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Billet de blog 24 avril 2015

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CATASTROPHES ECOLOGIQUES : Quels moyens pour y faire face ? (II )

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  II- QUELS MOYENS FACE AUX CATASTROPHES ÉCOLOGIQUES ?

 (Sur les manifestations et les définitions des catastrophes écologiques voir sur ce blog le billet intitulé "Les manifestations de la dégradation mondiale de l'environnement")

Face aux catastrophes écologiques, ne faut-il pas resituer les moyens dans le temps, c’est-à-dire à travers le court et le long terme ? Ne faut-il pas les resituer sur les trajectoires d’amont en aval de la dégradation et de la protection de l’environnement ?(A) Ne faut-il pas aussi s’interroger sur les articulations entre ces différents moyens ?(B) Et de façon globale et plus radicale, ne faut-il pas se demander quelle est et quelle devrait être la place de ces moyens par rapport aux finalités ?(C)

A. Face à des moyens souvent à court terme et en aval : des moyens à court et long terme, en aval et en amont

1. Quelle est la situation dominante ?

Les moyens à court terme et en aval sont certes essentiels. Il est primordial d’essayer d’épargner des vies, de soulager des souffrances immédiates. Ces logiques de l’urgence sont celles de l’assistance humanitaire et de l’assistance écologique (voir sur ce blog le billet relatif à « L’assistance écologique »). On agit à court terme, dans les minutes, les heures, les jours qui suivent la catastrophe. On agit en aval du drame sur les effets de la catastrophe.

L’urgence cependant ne peut pas être un substitut des politiques à long terme. En effet cette « catégorie de l’urgence » a tendance à devenir une catégorie centrale du politique.

 Ce peut être l’urgence alibi. On affirme que l’on doit se consacrer à l’urgence et qu’on n’a donc pas le temps de s’occuper du long terme. C’est là une erreur ou un mensonge : moins on s’occupe du long terme plus on est noyé sous l’urgence.

C’est aussi l’urgence substitut. On affirme qu’elle est une sorte de première étape d’une politique à long terme et en amont. C’est là une autre erreur : pour reconstruire du sens, il ne faut pas confondre l’urgence et une politique de prévention planifiée dans le temps.

 C’est enfin l’urgence dictature de l’instant. Jean Chesneaux affirmait : « Nous sommes à la fois obsédés du temps présent et orphelins du temps à venir ». On pourrait aussi ajouter trop oublieux du temps passé.  Reconquérir  le temps de façon personnelle et collective n’est-ce pas établir un dialogue entre « un présent agissant, un passé comme expérience et un avenir comme horizon de responsabilité » ? N’est-ce pas prendre en compte ces trois dimensions des moyens face aux catastrophes écologiques : recenser et tenir compte de certaines leçons du passé, soulager les souffrances immédiates du présent et agir sur les causes pour les réduire ou les faire disparaître dans l’avenir.

2. Que penser et que faire face à cette situation dominante ?

« Voir loin et clair » disait Théodore Monod. Quels sont donc à titre indicatif les moyens à court terme et à long terme, en aval et en amont, qu’il faut créer quand ils n’existent pas et développer quand ils existent ?

Quels moyens à court et à long terme ?

Des moyens à court terme : les prévisions à court terme (par exemple par rapport aux séismes majeurs qui menacent des mégapoles), les formations et les simulations de secours, l’organisation d’une assistance humanitaire et écologique locale, nationale, continentale, internationale qui soit massive, rapide, multiforme et puissamment financée. Quel écoeurement par exemple devant ces milliers d’hélicoptères disponibles dans le monde, alors que des victimes meurent sous un ciel désespérément vide. Merci à certaines souverainetés étatiques : le droit d’être secouru vous l’assassinez !

Des moyens à long terme : certainement, en autres, les créations de fonds internationaux basés sur des écotaxes, la création aussi d’une Organisation mondiale de l’environnement dont deux des organes opérationnels s’appelleraient l’Agence mondiale d’assistance écologique et l’Organisation mondiale des déplacés environnementaux.

