De nouveaux Ubus

De nouveaux Ubus               

Au-delà de tout doute, les grands corps font semblant. Ils jouent les raisonnables et prêchent le mouvement. Par leur bouche, le « Progrès » parle. Il prononce ses décrets, fixe le destin des humains et des autres. Et pourtant, le  Progrès  n’en finit plus de pourrir autour d’eux, consumant avec lui les derniers restes des mille mondes qui l’ont précédé.  « Partout ça crie, ça étouffe et ça cherche, mais nous ne céderons rien, pensent les grands corps. Nous incarnons la Civilisation, la fierté, l’orgueil de l’espèce : croître et prospérer…Voici la mission indiscutable de notre souverain métabolisme. Aucune hésitation ne doit poindre, jamais, même du coin des lèvres. Nous ne cèderons rien ! Et pour masquer la peur, il nous suffit de courir, les yeux écarquillés et la gorge hurlante, vers un avenir radieux qu’aucune foi ne saurait plus promettre. Pour ne rien voir et ne pas penser, il faut accélérer ! Que tout alentour se dissolve dans le flou. La vitesse, voilà le secret. »  Ainsi tout obstacle appelle le « dépassement », tout échec se fait « défi » et toute limite est repoussée au-delà des monts. Toute altérité même moribonde se révèle toujours trop résistante, trop rigide face au mouvement efficace du capital. Toujours plus loin… On verra bien au moment du prochain choc, il sera toujours temps de trouver de nouveaux mots pour relancer la machine. Ainsi au milieu des alarmes qui finissent par percer, tout de même, au sujet de la catastrophe en cours, fleurit ce vocabulaire guerrier et conquérant, qui transmue l’effondrement en opportunité pour entrepreneur innovant. La disparition rapide des conditions plurimillénaires de la vie humaine sur Terre ? Un saut dans l’inconnu, un challenge qui doit susciter l’exaltation. Et si un virus un peu virulent manifeste sa présence en des lieux bien domestiqués et « pacifiés », alors on lui déclare la « guerre » comme en un temps pas si lointain où l’on excommuniait les sauterelles. Le négatif est effacé, écrasé, la mort même doit être repoussée dans l’invisible et l’asepsie. Tout doit servir à croître, à créer « La  Richesse », c’est-à-dire « Le Profit », c’est-à-dire ? Rien, rien d’autre que des montagnes de choses inertes et des lignes de chiffres sur un écran d’ordinateur, qui certainement un jour s’éteindra. Alors enfin nous aurons la paix…peut-être. Mais à voir l’énergie déployée par ces Ubus, déchainés à courir leurs chimères, il n’est pas aberrant de croire que cet écran et ces lignes de code seront maintenus « quoiqu’il en coûte », bien au-delà de nos chétives existences. Que nos corps serviront au besoin de combustible pour produire l’énergie nécessaire à leur bon fonctionnement. Il faut imaginer Ubu cyborg et une phynance incorporelle, un Dieu absent dont on entretient l’image par des algorithmes mystérieux.

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