le respect des promesses à l’égard des générations futures ?
François Ost écrit avec force (dans Les clés du XXIè siècle, article intitulé « Générations futures et patrimoine », Seuil et Unesco, 1999 ) : « Ce n’est que reliée à d’autres que mon humanité s’affirme ». Cela signifie que, si nous prenons le temps d’écouter et de réfléchir, nous entendons encore les pas de ceux et celles qui nous précèdent et déjà les pas de ceux et celles qui vont nous suivre. Ne sommes-nous pas d’autant plus vivants que nous portons un projet d’humanité et qu’il nous porte ?
4- Alors viendra le moment …
Alors viendra le moment où, comme maillon de la chaine humaine,
après avoir eu la chance et la force de prendre le temps
de vivre, d’aimer, de lutter,
nous pourrons, avec Pablo Neruda (Troisième livre des odes, ode à l’ âge, Gallimard,1978), comme des veilleurs debout qui ont voulu faire confiance à l’aurore, dire ( peut-être(?) lentement, doucement, sereinement , pleinement ) :
« (…) Maintenant,
Temps, je t’enroule,
je te dépose dans ma boite sylvestre
et je m’en vais pêcher,
avec ta longue ligne,
les poissons de l’aurore. »