Apocalypses écologiques : quelles manifestations fulgurantes?(I ère partie) .
Chapitre 7. Rapidité de l’autodestruction, lenteur des remises en cause.
Avant-propos.
« Quel est le rapport international sur l’environnement qui vous a le plus impressionné ? » me demandaient des étudiants de master en droit international de l’environnement juste avant ma retraite en 2013. Ma réponse avait été la suivante, ce serait la même aujourd’hui :
Le 7 juin 2012 deux études ont été publiées dans la Revue « Nature », chacune écrite par une vingtaine de chercheurs de différentes disciplines, chercheurs travaillant dans une quinzaine d’institutions scientifiques.
Ils tiraient la sonnette d’alarme : «La biosphère est à la veille d’un basculement abrupte et irréversible »(…)
Ils mettaient en avant « l’imminence d’ici à quelques générations d’une transition brutale vers un état de la biosphère inconnu depuis l’émergence d’homo sapiens c’est-à-dire 200.000 ans. »
Il s’agissait donc même plus que d’une sonnette d’alarme, n’était-ce pas une forme de glas apocalyptique ?
Introduction.
Comment définir après ces six chapitres les « apocalypses écologiques » ?
Ce sont
-des catastrophes environnementales
-ou très importantes ou massives ou gigantesques,
-aux effets cataclysmiques,
- qui témoignent d’une dégradation mondiale de l’environnement de plus en plus rapide, profonde, multiforme et en interactions,
- ces formes de "fins du monde" ont vraisemblablement vocation dans les décennies qui viennent à voir déchainements et enchainements terrifiants,
- étant entendu que sont aussi en route des changements probablement irréversibles, comme la montée des océans ou la fonte des glaces.
-étant entendu aussi que ces apocalypses sont le plus souvent spectaculaires, il arrive aussi qu’elles cheminent de façon cachée pour se manifester ensuite.
Des personnes survivantes d’inondations, de canicules, d’incendies, de cyclones, de tsunamis et d’autres phénomènes , affirment très souvent « C’était l’apocalypse ! »
Ces apocalypses écologiques ont commencé, surtout, depuis l’anthropocène il y a environ 172 ans (1850-2022) avec l’arrivée des énergies fossiles. Ainsi cette double question(1,2) se posait déjà et se pose toujours :
-L’avenir des apocalypses écologiques est-il écrit ?
Est-ce celui de l’impuissance devant ces phénomènes porteurs de la disparition d’une grande partie du vivant, humains et non humains ?
La lucidité nous oblige à constater qu’à ce jour il en est ainsi.
Oui l’avenir des apocalypses écologiques semble écrit. Pourquoi ?
Pour deux raisons, l’une vitale, l’autre essentielle.
La première raison vitale a pour cause des mécanismes autodestructeurs de plus en plus rapides, en route depuis l’anthropocène .(I)
La seconde raison essentielle a pour cause la lenteur des remises en cause pour empêcher et/ou atténuer ces phénomènes. (II)
-Et pourtant n’existe-t-il pas un autre avenir possible ?
Nombre de nos écrits insistent sur le fait qu’il n’y a pas de remède miracle et proposent des alternatives, des remises en cause gigantesques , cela dans le sillage de nombreux auteurs et de multiples pratiques (IIIème et IV ème parties relatives aux fondements et aux moyens la protection de l’environnement).
I-Apocalypses écologiques : l’accélération des mécanismes de destruction.
Les personnes, les groupes, les collectivités qui dénoncent la radicalisation écologique ou bien font une erreur colossale d’analyse ou veulent préserver divers intérêts ou préfèrent une fuite devant des soucis inutiles de fins du monde qui pourtant en fait frappent déjà de nombreuses populations de notre planète.
La débâcle écologique s’accélère produite par un système autodestructeur. Si l’on espère que le vivant puisse survivre c’est ce système productiviste mondial qu’il faut remettre en cause. Plus on avance dans le temps plus la radicalité s’impose face à la préservation d’intérêts à court terme, face à l’impuissance, la fuite ou le mensonge.
Cette autodestruction repose sur des logiques profondes, celles d’un système mondial, fondé sur ce trio infernal : capitalisme, productivisme, anthropocène. (A)
La débâcle écologique se développe aussi à travers trois logiques qui sont impressionnantes. (B).
Quant aux rapports internationaux ils se succèdent et multiplient les avertissements solennels et correspondent plus en plus à de véritables glas apocalyptiques.(C)
A-Les logiques profondes du système mondial autodestructeur.
Ce sont des logiques profondes(1) qui définissent ce système mondial productiviste. Son caractère autodestructeur n’est-il pas l’un de ceux qui le caractérisent le mieux ? (2)
1-Les logiques profondes de l’autodestruction.
Existent au moins douze logiques profondes .
La recherche du profit, synonyme de fructification des patrimoines financiers, de financiarisation du monde, avec des opérateurs, à la fois puissants et fragiles, qui ont donc des logiques spécifiques. Cette domination de la finance se traduit par des mécanismes de conversion de toutes choses en argent et de l’argent en toutes choses.
L’efficacité économique, synonyme du moment où, cessant d’être au service de la satisfaction de véritables besoins, la recherche d’efficacité devient sa propre finalité.
Le culte de la croissance synonyme du « toujours plus », de mise en avant de critères économiques supérieurs aux critères sanitaires, sociaux, environnementaux, culturels, synonyme de surexploitation des ressources naturelles, de fuite en avant dans une techno science qui a tendance, ici et là, à s’auto reproduire et à dépasser les êtres humains. Croissance qui va « reculer, se tasser, être en berne », mais qui va « revenir, repartir, rebondir et qu’il faut soutenir, favoriser », éternel refrain de la relance ... Sainte croissance protégez-nous !
La course aux quantités synonyme d’une surexploitation des ressources naturelles, de surproductions, de créations de pseudos besoins alors que des besoins vitaux ne sont pas satisfaits pour la grande majorité des bientôt huit milliards d’habitants de notre planète.
La conquête ou la défense des parts de marchés synonyme d’un libre-échange tout-puissant qui repose sur des affrontements directs, des absorptions des faibles par les forts, des efforts de productivité qui poussent à de nouvelles conquêtes de marchés, un libre-échange qui met de côté l’environnemental, le social et le culturel.
La domination sur la nature synonyme d’objet au service des êtres humains, ses ressources sont souvent exploitées comme si elles étaient inépuisables. Certains pensent même que l’homme est capable de se substituer peu à peu à la nature à travers une artificialisation totalisante, il commence à se croire même capable, après l’avoir réchauffée, de « mettre la Terre à l’ombre » par de gigantesques projets technologiques (géo-ingénierie).
La marchandisation du monde synonyme de transformation, rapide et tentaculaire, de l’argent en toute chose et de toute chose en argent. Voilà de plus en plus d’activités transformées en marchandises, d’êtres humains plus ou moins instrumentalisés au service du marché, d’éléments du vivant (animaux, végétaux) décimés, et d’éléments de l’environnement qui sont entrés dans le marché (eau, sols, air…).Dans ce système « tout vaut tant », tout est plus ou moins à vendre ou à acheter. Le roi Midas voulait pouvoir tout transformer en or, son vœu fut exhaussé. Mais la nourriture et l’eau deviennent aussi de l’or et le roi dépérit peu à peu. Qu’est-ce qu’une société pour laquelle tout vaut tant ?
La militarisation du monde sous de multiples formes en particulier des espaces militarisés, des recherches, des productions et des ventes d’ armements, des conflits armés, des grandes manœuvres, des éducations à la guerre, des administrations extrêmes de multiples peurs, des fabrications d’ennemis ( par exemple de nouvelles classes jugées dangereuses, les déplacés environnementaux. ) Quant aux ventes d’armes ? Avant, pendant et après les conflits armés des chefs d’Etat, des ministres, des industriels, des scientifiques, des militaires courent vers les marchés, ils ne peuvent plus s’arrêter, ils sont devenus accrocs. Helder Camara écrivait « On commence par fabriquer des armes pour se défendre, puis on vend des armes pour continuer à en fabriquer et on fabrique des guerres pour continuer à vendre des armes. » Pauvres hommes ! Tristes hommes ! Tellement occupés à fabriquer des ennemis ils n’avaient pas vu que le sol s’effondrait sous leurs pieds, sans leur vivre ensemble allaient-ils perdre leur bien commun, leur foyer d’humanité, la Terre ?
La priorité du court terme synonyme de dictature de l’instant au détriment d’élaboration de politiques à long terme qui soit ne sont pas pensées en termes de sociétés viables, soit ne sont pas mises en œuvre et disparaissent dans les urgences fautes de moyens et de volontés.