Quels moyens en aval et en amont ?

Des moyens en aval : entrer dans de véritables indemnisations des dommages écologiques, organiser massivement la restauration de régions profondément dégradées.

 Des moyens en amont : organiser et appliquer des plans de prévention, par exemple de risques technologiques, appliquer aussi le principe 8, le plus radical de la Déclaration de Rio de 1992, en continuant à le faire migrer, pour qu’il soit juridiquement contraignant, dans des conventions, des législations, des constitutions, principe consistant « à réduire et éliminer des modes de production et de consommation non viables ».

La seconde partie de ce  principe 8 est presque toujours passée sous silence, il est vrai que sa rédaction diplomatique n’a rien de radical : « Afin de parvenir à un développement durable et à une meilleure qualité de vie pour tous les peuples, les États devraient promouvoir des politiques démographiques appropriées ». On est loin de l’interpellation de Claude Lévi Strauss qui, avec d’autres, a toujours dénoncé « la furieuse explosion de notre espèce ». En une seule journée de 2014, l’accroissement de la population mondiale (c’est-à-dire la différence entre les naissances et les décès) est de l’ordre de 225 000 personnes. Est-ce que cela n’est pas une des logiques de l’aggravation des causes et des effets des catastrophes écologiques ?

B. Face à des moyens souvent désarticulés : des moyens prenant en compte des interdépendances

1. Quelle est la situation dominante ?

De nombreuses désarticulations entre les disciplines. Ainsi, on isole souvent les domaines du savoir sans les associer, c’est la clôture des disciplines, c’est leur isolement. La globalité des problèmes est de plus en plus difficile à saisir, on perd le sens des ensembles. Imaginons tout le temps qui aurait été gagné si le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat avait été créé bien avant 1988.

De nombreuses désarticulations aux divers niveaux géographiques. Ainsi, pendant une catastrophe, si une  coordination n’existe pas ou fonctionne mal, chacun ignore plus ou moins ce que font les autres et l’assistance peut être confuse sous de multiples formes. L’organisation des secours internationaux ne respecte pas toujours le rôle prioritaire des autorités nationales et locales, des actions internationales nombreuses peuvent entraîner une coordination difficile, des secours internationaux peuvent avoir leurs actions entravées par des obstacles juridiques trop contraignants ou bien, à l’autre extrême, une absence de législation peut laisser des vides dans l’organisation des secours… Comment arriver à articuler les niveaux locaux, nationaux, continentaux et internationaux des opérations ?

De nombreuses désarticulations entre les activités humaines. Par exemple, on ne prend que peu, ou mal, ou pas du tout en compte les liens entre la paix et l’environnement.

 Les atteintes à la paix sont porteuses d’atteintes à l’environnement à travers les armements qui sont consommateurs de matières premières et d’énergie, les conflits armés qui sont porteurs de drames écologiques, à travers les préparatifs de la guerre, les manipulations de l’environnement, les effets directs de ces conflits sur la nature. Il existe aussi des liens entre le domaine civil et le domaine militaire (pesticides et armes chimiques, nucléaire civil et armes nucléaires), ces liens souvent étroits ne favorisent pas la protection de l’environnement. Enfin, les budgets d’armement ne sont-ils pas une des causes de la pénurie des moyens pour sauver la planète ?

D’autre part, les atteintes à l’environnement sont porteuses d’atteintes à la paix. Les causes environnementales existent pour certains conflits armés. Ainsi, des fleuves internationaux mal gérés du point de vue de l’environnement peuvent devenir autant de lieux de conflits entre États riverains.

