Interview de Nicolas Vial: La déclaration des droits de l'homme et du citoyen

Quel a été le déclic pour vous : s’attaquer à la Déclaration universelle des droits de l’homme est un acte quasi voltairien… et là vous glissez sur les droits avec une plume tout aussi acide qu’un philosophe du temps des lumières ? Quelle a été pour vous l’émotion ressentie de/à reprendre les pas de ces hommes engagés et universels qui ont écrit une belle page de la pensée humaine ?

- Ce qui me frappe, c’est le décalage entre la pertinence des droits énoncés dans chaque article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il y a plus de 2 siècles, et la réalité de leur application aujourd’hui. Une simple phrase à chaque fois dont on saisit combien elle n’est pas encore effective. Vous citez Voltaire, un philosophe éclairé mais aussi un commerçant, dont j’ai toujours eu de la difficulté à comprendre qu’il ait poursuivi le profit du marché des esclaves. Comme les autres à son époque, certes, mais justement c’est bien celui-là le problème. Quel Voltaire sommes-nous aujourd’hui ? Nous n’avons toujours pas accompli le chemin annoncé par cette Déclaration. 

Vos dessins ont plein de degrés, accessibles et moins accessibles. Quelles sont les clefs de cette inspiration qui conduit à déployer autant de symbolique pour certains d’entre eux… je pense à l’égalité de chacun, à la liberté de chacun, la liberté de conscience…

- Nous nous heurtons chaque jour à l’inégalité, à tous les niveaux de la société, et pourtant rien ne change. L’oppression n’est pas que politique. Ce n’est pas seulement parce qu’on vit dans une dictature que la liberté nous échappe. Le profit, le pouvoir, la puissance, les acquis, les préjugés enferment. Je pense au système de l’entreprise, à l’emprise socio-économique, à la lourdeur administrative. Les textes peuvent avoir le même effet qu’une dictature : où est la liberté de chacun face à un manager ou un employé à l’abri des textes et de son ordinateur ? Les dessins sont là comme un contrepoint.

Quel est le dessin qui vous a le plus coûté en terme d’énergie et d’émotion ?

- Dans l’article XVI : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assuré, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a pas de Constitution », il y a le dessin d’une cocotte minute avec la soupape sous pression qui éjecte des individus. Elle représente une entreprise qui licencie des employés violemment. Ce système est tellement généralisé que plus personne ne s’en étonne. La violence morale et verbale organisée a des conséquences qui peuvent aussi être physiques. Ce dessin était difficile à penser, exécuter. Et c’est bien là que le chemin reste à parcourir, parce qu’il n’est pas possible de continuer comme si ces façons de faire étaient «rentables». Cela signifie un poids négatif sur la conscience de trop d’individus.

Votre ouvrage est plus qu’illustratif, il est engagement… pensez vous que demain vous puissiez vous lancer dans le même type de création, mais adapté à un public plus jeune…

-L’éducation est un sujet difficile pour moi, parce qu’en tant qu’adulte, je mesure la complexité du parcours propre, de mon chemin d’être humain et artiste. Le dessin me permet peut-être d’exprimer ce que je ne sais pas dire. En tant que dessinateur de presse, j’ai vécu une expérience de liberté créatrice très forte à plusieurs périodes, à L’Événement du Jeudi, dans les années 1980-90, nous avons été nombreux à l’éprouver auprès d’une direction artistique très ouverte, et dans le journal Le Monde aussi, à une époque révolue. Cet engagement était porteur de sens.

J’ai reçu des échos d’initiatives lancées auprès de jeunes à partir de dessins ou livres que j’ai faits et leurs réactions, leurs commentaires ou déclinaisons de dessins à partir des miens m’ont particulièrement touché. Leur compréhension était immédiate. Dans un album jeunesse, La Loi de la Lagune, j’abordais le problème de la liberté à partir d’une histoire de chats faits prisonniers de manière arbitraire… Oui, cela m’intéresserait de poursuivre.

Avec une montée du FN, ne pensez-vous pas qu’on puisse demain avoir quelques soucis liés à ces droits que vous défendez avec une belle démarche ?  

Les droits défendus par cette Déclaration ont des « soucis » aujourd’hui. C’est un mot qui pourrait paraître inadapté, léger, mais si on reprend le sens du mot « tracasserie », on se rend compte qu’il y a une lourdeur, une pesanteur qui peuvent conduire à des réactions inadaptées. Quand rien ne bouge, quand l’air se fige, on étouffe et on se débat… Le problème, c’est que le parti que vous évoquez est encore plus figé que les autres. Dans ce livre, sont repris des articles de droits français, qui sont devenus une référence universelle de la démocratie dans le monde, il suffit de les reprendre un par un et d’y apposer la réponse du FN pour réaliser que cette démarche n’est pas la leur. C’est une question d’éducation peut-être… qu’il est temps d’engager, parce que le pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen n’est pas celui des droits de l’homme. 

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