L’accélération synonyme de course omniprésente à travers, par exemple, une techno science en mouvement perpétuel, une circulation rapide des capitaux, des marchandises, des services, des informations, des personnes, une accélération qui a de multiples effets sur les sociétés et les personnes, une des hypothèses les plus probables étant celle d’une « course effrénée à l’abîme qui emportera un monde impuissant ».(Voir par exemple Harmut Rosa « Accélération », La Découverte, 2010.) (Voir sur ce blog et sur notre site « au trésor des souffles » les nombreux articles sur « L’accélération du système mondial. »
N’oublions pas que l’hypothèse la plus probable de la première cause des dominations des hommes sur les femmes a été leur vitesse de déplacement par laquelle ils se sont accaparés des pouvoirs, ainsi ceux de la chasse, les femmes étaient, dès le début de l’histoire de l’humanité, moins rapides à cause de leurs grossesses et des enfants portés sur le dos. La vitesse, facteur de répartition des pouvoirs, emplit l’histoire des sociétés, cela jusqu’à nos jours avec les fractures des inégalités numériques.
L’expropriation d’ élu(e)s et de citoyen(ne)s n’a-t-elle pas tendance, ici ou là, à apparaître ou à se développer ? Ainsi les marchés financiers n’entraînent-ils pas une expropriation du politique par le financier ? La primauté du libre-échange et la puissance des firmes géantes n’entraînent-elles pas une expropriation du social par l’économique ? La compétition n’entraîne-t-elle pas une expropriation de la solidarité par l’individualisme ? La vitesse n’est-elle pas un facteur de répartition des richesses et des pouvoirs qui défavorise ou rejette des collectivités et des individus plus lents ?
Enfin , douzième logique, la compétition synonyme, nous répète-t-on, d’ « impératif naturel de nos sociétés ». Elle alimente les onze logiques précédentes et elle est alimentée par ces logiques. Elle est omniprésente, omnisciente, omnipotente dans le système productiviste. Cette compétition en fait n’est pas « naturelle » contrairement à ce que l’on croit le plus souvent et nous fait croire presque toujours, elle est le produit de multiples histoires et peut avoir et a, ici et là, des alternatives. (Voir sur ce blog et sur notre site « au trésor des souffles »les nombreux articles sur « La compétition.»
2-L’autophagie du système productiviste mondial .
Aux personnes rencontrées par le Petit Prince de Saint Exupéry on pourrait rajouter Erysichthon, qui se mangeait lui-même, évoqué par le poète Ovide en 30 avant notre ère dans « Les Métamorphoses », et l’identifier au productivisme.
« Que faites-vous ? » demande le Petit Prince.
« Je suis devenu un système autophage. Les pays, les marchés, les entreprises se dévorent, je dévore la nature, je dévore même mes limites. »
« Vous aimez çà ? »interroge le Petit Prince.
«Au début j’y prenais goût, mais depuis longtemps je ne peux plus m’arrêter, j’ai toujours faim. »
« A cette allure , dit le Petit Prince, vous souffrirez de plus en plus et vous allez vite disparaitre. Moi quand j’ai soif je marche tout doucement vers une fontaine ».
B-Les logiques implacables de la débâcle écologique.
Trois logiques n’ont-elles pas quelque chose d’implacable ? Lesquelles ? La marchandisation de la nature(1), les interactions(2), l’accélération(3).
1-La course au profit et la marchandisation de la nature.
On comprend mieux les enjeux pour le capitalisme et le productivisme. De façon plus globale ils mettent en œuvre à ce jour au moins cinq stratégies pour préserver les taux de profit.
a-La première voie utilisée par le productivisme est une exploitation tous azimuts de ressources "déjà trouvées" dans la nature. Autrement dit il s’agit d’exploiter le plus possible les ressources existantes, c’est la course aux quantités des gisements en route ou en bout de course.
Ce que le productivisme a emballé il l’achète et il le vend jusqu’à extinction des stocks.
b-La seconde voie utilisée par le productivisme est une exploitation tous azimuts de ressources "à trouver" dans la nature. Autrement dit il s’agit d’en découvrir de nouvelles, ainsi le gaz de schiste (avec de puissantes pressions de la course en avant des consommations d’énergie, d’industriels qui multiplient rapidement les forages par des moyens écologiquement inacceptables avec un silence ou une sous-estimation les effets écologiques dans les eaux, le sol, le sous-sol) , les richesses minérales aux pôles et d’abord en Arctique, mais aussi des recherches de nappes phréatiques, des « terres rares », de gisements de pétrole offshore.
Ce que le productivisme découvre il le touche, il l’emballe, puis il le vend et l’achète.
c-La troisième voie utilisée par le productivisme est un marché tous azimuts des "services" de la nature. Autrement dit on met en place des services que l’on va échanger avec le plus de profit possible.
Ce processus fait dire à des économistes critiques (ainsi Jean Gadrey , « Adieu à la croissance », éditions Alternatives économiques,2010) que « le capital financier veut découper la nature en services monnayables, puis en marchés dérivés pour qu’on puisse spéculer sur ces cours nouveaux ».
Ce que le productivisme, en affirmant faire œuvre de protection, déclare « services » il va le découper et le monnayer.
d -La quatrième voie utilisée par le productivisme est une "artificialisation" tous azimuts de la nature. Autrement dit des entreprises, surtout des firmes multinationales, se sont lancées dans les productions d’organismes génétiquement modifiés, de biotechnologies, de nanotechnologies, d’utilisations de plantes en carburants, de nouveaux marchés rentables liés au bio mimétisme de la nature, et de plus en plus de projets de géo-ingénierie climatique.
Ce que le productivisme commence à voir il va essayer de le modifier, de le transformer, puis il le vend et l’achète.
e- La cinquième voie utilisée par le productivisme est une géo-ingénierie conçue comme « Le grand remède miracle. »Il s’agit de techniques qui visent à manipuler et modifier le climat et l’environnement de la Terre et qui deviendraient une sorte de plan B pour arrêter le réchauffement et mettre la Terre à l’ombre. Autant des techniques de captage de CO2 peuvent avoir leur intérêt autant la géo ingénierie, aux mains de puissants groupes, non seulement est porteuse d’effets collatéraux mais surtout tendra à désengager les acteurs des luttes contre les changements climatiques.
Ce que le productivisme a détruit il prétend le sauver en utilisant des moyens productivistes en particulier sous la forme de techniques miracles qui vont sauver le monde.
Ainsi à grande allure, sous de multiples formes, la pente est prise : tout vaut tant.
(Sur « La marchandisation de la nature » voir nos articles sur ce blog et sur notre site , et notre article in Mélanges en l’honneur de Soukaina Bouraoui, Mahfoud Ghezali et Ali Mékouar, Hommage à un printemps environnemental, PUF, 2016.)
2- Les interactions et la débâcle écologique.
a-Les interactions entre des éléments de l’environnement.
Depuis longtemps on sait que les éléments de l’environnement sont interdépendants, que des pollutions peuvent passer d’un milieu dans un autre, peuvent traverser des frontières, on sait que des catastrophes peuvent avoir des effets plus ou moins étendus. Cependant on ne connait pas toujours la nature précise des interactions entre les phénomènes de dégradation de l’environnement.
De plus en plus de scientifiques pensent que les interactions entre les changements climatiques et d’autres problèmes menaces et drames environnementaux seront lourdes de conséquences. Ainsi des interactions entre les changements climatiques et le déplacement de courants océaniques, entre les changements climatiques et l’extinction des espèces, entre les changements climatiques et la couche d’ozone. Ainsi la fonte des glaciers a désormais pour effet la montée du niveau des mers. Ainsi l’accélération des fontes de l’Arctique et maintenant de l’Antarctique agissent aussi sur ce niveau des océans, sur la circulation de l’océan global, sur les évènements climatiques extrêmes…
b - Les interactions entre des domaines d’activités.
Deux séries d’exemples relatifs à la guerre et aux inégalités
- Interactions entre environnement, paix et conflits armés
Ainsi, par exemple, les interactions entre la dégradation de l’environnement et les guerres qui sont destructrices de l’environnement, mais la réciproque est moins connue : une gestion injuste et anti écologique de l’environnement peut contribuer à des conflits voire à des conflits armés. L’environnement a besoin de la paix et la paix a besoin de l’environnement.
- Interactions entre environnement, égalités, inégalités
Ainsi par exemple les interactions entre les inégalités environnementales et les inégalités dans les autres domaines. Par exemple la « justice climatique » est aussi impérative que complexe, elle traverse les rapports entre les personnes d’une population d’un pays, les rapports entre les pays du Nord et du Sud, entre les pays du Sud et les pays émergents, entre l’ensemble des pays et les pays les moins avancés ainsi que les iles menacées par la montée des eaux.
c- Les interactions entre deux grandes crises.