2. Que penser et que faire face à cette situation dominante ?

Créer et développer des interdépendances entre les disciplines.La pensée « écologisée » permet et permettra de mieux comprendre en particulier les catastrophes écologiques. C’est par exemple le remarquable Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Créer et développer des interdépendances entre les niveaux géographiques. Ainsi, la XXXe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a adopté en novembre 2007 des lignes directrices (juridiquement non contraignantes) relatives « à la facilitation et à la réglementation nationales des opérations internationales de secours », c’est un progrès, mais il faut encore et encore penser ces interdépendances.(3)

Créer et développer des interdépendances entre les activités humaines. Par exemple, la nature a besoin de la paix. La guerre qui est, écrivait René Cassin, « la négation même de l’existence de l’homme » exerce une action destructrice sur l’environnement. Réciproquement, la paix a besoin d’une gestion juste, écologique, démocratique et pacifique de la nature.

On pourrait aussi souligner les interdépendances entre le libre-échange et l’environnement : comment arriver un jour à subordonner le premier au second pour éviter certaines catastrophes écologiques et sanitaires ? Il est vrai qu’il s’agit ici de la puissance du marché mondial, ce qui nous renvoie aux rapports entre les moyens et les fins.

C. Face aux confusions entre les moyens et les fins : des moyens au service des fins

1. Quelle est la situation dominante ?

Le système productiviste contribue aux confusions entre les moyens et les fins. Cela signifie que les fins, c’est-à-dire les acteurs humains en personnes, en peuples, en humanité, sont plus ou moins ramenés au rang de moyens, plus ou moins domestiqués comme consommateurs, expropriés comme producteurs, dépossédés comme citoyens, « marchandisés » comme êtres vivants…

 Cela signifie aussi que les moyens, en particulier la techno science et le marché mondial, ont tendance à se transformer en fins suprêmes.

2. Que penser et que faire face à cette situation dominante ?

« La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence » écrivait Gandhi.(4)

Du point de vue des fins : il s’agit de consacrer encore mieux et à tous les niveaux géographiques les libertés, les égalités, les solidarités. Il s’agit aussi de les faire respecter. Les fins ce sont des êtres humains et des peuples libres, debout et solidaires.

Du point de vue des moyens : il s’agit de ramener à leur place la techno science et le marché mondial.

 Ramener la techno science à sa place cela signifie non seulement orienter des recherches et des techniques contribuant à lutter contre des catastrophes écologiques, mais aussi créer et développer des verrous juridiques fixant des limites à la liberté de la recherche lorsqu’elle porte atteinte à l’intérêt commun de l’humanité. Ainsi, tabou des tabous, devraient être interdites les recherches sur les armes de destruction massive porteuses de catastrophes écologiques et sanitaires dans lesquelles les survivants envieraient les morts.

 Ramener le marché à sa place, cela signifie non seulement construire une économie plurielle dans laquelle le marché n’est que l’un des éléments, mais aussi créer et développer des verrous juridiques contribuant à limiter le marché, ainsi des interdictions de constructions nouvelles dans des zones à risques.

 Telles sont ces idées fortes :

 Penser et mettre en oeuvre des limites au coeur des activités humaines à travers une pédagogie des impasses.

 Penser et mettre en oeuvre des utopies créatrices à travers une pédagogie des responsabilités.

 Penser et mettre en oeuvre des déterminations à travers une pédagogie des volontés.

Ces trois pédagogies, celle de la dénonciation des impasses, celle des responsabilités et celle des volontés forment ensemble ce que l’on peut appeler une véritable pédagogie des catastrophes.

  Tels sont ces moyens essentiels :

à court et à long terme, en aval et en amont,

prenant en compte des interdépendances entre disciplines, niveaux géographiques et activités humaines,

 des moyens véritablement au service des fins, c’est à-dire des êtres humains.

 Portés par des volontés, ces idées et ces moyens peuvent fonctionner comme un couple porteur dont les deux éléments s’encouragent, se complètent, se limitent, s’inclinent l’un vers l’autre.

 Remarques terminales

Trois réflexions pour terminer, l’une sur le sens de l’abîme, l’autre sur le souffle d’une espérance possible et la dernière… sur le bord du chemin.

Le sens de l’abîme.

