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Billet de blog 12 févr. 2021

Administrateurs judiciaires: et si on arrêtait les stéréotypes?

« Le scandale sans fin des administrateurs judiciaires », titrait Mediapart le 05 février. L’auteur de l’enquête, à qui j’ai fait part de mon désappointement, m’a invitée à prendre la plume pour apporter un contrepoint.

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« Le scandale sans fin des administrateurs judiciaires », titrait Mediapart le 05 février. L’auteur de l’enquête, à qui j’ai fait part de mon désappointement, m’a invitée à prendre la plume pour apporter un contrepoint. Je ne le fais pas par réflexe d’amour-propre blessé, ni par esprit corporatiste, mais parce que j’imagine l’angoisse des patrons et des salariés qui viendraient à franchir la porte de mon bureau en se faisant une image de mon métier à partir de ce seul article.

Aux dispendieuses rémunérations épinglées, je viens opposer une réalité plus modeste, celle de l’inlassable labeur et de l’écrasante responsabilité des administrateurs judiciaires. Non, nous ne bénéficions pas d’avantages exorbitants, loin de là.

Quelques éléments de contexte, d’abord. Nous appartenons aux professions du droit et du chiffre, comme les experts-comptables, les avocats et les auditeurs. Nous avons donc des cabinets à faire tourner et des collaborateurs bien payés parce qu’ils ont des compétences demandées. Pour fidéliser ces talents, utiles aux entreprise, la rentabilité de nos études doit être indexée sur les standards du secteur privé. Comme les autres professions, nous sommes soumis à la concurrence et n’avons aucune garantie d’un flux d’affaires : les dirigeants et leurs conseils rencontrent plusieurs administrateurs avant de proposer leur choix au Tribunal, lequel reste souverain en dernier ressort mais accède en général à la demande du dirigeant pour l’encourager dans sa démarche de prévention ou de redressement.

Ni le jeu de la concurrence, ni les coûts de fonctionnement ne nous distinguent des autres. En revanche, nous sommes soumis à des contraintes particulières, survivance de l’époque où l’administrateur était « imposé » à l’entreprise qui n’en voulait pas spécialement. Cela arrive encore mais c’est de moins en moins vrai. D’abord, nous ne pouvons facturer qu’en fin de dossier, ce qui veut dire que nous travaillons de 6 mois à 3 ans sans percevoir la moindre rémunération. Ensuite, le montant de nos honoraires est fixé dans tous les cas par un juge. Ce dernier se base sur un tarif décidé par le gouvernement (dans les procédures collectives), ou sur une convention d’honoraires (dans les procédures préventives) qu’il contrôle en amont (le juge demande au dirigeant s’il est vraiment d’accord avec ce qu’il a signé) et en aval (le juge demande au dirigeant s’il est d’accord avec le montant final). Loin d’être laxistes, les magistrats vérifient nos diligences et réduisent bien souvent les honoraires, à leur discrétion. Quelle autre profession accepterait de remettre à l’appréciation du juge la totalité de son chiffre d’affaires ?

La réalité c’est que pour les petites entreprises, nos tarifs défient toute concurrence, ce qui leur permet de bénéficier d’une qualité de service juridique et financier qu’elles ne pourraient jamais s’offrir si elles devaient aller chercher les mêmes compétences ailleurs. C’est pourquoi les cas présentés comme des dérives sont aussi spectaculaires que rares : si prétendre à 500 k€ pour une société réalisant 1 500 k€ de CA relève évidemment de l’incongruité, une addition finale salée peut aussi résulter d’un dossier hors norme où 10 collaborateurs ont pu travailler pendant 3 ans.

Parlons maintenant du volume de travail. Je commence mes journées à 08h et je les finis couramment à 21h ou 22h, et ce depuis 15 ans. Je passe la moitié de mes vacances au téléphone ou sur mes mails. Mes congés maternités n’ont jamais excédé 15 jours. Pourquoi ce rythme ? Parce que dans tous les dossiers, les gens comptent sur l’administrateur et sur lui seul et que, même si une partie du travail est faite aussi par les collaborateurs, c’est l’administrateur qui est responsable d’à peu près tout. Quand leur emploi est menacé, sauf à trouver le bon repreneur dans un délai record, je ne vais évidemment pas dire aux salariés que mes vacances passent avant.

Il y a aussi les pressions : des mafieux qui insistent pour que vous leur vendiez tel terrain au quart de sa valeur, des fraudeurs qui se vengent d’avoir été dénoncés en vous réclamant 400 000 euros de dommage et intérêt. Pour garder son sang-froid dans de telles circonstances, il vaut mieux ne pas être angoissé à l’idée de ne pas pouvoir payer ses propres charges à la fin du mois.

Parlons enfin de l’efficacité : j’ai personnellement un taux de succès de 70 % de mes procédures de prévention, ce qui démontre que mes honoraires sont utiles puisqu’ils permettent d’éviter des défaillances couteuses. Pour les procédures collectives, je trouve une solution de redressement ou de cession dans 60% des cas[1]. C’est autant d’emplois préservés et une activité économique qui perdure à l’avantage de la collectivité.

S’indigner de ce que nos honoraires soient payés avant l’AGS a donc d’autant moins de sens que c’est déjà le cas dans la pratique, en vertu d’un très ancien gentleman’s agreement qui n’a jamais été formalisé dans les textes. Si l’AGS l’accepte depuis si longtemps, c’est tout simplement que cet organisme a bien compris où était son intérêt. Qui découvre et documente les tentatives de fraudes ? Qui met en ordre les dossiers devant les juridictions prudhommales ? Qui valorise les actifs par quoi l’AGS pourra être payé ? Qui œuvre pour limiter la casse sociale ? Ce sont les mandataires et, sans leur travail, l’AGS paiera plus et recevra moins.

 Si l’AGS estime que, dans certaines procédures, les honoraires sont excessifs, il lui suffit d’ailleurs d’interpeller la juridiction et de faire valoir ses droits au cas par cas. Au nom de quelle moralité mal comprise, certains veulent-ils faire de nous la variable d’ajustement du financement de l’AGS ? Quelle profession accepterait de passer une centaine d’heures sur un dossier en renonçant à être justement rémunéré pour le travail fourni ?

Alors, oui, ouvrons un large débat public. Nous avons tout à y gagner. Les salariés et les dirigeants que nous avons aidés par centaines y témoigneront de la qualité de notre travail, de notre implication et de notre esprit de service. C’est le restructuring à bas bruit, loin des grands dossiers médiatiques, mais c’est celui qui mérite d’être écouté.

[1] Statistiques internes 2015 à 2019, avant crise sanitaire bien sûr.

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