- La crise climatique et la crise énergétique
Si elles se rencontraient ces deux crises provoqueraient de multiples problèmes drames et menaces, par exemple des désorganisations amplifiées des sociétés.
Il est vrai aussi que l’on peut raisonner autrement et penser que cette rencontre pourrait provoquer et activer des remises en cause allant dans le sens de sociétés écologiquement viables. C’est ici ce que l’on appelle la pédagogie des catastrophes (voir l’article sur ce site : « Des idées, des moyens, des volontés face aux catastrophes écologiques. »)
Mais la catastrophe n’est pas vertueuse pédagogiquement en elle-même, on peut en tirer un peu, beaucoup ou pas du tout les leçons. (Voir les trente deux contributions des Actes du colloque « Les catastrophes écologiques et le droit, échecs du droit, appels au droit », sous la direction de Jean- Marc Lavieille, Julien Bétaille, Michel Prieur, éditions Bruylant, 2012.)
- Cette rencontre se produirait très probablement si au moins cinq éléments étaient réunis : une consommation de pétrole augmentant en moyenne chaque année (par exemple de 1,6% selon l’estimation de l’Agence internationale de l’énergie) d’ici 2030 ; un effondrement important du pétrole vers 2040 (en 2050 le monde serait à 45 millions de barils produits par jour, autrement dit la moitié de la consommation en 2013) ; des énergies fossiles représentant toujours la plus grande part des ressources énergétiques mondiales ( de l’ordre de 80%) à la même période ; l’absence de volontés politiques, économiques et financières mondiales pour développer massivement des énergies renouvelables ; enfin une absence de politiques de réductions massives des consommations d’énergies dans les pays développés et les pays émergents.
Une seule donnée soulignée ici montre que la rencontre entre les deux crises est en route. Selon l’Agence internationale de l’énergie, en 2017 les énergies fossiles continuaient à fournir l’essentiel de la consommation d’énergie primaire mondiale, soit 85,5 %, plus précisément 33 ,5 % pour le pétrole, 28 % pour le charbon, 24 % pour le gaz naturel.
3- L’accélération, une machine infernale par rapport à l’environnement.
Pourquoi ? Parce que quatre mécanismes semblent, en théorie et en pratique, terrifiants, le mot n’est pas trop fort.
Les quelques lignes, qui s’inscrivent dans ces quatre petits paragraphes qui suivent, sont intellectuellement particulièrement éprouvantes, déstabilisantes, terribles à intégrer dans les raisonnements.
Beaucoup de personnes, en particulier de décideurs de toute nature, n’osent pas les mettre en avant et les passent sous silence, elles ont peur d’avouer leur impuissance ou peur de délégitimer leur action.
Nous pensons qu’il vaudrait mieux additionner de véritables faiblesses, les comprendre et essayer ensemble de faire face , mesurer et faire connaitre les chemins restant à parcourir, plutôt que de se draper dans de faux semblants, des orgueils mal placés ou de fausses victoires vite balayées.
a - Le premier mécanisme est général : le système international s’accélère.
On vient d’en énumérer quelques manifestations. Cette accélération est une vérité incontournable. Si l’auteur de ces lignes avait plus de force il aurait créé avec quelques amis une « internationale de la lenteur » qui coordonnerait les ONG pensant et agissant en ce sens. . Ce ne serait pas un remède miracle mais un moyen pouvant être porteur. « Sois lent d’esprit » écrivait Montaigne.
L’environnement est emporté dans cette accélération générale.
b-Second mécanisme : penser et mettre en œuvre les réformes et les remises en cause environnementales prend du temps
Pourquoi ? Pour des raisons particulièrement nombreuses.
A cause de l’introduction du long terme, de la complexité des interactions, de l’ enchevêtrement des ordres juridiques, de l’ inertie de systèmes économiques, des obstacles financiers, institutionnels, éducatifs, psychologiques et juridiques, à cause aussi des mises en œuvre de textes ,des actions trop tardives, des difficultés des remises en cause personnelles et collectives, de la complexité des rapports de force et des négociations, des retards dans les engagements, des obstacles dans les applications, de l’ inertie des systèmes économiques et techniques, sans oublier de la lenteur de l’évolution des écosystèmes, enfin par dessus tout, à cause de la puissance des logiques productivistes.
c- Troisième mécanisme : on agit pour une large part dans l’urgence
L’aggravation des problèmes, des menaces et des drames de la dégradation environnementale rend les urgences omniprésentes, l’urgence devient une « catégorie centrale » du politique, elle fait d’ailleurs corps avec le court terme qui constitue une des logiques profondes du productivisme (voir sur ce blog les trois billets sur « Le productivisme ».). Il faut soulager des souffrances immédiates à la suite de catastrophes écologiques et de découvertes de scandales sanitaires et écologiques.
On doit faire face à la fois aux urgences climatiques et à d'autres urgences, en particulier sociales. On doit aussi élaborer des politiques à long terme. En 2013 nous avions dit et écrit qu'il fallait à la fois répondre aux fins de mois et aux fins du monde, c'était aussi une façon de dire entre autres qu'il n'y a pas de politique écologique sans justice sociale.
d - Quatrième mécanisme : élaborer des politiques à long terme demande du temps
S’il est nécessaire de soulager des souffrances immédiates, il est aussi non moins nécessaire de lutter contre leurs causes par des politiques à long terme, ce qui demande du temps,
Un des exemples les plus criants est celui des déplacés environnementaux. Ce silence scandaleux dans l’Accord de Paris de 2015 sur le climat en dit long sur ce qui constitue déjà, aux yeux de certains, de nouvelles classes dangereuses en voie d’explosion dans les décennies à venir et qu’il faudra contenir au besoin, par tous les moyens, même les pires .
Il faudrait d’ores et déjà adopter et appliquer un statut international, celui par exemple élaboré par des universitaires de Limoges qui est considéré comme l’un des plus porteurs.
Aujourd’hui il y a de l’ordre de 25 millions de déplacés environnementaux, vers 2100 on en attend au moins 250 millions. Des estimations vont maintenant jusqu’à 1 ou même 2 milliards dans la mesure en particulier où des mégapoles deviendraient irrespirables et/ou seraient évacuées sous la montée des eaux.(Voir sur ce blog et notre site « Les déplacés environnementaux »).
Et on revient donc au premier mécanisme :
… le système s’accélère. Autrement dit : il n’est pas sûr que les prochaines générations futures aient beaucoup de temps devant elles pour mettre en œuvre des contre-mécanismes nombreux, radicaux et massifs.
Ajoutons à cela que, pour compliquer les situations en matière environnementale (comme dans tel ou tel autre domaine), il y a de véritables bombes à retardement. Elles mettent du temps à se préparer mais elles peuvent soit continuer sous la forme de pollutions diffuses soit exploser violemment et basculer dans l’urgence, ainsi très vraisemblablement par exemple de véritables « Tchernobyls sous-marins » qui sont en route, des fûts de conteneurs radioactifs sont sous la pression des eaux et sous la destruction par la rouille, sans oublier des armes nucléaires qui dorment dans des sous-marins coulés.
C-Les logiques ininterrompues des avertissements apocalyptiques.
1-Le résumé des points essentiels des derniers rapports du GIEC.
Ce dernier point montre qu’ il n’y a pas, à ce jour(juin 2022), d’échappatoire que constituerait un rapport international contraire aux réalités et prévisions des effets cataclysmiques de l’ensemble des rapports environnementaux depuis en particulier le premier rapport du GIEC il y a plus de trente ans en 1990.
Dans les chapitres 2 et 3 nous avons parcouru les synthèses des derniers rapports du GIEC. Après les rapports de 1990,1995, 2001, 2007 est venu celui de 2013-14, puis le 6ème rapport de synthèse en novembre 2022 précédé de trois volets l’un en 2021, les deux autres en 2022.
Sont aussi venus des rapports spéciaux de ce même GIEC, ainsi celui de 2018 sur les effets de l’élévation de la température de 1,5° et 2° et celui de 2019 sur l’océan et la cryosphère (l’ensemble des portions de la surface des mers ou des terres émergées où l’eau est présente à l’état solide.)
De même nous avons parcouru dans ces mêmes chapitres 2 et 3 les autres rapports internationaux essentiels sur l’environnement, les rapports sur les effets environnementaux sur la santé des êtres humains.
L’humanité se trouve donc « à l’aube de retombées cataclysmiques » :
La vie sur terre telle que nous la connaissons sera transformée par le dérèglement climatique quand les enfants nés en 2021 auront 30 ans, voire plus tôt.