Certains d’entre nous, beaucoup peut-être, se retrouveront dans cette pensée très connue d’Antonio Gramsci : « Il faut avoir à la fois le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. »Oui, probablement, mais l’optimisme de la volonté il en faut beaucoup, non seulement parce qu’il réduit à la cuisson mais, surtout parce que le pessimisme de l’intelligence a une réserve redoutable. Il trouve de quoi s’alimenter dans l’accélération de ce système productiviste autodestructeur qui a quelque chose d’incontrôlable, un système, diraient même certains, devenu fou et dont nous ne serions plus que les fous d’un fou.

 En effet, il faut du temps, même si des événements tels que des crises ou de grandes crises peuvent accélérer des prises de conscience, des réformes, voire des remises en cause de théories et de pratiques, il faut du temps pour que ces idées et d’autres, ces moyens et d’autres, portés par des volontés aux différents niveaux géographiques, à travers des rapports de forces, voient le jour, grandissent et deviennent de véritables contre-logiques, contre mécanismes pour construire des sociétés viables.

 Et on peut avoir l’impression profonde de se trouver souvent, d’une part, devant la construction difficile de digues fragiles de la protection de l’environnement et de la lutte contre les catastrophes écologiques et, d’autre part, devant l’arrivée, sans cesse renouvelée, de puissants fleuves de la dégradation de l’environnement et de catastrophes écologiques passées, présentes et vraisemblablement surtout à venir.

Le souffle d’une espérance possible.

Voilà donc ces moments où il peut ne plus y avoir d’espoir et où, si on en trouve la force, il faut commencer à espérer. Ces moments existent, entre autres, au coeur de catastrophes écologiques. Voilà des survivants, une personne, une famille, la population d’un village, d’une ville, qui trouvent des forces au-delà de leurs forces et qui arrivent à se remettre debout. Pablo Neruda fait dire à tous les peuples qui sombrent dans les drames, à tous les peuples martyrs de notre Terre, dans un cri terrible : « Aucune agonie ne nous fera mourir ! »Ainsi, quand elles existent, les ténèbres ou l’obscurité de l’instant peuvent aussi être replacées sur les chemins de l’espérance qui accompagne les êtres humains et que porte l’humanité. L’espérance de l’humanité, ce sont les vies de ceux et celles qui nous ont précédés à travers ces témoins d’humanité, connus et inconnus, luttant contre les forces de mort, c’est ce patrimoine culturel qu’ils nous laissent avec une immense chance, un immense bonheur de le découvrir et de le partager. L’espérance de l’humanité, ce sont les vies de générations présentes qui, si elles arrivent à mettre en oeuvre des moyens démocratiques, justes, pacifiques et écologiques porteront un projet d’humanité, qui les portera alors à son tour. L’espérance de l’humanité ce sont les vies de ceux et celles qui vont nous suivre et qui peuvent nous dire : notre confiance en vous, nous la risquons encore et encore. Essayez aussi, nous vous les prêtons, d’aimer le monde avec les yeux et les coeurs de ceux et celles qui ne sont pas encore nés, et puis n’oubliez pas de nous laisser des marges de manœuvres pour  devenir ce que nous voudrons être. Ainsi à travers le temps, les vies, nos vies, «  anneau après anneau, maille après maille » finiront peut-être par accoucher de milliards de petits soleils (en tous les cas bien avant que notre Soleil ne s’éteigne).

 Une invitation à l’essentiel.

S’il y a le sens de l’abîme, s’il y a le souffle d’une espérance possible, n’y a-t-il pas aussi, tout simplement, une invitation à l’essentiel, par exemple celle exprimée par un peuple au coeur d’une catastrophe écologique, à travers cette chanson du peuple inuit :

« Et pourtant, pourtant : il y a une chose qui est grande

C’est, dans la cabane, sur le bord du chemin,

De voir venir le jour, le grand jour

Et la lumière qui emplit le monde. »

Notes

 (3)XXXe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge, novembre 2007, présentation des lignes directrices, Document de la Fédération internationale, 2008.

(4)Jean-Marc Lavieille (sous la direction de…), Conventions de protection de l’environnement, Pulim, 1999, voir en particulier les rapports entre les moyens et les fins pp. 471 à 490.

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