Quel que soit le rythme de réduction des émissions de gaz à effet de serre, les impacts dévastateurs du réchauffement sur la nature et l’humanité qui en dépend vont s’accélérer. Est décrite une « humanité à l'aube de retombées climatiques cataclysmiques », en proie aux pénuries d'eau, aux exodes et à la malnutrition, dans un monde où les espèces s'éteignent massivement…Ainsi « Le pire est à venir, avec des implications sur la vie de nos enfants et nos petits-enfants bien plus que sur la nôtre »,
Le GIEC ajoute que si « la vie sur Terre peut se remettre d'un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes , l'humanité ne le peut pas. »
Agriculture, élevage, pêche, aquaculture… « Dans tous les systèmes de production alimentaire, les pertes soudaines s’accroissent. » « Or l’humanité n’est à ce stade pas armée pour faire face à la dégradation certaine de la situation. « Les niveaux actuels d’adaptation seront insuffisants pour répondre aux futurs risques climatiques. »
C’est là bien sur une réponse à ceux qui affirment dans une sorte de rite de réassurance, aveugle et automatique, que « l’homme s’adaptera toujours. »
En 2050, des centaines de millions d’habitants de villes côtières seront menacés par des vagues-submersion plus fréquentes, provoquées par la hausse du niveau de la mer, qui entraînera à son tour des migrations importantes. Avec une augmentation limitée à 1,5 °C, dans les villes, 350 millions d’habitants supplémentaires seront exposés aux pénuries d’eau, 400 millions au-delà de 2 °C. Et avec ce demi-degré supplémentaire, 420 millions de personnes de plus seront menacées par des canicules extrêmes.
Le texte souligne d’autre part le danger des effets en cascade. Certaines régions (Est du Brésil, Asie du Sud-Est , Chine centrale) et presque toutes les zones côtières pourraient être frappées par trois ou quatre catastrophes météorologiques simultanées, voire plus : canicule, sécheresse, cyclone, incendie, inondation, maladies transportées par les moustiques…
« Il ne peut pas être exclu que l’élévation du niveau de mer s’approche de 2 mètres d’ici à 2100 et 5 mètres d’ici à 2150. »
La capacité des forêts, des sols et des océans à absorber les émissions de CO2 risque de s’affaiblir avec la poursuite des rejets carbonés. Sur les six dernières décennies, ces puits de carbone ont réussi à retirer de l’atmosphère 56 % du CO2 émis par les activités humaines, limitant le réchauffement. Mais ils risquent de devenir « moins efficaces » à l’avenir.
Ces changements sont, pour certains scientifiques, irréversibles sur de très longues échelles de temps. Le réchauffement, l’acidification et la désoxygénation de l’océan se poursuivront pendant des siècles ou millénaires. Les glaciers vont continuer de fondre pendant des décennies voire des siècles, de même que la calotte du Groenland et le pergélisol, ces sols de l’Arctique gelés en permanence.
Ainsi le rapport rédigé en 2021 par le GIEC oscille entre le glas apocalyptique et un certain espoir de changer cette marche suicidaire par des mesures immédiates et drastiques.
2-D’autres rapports et appels scientifiques internationaux alarmistes sur l’environnement .
C’est bien là une des grandes causes de l’aspect surhumain des défis environnementaux : ils sont en interactions. On ne peut pas dire qu’il y ait d’un côté le climat et d’un autre côté les autres problèmes drames et menaces environnementaux. Ainsi les remises en cause ont certes leurs spécificités mais doivent s’appuyer les unes sur les autres.
a-Un premier appel, publié en 1992 et signé par plus de 1700 scientifiques. Ces personnalités reconnues alertaient alors sur le «changement profond dans notre gestion de la Terre» qu’il était «indispensable d’opérer» pour la préserver.
b-Le 4 novembre 2004 le PNUE a élaboré différents scénarios, nous retiendrons les deux extrêmes.
Dans le scénario du « tout libéral » la population mondiale atteindrait 9 milliards en 2050 et le PIB mondial serait multiplié par 5, la situation écologique serait « très dégradée », l’environnement et la société évolueraient vers des « changements irréversibles ».
Dans le scénario « écologique » la population atteindrait 8 milliards en 2050, le PIB mondial serait multiplié par 3, la situation écologique serait « dégradée », des « changements irréversibles pourraient être encore évités.» Ainsi dans le premier scénario le pire est pratiquement sûr, dans le second il est repoussé pour un certain temps (lequel ?).
c-Le 7juin 2012 deux études sont publiées dans la Revue Nature, cosignées chacune par une vingtaine de chercheurs de différentes disciplines, chercheurs travaillant dans une quinzaine d’institutions scientifiques, ils tirent la sonnette d’alarme : «La biosphère est à la veille d’un basculement abrupte et irréversible »(…) ces études mettent en avant « l’imminence d’ici à quelques générations d’une transition brutale vers un état de la biosphère inconnu depuis l’émergence d’homo sapiens c’est-à-dire 200.000 ans. »C’est même plus qu’une sonnette d’alarme, c’est une forme de glas apocalyptique.
d-Le 8 juin 2012, le rapport sur « l’avenir de l’environnement mondial » GEO 5 du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) affirme que « plusieurs seuils critiques aux niveaux mondial, régional et local sont sur le point d’être atteints ou ont été dépassés. »
e- Le 13 novembre 2017 la revue BioScience publie un manifeste de 15 364 scientifiques de 184 pays, contre la dégradation catastrophique de l’environnement.
Jamais un aussi grand nombre de scientifiques n’avaient signé un tel manifeste.
C’est une « Mise en garde des scientifiques à l’humanité : deuxième avertissement. »
Le premier avertissement avait été lancé en 1992 à la Conférence de Rio au Sommet de la Terre, « les êtres humains et le monde naturel sont sur une trajectoire de collision. »
Le texte de 2017 est signé par des scientifiques de nombreuses disciplines : biologie , physique, astronomie, chimie, agronomie, climatologie, océanographie, zoologie, d’autres encore.
Ils le font sur la base de neuf indicateurs mondiaux de 1960 à 2016 : couche d’ozone, eau douce, pêche, zones mortes marines , déforestation, espèces vertébrées, émissions de CO2, hausse des températures, population mondiale(11 milliards en 2100 ?).
Les écosystèmes sont poussés « au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie. »
Ils en appellent aux décideurs et aux responsables politiques. « Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, l’humanité doit adopter une alternative plus durable écologiquement que la pratique qui est la sienne aujourd’hui. »
f-Le 4 mars 2019 c’est le rapport sur l’avenir de l’environnement mondial, GEO6 publié pour la quatrième Assemblée des Nations unies pour l'environnement, ce sixième rapport de l'ONU exhorte les décideurs à prendre des mesures immédiates pour résoudre les problèmes environnementaux urgents afin d'atteindre les objectifs de développement durable ainsi que d'autres objectifs environnementaux convenus au niveau international, tels que l'accord de Paris.
g-Le 4 mai 2019 le rapport mondial de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services éco systémiques (IPBES) confirme le déclin alarmant de la nature.
« La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine – et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier
Le rapport estime qu’environ 1 million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction, notamment au cours des prochaines décennies, ce qui n’a jamais eu lieu auparavant dans l’histoire de l’humanité.
Pour accroître la pertinence politique du rapport, les auteurs de l’évaluation ont classé, pour la première fois à une telle échelle et sur la base d’une analyse approfondie des données disponibles, les cinq facteurs directs de changement qui affectent la nature et qui ont les plus forts impacts à l’échelle mondiale.
Les facteurs responsables sont, par ordre décroissant : les changements d’usage des terres et de la mer ; l’exploitation directe de certains organismes ; le changement climatique ; la pollution et les espèces exotiques envahissantes.
Le rapport nous dit aussi qu’il n’est pas trop tard pour agir, mais seulement si nous commençons à le faire maintenant à tous les niveaux, du local au mondial ,cela grâce à un « changement transformateur » qui remet en cause les objectifs, les valeurs et les moyens de l’ensemble su système.
h-Le 10 septembre 2020 le rapport bisannuel (qui existe depuis 1998) appelé l’Indice de Planète Vivante(IPV) du Fonds mondial pour la nature(WWF) sur l'état de la biodiversité dans le monde affirme que l'effondrement de la biodiversité s'accélère à cause de la pression aveugle des activités humaines. En 45 ans, de 1970 à 2016, 68 % des populations de vertébrés ont décliné, autrement dit les poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens et reptiles.
"Au cours des cinquante dernières années, l'explosion du commerce mondial et de la consommation, ainsi que la forte croissance de la population humaine et un gigantesque mouvement d'urbanisation ont métamorphosé notre monde. Ces évolutions ont entraîné une dégradation de la nature et une surexploitation des ressources naturelles sans précédent. Une poignée de pays abrite les dernières zones de nature sauvage. Les espaces naturels se transforment plus rapidement que jamais."
Depuis la révolution industrielle, les activités humaines ont détérioré 75 % des surfaces terrestres et une grande partie des mers et océans.
Comme de nombreux scientifiques et citoyens, le rapport Planète Vivante 2020 appelle à un « changement culturel et systémique profond » qui reposerait entre autres sur de grands efforts de conservation, une transformation de notre modèle agricole, une remise en cause du gaspillage alimentaire, une réduction de moitié de la consommation de protéines animales.
3-L’avenir environnemental à long et très long termes ?
a-On l’a compris : les générations à venir ne sont pas celles d’un futur plus ou moins lointain perdu dans les incertitudes des siècles ou des millénaires à venir.
Les générations visées sont les « quelques générations » (2, 3, 4, 5… ? ) qui viennent et qui plongeraient dans cette forme d’inconnu, celle d'une augmentation de la température de 4 à 6 degrés, voire plus, vers 2100,ce qui correspondrait très probablement à la fin d’une grande partie du vivant.
b- Dans le très long terme, autour de 2150, 2200( ?) on trouve des prospectives, pour une part incertaines, quelquefois particulièrement sombres avec des élévations de la température moyenne du globe entre 4 et 8 degrés voire plus, une fonte massive des glaces du Groenland (Arctique pôle Nord)ce qui entrainerait une montée du niveau des océans de l’ordre de sept mètres, une fonte relativement importante de l’Antarctique, et la disparition de la plus grande partie de la forêt amazonienne.
Un grand scientifique australien très connu déclarait : « Le destin de l’homme est déjà scellé, il est trop tard, dans moins de cent ans les sociétés humaines ne seront plus.» (Frank Fenner, The Australian ,16 juin 2010).Il n’était pas le premier à le dire ni les derniers ceux qui lui répondent que l’espoir restant est celui d’une « métamorphose de l’humanité » à travers des volontés massives de changements massifs.
c-Quant aux perspectives incertaines à très long terme ce seraient le comble de l’horreur selon divers auteurs. Il s’agit par exemple de certains scientifiques qui pensent que sont probables ou très probables :
une accélération de la fonte du sous-sol gelé sibérien libérant du dioxyde de carbone,
une accélération de la fonte des fonds marins de l’Arctique dont la couche de pergélisol sous-marin craquerait, libérant massivement du méthane, entrainant ainsi un emballement du réchauffement et l’arrivée de virus endormis jusque là,
une fonte accélérée puis totale de l’Antarctique (pôle Sud) qui une entrainerait au total une élévation du niveau des mers de l’ordre de 70 mètres ( !) ,
et au total dans quelques siècles( ?) ou millénaires( ?) une planète qui commencerait à ressembler à celle de Vénus , en route vers… 460°C.
Ce qui ne serait qu’une préfiguration de ce moment où , dans l’immensité du temps, le soleil , avant de s’éteindre, brûlera tout le système solaire dont bien sûr notre Terre.
Les catastrophes se succèdent à une allure de plus en plus rapide ne trouvant pas de véritables obstacles devant elles,
et les ruisseaux des remises en cause de la débâcle écologique sont débordés par les fleuves de la dégradation.
Ainsi l’avenir des apocalypses écologiques est écrit d’abord et avant tout à cause des mécanismes autodestructeurs de plus en plus rapides mais ne l’est-il pas, aussi, à cause de la lenteur des réformes et des remises en cause ?
II-Apocalypses écologiques : la lenteur de contre-mécanismes pour un monde viable.
Face à la rapidité de l’autodestruction on ne peut que constater une lenteur problématique ou le plus souvent dramatique des contre-mécanismes,
lenteur coupable des Etats ( A),
lenteur irresponsable de nombreux acteurs(B),
lenteur alarmante de résistances et d’alternatives(C).
A-La lenteur coupable des Etats.
L’exemple des négociations sur les changements climatiques a été et continue d’être un des exemples massifs les plus criants(1).Il témoigne de la difficulté de dégager l’intérêt commun de l’humanité(2).
1-Les lenteurs et les silences de nombreuses conférences climatiques
C’est là un des exemples internationaux les plus marquants.
« A l’auberge de la décision les gens dorment bien. » Proverbe persan.
L’un des exemples les plus terribles est celui des temps de réactions et de remises en cause devant les changements climatiques. Existe un divorce très impressionnant entre, d’une part , des données scientifiques, des avertissements d’auteurs de diverses disciplines et de militants d’ONG et, d’autre part, les temps de réactions, de décisions et d’applications de nombreux autres acteurs : alors que la dégradation environnementale s’accélère et atteint ici et là des seuils d’irréversibilité, il est fréquent de constater que des conférences internationales décident, selon les cas, pour une part, pour une large part ou pour la totalité … que l’on décidera plus tard.
Cela signifie que plus l’on attend plus les solutions devront être radicales et massives sous peine de fonctionner dans le vide.
Sans remonter à l’avertissement du scientifique suédois Arrhénius en 1896, rappelons, exemple criant ,
que c’est en 1972 à la Conférence de Stockholm qu’est évoqué pour la première fois au niveau de tous les Etats le danger du réchauffement climatique,
qu’il faut attendre 1992 pour voir une convention,
1997 pour qu’arrive son protocole, 2005 pour qu’il entre en vigueur,
2015 pour un nouvel accord qui, certes rapidement, entre en vigueur fin 2016,
soit au total près de 44 ans ! Sans compter cinq années de plus pour que des Etats annoncent des augmentations volontaires de réductions des émissions de gaz à effet de serre, soit cinquante ans au total ! Merci les Etats ! Les générations présentes et futures vous remercient !
2- La difficulté pour les Etats de dégager l’intérêt commun de l’humanité.
Les délégations étatiques étaient certes réveillées, comment ?
En surmontant parfois des intérêts nationaux,
en dégageant parfois des intérêts communs, ce qui n’était pas rien,
mais lorsque l’intérêt commun de l’humanité les appelait ou les appelle pourquoi ne répondent-elles pas ?
D’immenses penseurs les exhortent pourtant à le faire :
C’est ici ou jamais qu’il fallait et qu’il faut traduire en actes cette citation magnifique, terrible et appelant aux remises en cause, citation de Montesquieu : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. » Œuvres complètes, Montesquieu, éd. Firmin Didot frères, 1854, Pensées diverses, p. 622.
-« Le péril majeur pour l’humanité ne provient pas d’un régime, d’un parti, d’un groupe ou d’une classe. Il provient de l’humanité elle-même dans son ensemble qui se révèle être sa pire ennemie et celle du reste de la création. C’est de cela qu’il faut la convaincre si nous voulons la sauver. » Claude Lévi-Strauss (L’Express va plus loin avec Claude Lévi-Strauss, 25-31 mars 1971.)
-« L’humanité entière est confrontée à un ensemble entremêlé de crises qui, à elles toutes, constituent la Grande Crise d’une humanité qui n’arrive pas à accéder à l’Humanité. » Edgar Morin(Le chemin de l’espérance, Stéphane Hessel , Edgar Morin, fayard, 2011.)
-« Passer de l’homme aux groupes familial, régional, national, international résulte d’une progression quantitative ; accéder à l’Humanité‚ suppose un saut qualitatif. Dès lors qu’il est franchi, elle doit, elle-même, jouir de droits faute de quoi les hommes perdraient les leurs. » René Jean Dupuy (La clôture du système international. La cité terrestre, puf, 1989.)
-« Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. » Hans Jonas (Le principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, Cerf, 1979).
B-La lenteur irresponsable d’un certain nombre d’acteurs pour dégager l’intérêt commun de l’humanité.
Les faiblesses de l’Accord de Paris sur le climat représentent encore un exemple essentiel de cette lenteur de nombreux acteurs face à leurs responsabilités.
Il serait trop rapide d’attribuer la seule responsabilité de cette lenteur aux Etats. Les insuffisances de l’Accord de Paris de 2015 sur le climat témoignent des puissances et des impuissances de nombreux acteurs. (1) Les quatre critiques de l’Accord de Paris sont les reflets du refus et de la lenteur de nombreux acteurs face à leurs remises en cause pourtant vitales.(2)
1-L’Accord de Paris de 2015 sur le climat témoigne des puissances et des impuissances de nombreux acteurs et de leurs absences de remises en cause.
Oui, le droit est bien le produit de rapports de forces.
Parmi les puissances les plus fortes celles des puissances pétrolières, charbonnières et gazières, des pays dominants, des puissances de financiarisation du marché mondial, des logiques productivistes (voir sur ce blog les articles relatifs au productivisme)..
Parmi les «contre-puissances » encore trop faibles celles des acteurs agissant dans le sens de contre mécanismes modérés ou radicaux face au productivisme.
Parmi les impuissances : celles des absences de chiffres, de dates, celles des imprécisions, celles de l’omniprésence des marges de manœuvres des Etats Parties, et puis celles des silences criants, scandaleux. Finalement n’y a-t-il pas une impuissance des Etats et d’autres acteurs à s’attaquer radicalement aux causes des changements climatiques ?
2-Les quatre critiques de l’Accord de Paris sont les reflets du refus et de la lenteur d’acteurs face à leurs remises en cause pourtant vitales.
En ce sens l’Accord de Paris peut faire l’objet d’au moins quatre critiques gravissimes qui seront ici résumées. Elles marquent la lenteur dans la remise en cause de nombreux rapports de forces, nombre d’acteurs restent arcboutés fermés sur leurs intérêts, une lenteur irresponsable demeure face à des remises en cause qui seraient pourtant vitales.
-1ère critique. L’Accord de Paris, sans fixer une stratégie de pourcentages et d’étapes, avalise pour une (large ?) part le réchauffement climatique.
-Certes un objectif ambitieux est mis en avant, il prévoit de « contenir le réchauffement « nettement en dessous de 2°C » par rapport aux niveaux préindustriels et de « poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation à 1,5°C. »
-Mais ce volontarisme est très gravement affaibli par l’absence d’objectifs chiffrés à long terme.
-Les contributions volontaires nationales sont avalisées. Or le secrétariat de la Convention dans un rapport de synthèse affirme que le pire a été évité, (entre 4° et 5° ou au-delà) mais qu’elles conduisent à un réchauffement d’au moins trois degrés.
-Le pic des émissions mondiales de gaz à effet de serre est visé « dès que possible.» On appréciera l’indétermination.
– Quant à l’équilibre entre les émissions d’origine anthropique et les absorptions par les puits de carbone on s’efforcera d’y parvenir au cours de la deuxième moitié du siècle. Dans les décennies qui viennent on avalise ainsi le stockage et la séquestration du carbone, la compensation carbone, la géo ingénierie.
-Enfin les révisions à la hausse sont encore retardées à 2025 après un rendez-vous en 2018, un premier bilan mondial des contributions nationales sera fait en 2023.Une coalition d’Etats envisage une première révision avant 2020. Des inventaires sont prévus tous les 5 ans, mais la mise en œuvre des révisions à la hausse restent dépendante des volontés des États.
On est très loin de ce qu’a martelé avec une gravité extrême le GIEC,
il fallait impérativement des points de passage à 2030,2050,
il fallait impérativement s’engager à faire chuter les émissions mondiales de 40 à 70% d’ici 2050 pour éviter un emballement climatique incontrôlable.
-2ème critique. L’Accord de Paris, sans engagements précis, ne détermine pas des moyens financiers pérennes et massifs.
-Certes l’ensemble des pays en développement et les pays émergents pourront participer à ces efforts de l’aide, ils sont « invités à fournir ou à continuer de fournir ce type d’appui à titre volontaire », et non pas seulement les pays développés qui, eux, « fournissent des ressources financières aux pays en développement aux fins tant de l’atténuation que de l’adaptation dans la continuité de leurs obligations au titre de la Convention de 1992. »
-Certes les 100 milliards de dollars (91 milliards d’euros)(qui sont par exemple seulement l’équivalent de 25 jours de dépenses militaires mondiales)(et en 2021 10 jours à 5 milliards de dollars par jour) , cent promis depuis six ans par les pays développés pour aider, chaque année à partir de 2020, les pays en développement à faire face aux conséquences des changements climatiques, sont considérés comme un « niveau plancher » à partir duquel un nouvel objectif chiffré collectif devra être fixé avant 2025 mais sans engagement pour la suite. Ces 100 milliards de dollars restent dérisoires face aux besoins de plus en plus gigantesques, il devrait être multiplié au moins par dix puis rapidement par cent et plus.
–Pourtant ce plancher de financement n’est même pas dans l’Accord, il se trouve dans une des décisions de la COP donc sans force contraignante et faisant l’objet de nouveaux arbitrages futurs.
-Ces financements ne sont pas qualifiés « d’additionnels » à l’aide au développement, c’est une porte ouverte à des Etats développés qui requalifieront en « financement climat », l’aide déjà apportée.
-Ajoutons qu’on se trouve dans un schéma de grande complexité économique et écologique, par rapport à la répartition des efforts financiers entre l’atténuation et l’adaptation. L’Accord de Paris n’est pas clair là-dessus.
En schématisant on peut dire que plus le réchauffement s’aggrave plus on a besoin de fonds pour l’adaptation,
mais s’il y a moins de fonds pour l’atténuation le réchauffement s’aggrave.
Cette complexité pourrait être pour une large part résolue si les moyens financiers étaient sans commune mesure avec ceux programmés qui restent dérisoires par rapport aux besoins qui s’annoncent et par rapport à de nouvelles ressources financières gigantesques qui sont pensées par quelques auteurs mais ne sont pas mises en œuvre.
-3ème critique. L’accord de Paris, sans remises en cause des responsabilités, persiste dans des formes d’injustice climatique.
-Ce consensus pour trouver un accord entre les Etats est la preuve, affirment certains, qu’il y eu un compromis porté la justice climatique c’est à dire par la reconnaissance que les pays développés et les pays en développement ont du principe consacré à nouveau par l’Accord (principe déjà présent dans la Convention de 1992 et dans le Protocole de 1997)des responsabilités communes mais différenciées dans le changement climatique et que leurs capacités respectives à y faire face sont inégales.
- Mais sont renvoyés dans le préambule (ce qui est mieux que rien mais qui n’est pas assez contraignant) les impératifs d’une transition juste, le respect des droits de l’homme, des droits des peuples autochtones, l’équité entre les générations. Vous avez dit justice ?
– En plus de cela il y a, dirait Aragon, un « silence qui a le poids des larmes », celui sur les déplacés environnementaux et sur leurs droits. Quelle honte, quelle tristesse, quelle fuite devant les responsabilités ! On sait qu’ils sont et seront surtout dans les pays du Sud. Voilà qui en dit long sur ce qui constitue déjà, aux yeux de certains, de nouvelles classes dangereuses en voie d’explosion dans les décennies à venir. Au moins aurait-on pu avoir le courage minimal d’annoncer la nécessité d’une réunion internationale spécifique. Vous avez dit justice ?
–Aucun mécanisme clairement défini pour faciliter le transfert des technologies, pour supprimer des barrières à l’accès, barrières liées aux droits de propriété intellectuelle. Vous avez dit justice ?
-Egalement certes les parties qui reconnaissent la nécessité d’éviter et de réduire au minimum les pertes et préjudices liés aux effets néfastes des changements climatiques et d’y remédier mais la décision de la COP précise que « l’Accord ne peut donner lieu ni servir de fondement à aucune responsabilité ni indemnisation. » Les pays développés refusent de devoir indemniser les pays en développement pour les dommages climatiques. Vous avez dit justice ?
-Enfin l’absence aussi d’un tribunal international sur la justice climatique, même si on peut estimer très positif le fait que des associations saisissent des tribunaux nationaux pour poursuivre l’Etat considérant qu’il ne faisait pas assez pour lutter contre le réchauffement climatique. Ainsi aux Pays-Bas en 2015 et 2018,en France en 2020(Conseil d’Etat) ont ordonné à ces Etats d’appliquer leurs engagements .Mais l’Accord de Paris en tant que tel est loin de la justice climatique !
- 4ème critique. L’accord de Paris, par de nombreux silences, n’arrive pas à rompre avec le système productiviste.
« La vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache » écrivait André Malraux.
La vérité de cet accord c’est aussi ce qu’il cache.
- Il ne cache pas tout, certains éléments, comme la référence à la croissance économique, sont comme ces diables qu’on enfonce dans une boite et qui ressortent toujours. Sainte croissance protégez-nous !
Ne pas se demander seulement ce qui est écrit mais aussi ce qui ne l’est pas…
-Ainsi de nombreux silences sont là, et à leurs façons ils sont plus ou moins criants :
-l’absence ( provisoire en principe puisque l’OACI et l’OMM doivent intervenir par la suite) de prise en compte des secteurs de l’aviation et du transport maritime,
-l’absence de prise en compte des gaz à effet de serre liés aux activités militaires, un remarquable colloque à Paris (« Armées, guerres et environnement ») parallèle à la COP21, a insisté sur ce point,
-certes l’absence de référence dans l’Accord aux énergies renouvelables qui ne sont mentionnées que dans le préambule de la décision par rapport aux pays en développement,
-le silence révélateur d’un puissant non-dit sur le nucléaire, autre élément de grande discorde en particulier entre d’une part certains Etats, le complexe de la nucléocratie et d’autre part une grande partie des ONG ,
-mais aussi deux grands silences révélateurs l’un sur l’absence d’interdictions aux subventions accordées aux énergies fossiles,
-l’autre, particulièrement gravissime, sur le prix du carbone (même si une allusion est faite à la tarification du carbone à la fin de la décision de la COP dans une rubrique consacrées aux entités non parties à l’accord),certains pensent que c’était un contre mécanisme essentiel contribuant puissamment à laisser des énergies fossiles dans le sol,
-…mais aussi le silence sur les liens à établir entre la taxation des transactions de change et le fonds d’adaptation,
– mais aussi le silence sur la consécration d’un nouveau principe selon lequel le commerce international doit être conforme aux conditions sanitaires et environnementales,
– mais aussi un grand silence sur les espèces vivantes, même si la biodiversité est évoquée dans le préambule de l’Accord, il fallait l’affirmer clairement : les changements climatiques mettent en péril l’humanité et l’ensemble du vivant,
- Un autre silence es celui relatif à l’explosion démographique, chaque jour l’excédent de la population mondiale, naissances moins décès (227.000 personnes) est l’équivalent de la communauté d’agglomération Limoges Métropole, cette explosion démographique que, par exemple, Claude Levi Strauss … ou René Dumont, ne séparaient pas de la crise écologique;
-Enfin pas un mot sur les déplacés environnementaux ! C'est probablement un des silences les plus écœurants.
On trouve une façon quasi automatique de répondre aux raisons de ces silences nombreux et omniprésents : d’autres conférences, climatiques ou non,” traiteront de ces questions, l’ordre du jour était déjà trop chargé comme cela .
-En fait ces silences témoignent de désaccords profonds, de reflets de multiples puissances et impuissances, de cette machine infernale du renvoi à plus tard, de l’incapacité de se hisser au niveau de l’intérêt commun de l’humanité.
Et çà n’est pas parce que l’on est noyé dans l’ urgence qu’on ne peut pas prendre en compte le long terme, c’est surtout parce qu’on a pas pris en compte le long terme que l’on est noyé dans l’urgence.
-Il aurait fallu, au minimum, prendre acte de ces ou de certaines de ces questions à résoudre
soit dans le préambule de l’Accord, soit dans une déclaration spécifique, soit par un autre moyen
et annoncer le principe de conférences diplomatiques pour avancer par rapport à tel ou tel drame, par exemple celui des déplacés environnementaux.
On aurait pu avoir là une autre “dynamique vertueuse” et vitale.
C-La lenteur alarmante de résistances et d’alternatives.
D’abord existent au moins une douzaine de causes du déni de l’accélération de la débâcle écologique.(1)
D’autre part la faiblesse de certaines résistances saute aux yeux pourvu qu’on les ouvre(2).
De même la puissance de certains adversaires peut constituer un obstacle majeur pour mettre en œuvre les moyens d’un monde viable.(3).
Enfin on peut constater la lenteur de nombreuses alternatives(4).
1-Ces apocalypses écologiques font encore, pour une large part, l’objet d’un déni.
a-Il y a aujourd’hui au moins une dizaine de causes de ce déni :
une réalité scientifique dont on n’a pas connaissance,
une réalité scientifique que l’on nie,
une attente du Grand remède miracle qui mettra la Terre à l’ombre,
des intérêts à défendre que l’on veut protéger quoiqu’il arrive,
une incapacité abyssale pour penser et mettre en œuvre des remises en cause,
des habitudes que l’on ne peut ni ne veut changer, on ne bouge pas, on est rangé alors que c’est le plus souvent « déranger » qui fait venir au monde,
un avenir dans lequel on ne croit plus et des générations futures qui « n’auront qu’à faire face comme elles le pourront » et « qui finiront bien par s’adapter »(une des affirmations les plus critiquables humainement , irresponsables écologiquement et nullissimes intellectuellement.)
et bien sûr, malheureusement, des « fins de mois » dramatiques ou difficiles qui empêchent de voir « des fins du monde » et d’établir des liens entre les deux.
b-Deux autres causes du déni sont très puissantes, liées au système mondial autodestructeur, c’est ce que l’on pourrait appeler les triomphes ( mythologie grecque) de Midas et de Prométhée dans notre monde d’aujourd’hui.
- Le roi Midas voulait pouvoir tout transformer en or, son vœu fut exhaussé. Mais la nourriture et l’eau deviennent aussi de l’or et le roi dépérit peu à peu. En se trempant dans le fleuve il est libéré de son malheur. Qu’est-ce qu’une société pour laquelle tout vaut tant ?
L’exemple de la marchandisation du monde se manifeste en particulier par les stratégies de marchandisation de la nature.(Voir premier article) La course au profit et la marchandisation de la nature ne sont-elles pas entrées dans une course incontrôlée, irrépressible, irrésistible qui en appelle aux crans d’arrêt ? Contrairement à ce que croyaient certains, le mouvement de marchandisation n’a pas réduit les risques environnementaux et la pénurie des ressources .
Ainsi à grande allure, sous de multiples formes, la pente est prise : tout vaut tant. Voilà que le trio infernal, productivisme, capitalisme, anthropocène, réalise le vœu du roi Midas : transformer en or tout ce qu’il touche. Ainsi la logique a été implacable : notre foyer d’humanité , la nature, meurt , et nous avec, et de même l’ensemble du vivant.
-Le titan Prométhée est allé dérober le feu aux dieux. Le châtiment de Zeus sera terrible. Les pionniers de l’écologie politique et de la décroissance posaient depuis longtemps cette question vitale : « Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne pas de limites ? »
Dans la ville de Pripyat, près de Tchernobyl, une statue en bronze devant le cinéma représentait Prométhée levant les bras au ciel pour prendre le feu des dieux. Il était dans la toute-puissance. Après le drame du 26 avril 1986 la statue du Titan a été enlevée de la 9ville fantôme et placée devant la centrale nucléaire pour rendre hommage aux « liquidateurs. » (Voir Prométhée à Tchernobyl , François Flahault, Le Monde diplomatique, septembre 2009.)
Comme Midas et Prométhée il n’est pas étonnant que cette fuite en avant s’accompagne de nombreux dénis personnels et collectifs de la réalité : on pense que la catastrophe ne se produira pas ou qu’on y échappera. Il n’est pas étonnant, non plus, que cette fuite en avant s’accompagne de silences et de mensonges sur les effets, sur les causes de telle ou telle catastrophe écologique, ou même sur l’existence de certaines d’entre elles que l’on espère garder dans les secrets de la planète et qui peuvent constituer autant de bombes à retardement.
Nos rapports à la catastrophe sont analysés en particulier dans l’ouvrage « Pour un catastrophisme éclairé » dont la synthèse est résumée ainsi :
« Le temps est venu de mener une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité : nous avons en effet acquis la certitude que l’humanité était devenue capable de s’anéantir elle-même, soit directement par les armes de destruction massive, soit indirectement par l’altération des conditions nécessaires à sa survie. Le pire n’est plus à venir mais déjà advenu, et ce que nous considérions comme impossible est désormais certain. Et pourtant nous refusons de croire à la réalité du danger, même si nous en constatons tous les jours la présence. Face à cette situation inédite, la théorie du risque ne suffit plus : c’est à l'inévitabilité de la catastrophe et non à sa simple possibilité que nous devons désormais nous confronter. » ( Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Quand l'impossible est certain, Paris : Seuil, 2002, 216 pages. )
2-La faiblesse de certaines résistances.
Des résistances modérées ou radicales pour un monde viable ne voient pas le jour ou sont faibles cela pour au moins quatre séries de raisons.
a-D’abord, au niveau personnel et /ou collectif, l’indifférence est là. Elle prend différentes formes qui peuvent s’additionner :
mauvaise ou sous-information, insouciance de la prévention, manque de vigilance, lâcheté et passivité devant des injustices, acceptation parfois aveugle du pouvoir et de l’argent, fuite en avant, absence de courage… habitudes qu’on ne peut plus et ne veut plus faire bouger .
« Le silence des pantoufles est plus dangereux que le bruit des bottes » écrivait un pasteur protestant, Martin Niemoller , envoyé en camp de concentration, Einstein lui-même soulignait que le monde est dangereux à vivre par ceux qui font le mal et par ceux qui regardent et laissent faire. Rainer Maria Rilke, dans son poème « Heure grave», demandait : « Qui meurt quelque part dans le monde, /Sans raison meurt dans le monde , /Me regarde. »
b-Ensuite le sentiment d’impuissance, au niveau personnel et/ou collectif, autrement dit la difficulté d’agir, ce sentiment est vécu de plusieurs façons :
Le nombre d’acteurs favorables au productivisme peut décourager, les montagnes des habitudes personnelles et collectives trop difficiles à soulever,
le fait que « le local » bouge parfois mais que « le global » semble immobile,
enfin les interactions entre les atteintes sont très nombreuses, interactions dans chacun des grands domaines d’activités, par exemple pour l’environnement entre le réchauffement climatique et l’extinction des espèces, et interactions entre les domaines d’activités, par exemple entre les atteintes à l’environnement et la paix, entre les injustices (que vive la justice climatique !) et l’environnement.
c-Egalement la faiblesse dans l’organisation. De nombreuses avancées sont nécessaires, en particulier au niveau international, pour les mouvements écologiques et sociaux. Une des faiblesses à tous les niveaux géographiques est de ne pas essayer encore et encore de rassembler des forces, par exemple autour de « fronts communs. »
d-Enfin les « contraintes », elles sont souvent financières par insuffisance de moyens et aussi juridiques dans la mesure où les marges de manœuvres sont liées aux possibilités que laissent les textes aux différents niveaux géographiques et qu’il n’est pas évident de les faire évoluer ou de les changer, cela que l’on soit une association dans un pays ou un Etat dans une organisation régionale, l’Union européenne par exemple.
Ces contraintes peuvent être soit un alibi pour ne pas changer grand chose soit une réalité que l’on doit affronter. Un proverbe, au niveau personnel comme collectif, a une part de vérité : « Qui veut faire quelque chose trouve un moyen, qui ne veut rien faire trouve une excuse. »
3- La puissance de certains adversaires.
a- Les dominants du système productiviste s’appellent les marchés financiers, de grandes banques et les banques centrales, des firmes multinationales, des complexes scientifico-militaro-industriels, de grands groupes médiatiques, les Etats du G8 et de quelques autres dont la Chine et l’Inde, de certaines organisations régionales (Union européenne par exemple),de certaines organisations internationales (OMC,FMI, Banque mondiale…) …sans oublier les dominations des hommes par rapport aux femmes cela encore dans de nombreux lieux de la planète.
b-Deux remarques pour relativiser cette puissance.
D’une part il ne faut pas oublier que les logiques générales du système mondial sont des logiques d’autodestruction, ainsi d’une part certaines de ces puissances sont menacées par la compétition et tôt ou tard peuvent être absorbées, d’autre part les catastrophes produites par ce système peuvent se multiplier et s’aggraver, en particulier les catastrophes écologiques (voir sous la direction de JM Lavieille, J Bétaille, M Prieur, « Les catastrophes écologiques et le droit : échecs du droit, appels au droit »,( 34 communications des actes du colloque international de Limoges des 11,12 et 13 mars 2009), éditions Bruylant, 2012.)
D’autre part il faut entrer en résistance en pensant que chaque acteur ne constitue pas toujours un bloc. Il peut y avoir des contradictions, des fissures, des fractures. Le problème est de les trouver, d’agir dessus, d’y appliquer des leviers pour soulever des montagnes. Combien de libérations de femmes ont été accomplies ainsi, combien de gouvernements sont fragilisés par des désaccords qui les traversent, combien de multinationales, lorsque certaines de leurs pratiques sont dévoilées, traversent alors des périodes où des réformes voire des remises en cause peuvent voir le jour.
4-La lenteur de certaines alternatives.
D’abord rappelons quelques classements d’alternatives(a), puis quelques plates-formes globales(b) , ensuite énumérons quelques alternatives précises(c), enfin essayons de comprendre les causes de multiples lenteurs(d).
a-Les types d’alternatives.
Plusieurs classements sont possibles en particulier les suivants :
Des alternatives selon leur degré d’ancienneté, certaines existent depuis plusieurs décennies, d’autres depuis quelques années, d’autres sont en train de naitre…
Des alternatives selon les niveaux géographiques où elles se développent, ainsi des alternatives locales, régionales, nationales, bilatérales, continentales, internationales…
Au niveau local par exemple il peut s’agir d’alternatives dans le cadre d’un village, d’une municipalité, de plusieurs voisins, d’une famille, d’une personne…
Des alternatives selon le domaine où elles se déploient, ainsi des alternatives agricoles, éducatives, économiques, financières, des alternatives relatives à des transports, des productions, des consommations…
Des alternatives selon leurs degrés de ruptures par rapport au modèle dominant, ainsi des alternatives en ruptures modérées, plus importantes ou radicales…
Des alternatives selon leur degré de coopération avec d’autres acteurs, coopération modérée ou multiforme…
b-Les plates-formes globales
Les plates-formes se sont multipliées de 1970 à 2021.
Parmi les plus importantes celle du Club de Rome de 1972 « Les limites à la croissance. » Celle correspondant au rapport du Groupe de Lisbonne, « Limites à la compétitivité, pour un nouveau contrat mondial » (éditions La Découverte, Essais, 1995).
De très nombreuses initiatives ont donné d’autres textes importants ainsi le Manifeste de l’eau et le contrat mondial de l’eau …
-Il y a 27 ans avait surtout vu le jour la « Plate-forme pour un monde responsable et solidaire », qui est à la fois « un état des lieux des dysfonctionnements de la planète et une mise en avant de principes d’action pour garantir un avenir digne au genre humain », plate-forme portée par la Fondation pour le progrès de l’homme. (Voir le Monde diplomatique d’avril 1994.)
c-Un exemple de liste d’alternatives précises.
Un des documents les plus exhaustifs sur des remises en causes plus précises et plus ou moins radicales, à différentes échelles géographiques, est celui d’ un appel d’Alternatiba d’août 2013 :
« Des alternatives existent, elles ne demandent qu’à être renforcées, développées, multipliées : agriculture paysanne, consommation responsable, relocalisation de l’économie, partage du travail et des richesses, conversion sociale et écologique de la production, finance éthique, défense des biens communs(eau, terre, forêt), souveraineté alimentaire ,solidarité et partage, réparation et recyclage, réduction des déchets, transports doux et mobilité soutenable, éco rénovation, lutte contre l’étalement urbain, lutte contre l’artificialisation des sols, aménagement du territoire soutenable, démarches de préservation du foncier agricole, sobriété et efficience énergétiques, défense de la biodiversité, énergies renouvelables ,plans virage énergie climat, villes en transition, sensibilisation à l’environnement etc… » (Appel du 23 août 2013 de 90 organisations dans le cadre d’Alternatiba, « Ensemble construisons un monde meilleur en relevant le défi climatique.»
d-De multiples causes de la lenteur des alternatives.
Cette lenteur doit être comparée à la rapidité de la destruction de l’environnement. Les causes sont à la fois internes et externes.
Des difficultés de toutes sortes existent pour lancer et développer une alternative, ainsi sont à surmonter des obstacles financiers, administratifs, juridiques, auto organisationnels, des groupes d’intérêts qui résistent à ces nouvelles pratiques. Si des courages sont aux rendez-vous peuvent aussi survenir découragements et échecs provisoires ou réels.
Qui dit alternative dit aussi, le plus souvent, remises en cause de pratiques destructrices dominantes. Les refus peuvent être tenaces, un des exemples les plus connus est celui des subventions accordées aux entreprises d’énergies fossiles. Les énergies renouvelables alternatives se sont trouvées ou se trouvent devant cet obstacle. Elles impliquent aussi une reconversion des emplois liés aux énergies fossiles.
Enfin il existe un obstacle psychologique puissant, celui des rapports entre des alternatives souvent modestes et la puissance de la dégradation globale. On peut avoir l’impression ou la certitude que, malgré des avancées locales voire nationales ou régionales, le niveau mondial n’arrive pas à bouger. Les ruisseaux des alternatives se trouvent face aux fleuves de la dégradation mondiale.
Voilà donc une destruction environnementale rapide, profonde, multiforme alors que voilà un monde viable qui se construit trop partiellement et trop lentement. Autrement dit si l’idée selon laquelle la construction d’un monde viable, c'est-à-dire démocratique, écologique, juste et pacifique, peut prendre peu à peu le dessus et renvoyer le productivisme sous terre, si cette idée est une idée forte , la voilà pourtant mise en échec historique et terminal ( ?) par une destruction plus rapide.
Peut-on, en désespoir de cause, arriver à déterminer des contre-mécanismes qui contribueraient pourtant à remettre en cause cette course à l’abîme ?(IIIème et IV ème parties)
Encore faut-il bien comprendre quelles sont les causes de la débâcle écologique .(IIème partie)
En transition appelons au secours un philosophe et scientifique puis un humoriste.
« Il n’est pas plus insensé de s’abandonner à un espoir, celui de la survie de l’humanité, que de le repousser au nom d’un prétendu réalisme qui n’est que le consentement défaitiste au suicide de l’espèce. » Jean-Rostand.
« Tant que l’espoir demeure au niveau de l’espérance il n’y a pas lieu de désespérer puisque rien de ce qui est fini n’est jamais totalement achevé tant que tout n’est pas totalement terminé. »Pierre Dac.