La bronca des «réalisateurs de clip»

Depuis les années 80, les clips musicaux sont devenus incontournables et s’imposent comme de véritables œuvres artistiques aussi abouties que la création musicale d’un chanteur ou d’un interprète. A une époque, la seule vue de Piaf, d'Aznavour arrivait à galvaniser les émotions de spectateurs peu sollicités par le monde de l’image.

Depuis les années 80, les clips musicaux sont devenus incontournables et s’imposent comme de véritables œuvres artistiques aussi abouties que la création musicale d’un chanteur ou d’un interprète. A une époque, la seule vue de Piaf, d'Aznavour arrivait à galvaniser les émotions de spectateurs peu sollicités par le monde de l’image. Mais l’ère du seul chanteur et interprète pour pousser une mélodie ou une œuvre musicale eût besoin d'un nouveau souffle. Sans le savoir, les dernières décennies ont changé le rapport au monde de la musique par cette connexion à l’image, à la vidéo. Ainsi, les clips très rapidement sont passés de faire valoir anecdotique à un véritable passage obligé et surtout à un art à part entière.

 

Pourtant aujourd’hui, le monde du clip se porte très mal. En effet, le modèle économique mal conçu ou totalement archaïque a vécu. Aujourd'hui, la tendance est à produire des œuvres de plus en plus « low cost » et sans réelle plus value artistique. Alors qu’on produisait des clip musicaux d’une fourchette de 40 000 à 80 000 euros, ce qu’il fallait pour permettre au réalisateur de faire un travail de création et de recherche digne de ce nom, aujourd’hui, la pression du marché pousse vers des production de moins de 20 000 euros voire pire, elle perpétue l’idée qu’on peut faire du bon travail pour beaucoup moins. Les prix de production et de réalisation des clips vont jusqu’à s’échouer à des niveaux de budget de 5000 euros pour la totalité de la production. Quelle équipe peut-elle être payée décemment avec un tel budget? L'industrie ne veut plus payer, elle veut des clips gratuits ou presque, la qualité du contenu n'est plus un objectif, seul compte le temps d'antenne et ce qu'il rapporte. Cette pratique industrielle conduit à un formatage de plus en plus généralisé des œuvres. Un réalisateur de clip d’un très grand nombre de création videomusicales à son actif, un des incontournables du domaine, avouait récemment dans un bar américain niché à quelques rues du centre Beaubourg qu’il avait vu venir ce type de nivellement. Des clips aux couleurs orangées, ayant tous le même formatage et presque identiques dans leur déroulement. Ces clips à la forme appauvrie dégoulinaient sur les écrans avec pour objectif principal le plan produit: Le visage du chanteur sans aspérités entrecoupés de plans de narrations approximatives ou de chorégraphies s'adressant lourdement à des cibles potentielles de consommateurs. Il avait vu aussi la mode de ces clips enchainés les uns après les autres au Canada pour éviter les coûts, les charges sociales jusqu’à la bêtise la plus palpable… la baisse de coût allant en parallèle avec l’absence d’originalité. Pourtant ce que les spectateurs aiment, c'est rêver, être surpris...foule sentimentale. Une réalisatrice talentueuse toujours dans cette ambiance feutrée d’un restaurant parisien se faisait il y a quelques jours bien plus catégoriques. Oui, elle avoue la galère de devoir faire une œuvre artistique avec ces coûts devenus dérisoires et empêchant parfois d’aboutir à une œuvre valable. Un clip c’est une réunion. Un artiste, une équipe, des danseurs, des techniciens et les chef d’orchestre : les auteurs réalisateurs. Il ne doit rien oublier, le travail est sans filet, l’erreur n’est pas possible. La réalisatrice s’attristait parfois de tourner un clip sans que les équipes puissent faire une seule répétition notamment les danseurs. A moins de 20 000 euros, tout doit être nickel sans possibilité d’affinage ou de vraie création, car l'exigence pointilleuse de qualité des donneurs d'ordre à l'arrivée n'a pas changée. Intarrissable cette sommité de la réalisation a rappelé « l’exception culturelle ». Cela a un coût et aujourd’hui, les réalisations de clips sont sacrifiées. Oui c’est un fait. Les réalisations sont la dernière roue du carrosse alors qu’elle sont l’essieu de tout l’engouement qui déclenchera les achats de CD, DVD, MP3… En fait, dans l’espèce d'usine à gaz de l’industrie musicale, le réalisateur de clip est aussi un artiste. Il est aussi important que l’interprète ou le chanteur mais là encore, les dispositifs qui existent mettent le réalisateur dans une posture indigne. En effet, que serait Lady Gaga sans l’image. Que serait un grand nombre d'artistes sans la vidéo ? Vous cernez là toute l’importance de la réalisation et de l'artistique dans un clip. Plus encore, il s’agit parfois de penser l’univers d’un artiste dans la globalité d’une œuvre ou d’un album. Le réalisateur ne compte pas ses heures de préparation, d’analyse, de décrypatage de cette musique. Il devra alors créer une oeuvre à son tour avec l’image… faire l’alliance, l’alchimie ultime et cela en quelques minutes. On comprend donc la dimension de cet ouvrage légué aux réalisateurs. L’hérésie économique vient donc pousser les réalisateurs dans une fronde qui risque de mener à une refonte du modèle financier de cet ordre musical mal pensé. Ainsi les maisons de disque empoche tout ce qu’ont pourrait appeler les royalties. Les artistes viennent ensuite et les réalisateurs sont en dernière ligne. Sans le réalisateur d'un clip, qu'en est-il de l'exposition de l'image de l’artiste, comment peut-il être démultiplié sur les écrans, comment peut-il transmettre son univers et son art sans image? La donne doit changer donc dans le monde des clips. Ainsi, alors que les producteurs des maisons de disques jouent avec des politiques de marketing de plus en plus effarantes, au point parfois d’envoyer des artistes sur un plateau pour tourner leur clip sans qu’il soit même au courant du scénario. C’est pour dire le point de non retour de la considération artistique de certains faiseurs de fric ou de low cost… une forme de collectif de réalisateur vient de prendre conscience de leur devoir de rigueur et de qualité voire de cette exigence dans la défense de l’exception culturelle… pour cela, ils ne veulent plus être cantonné à tenter de surnager dans un océan de faux-semblants, à voir émerger le travail au noir des collaborateurs ou de grever leur salaire pour permettre le bon déroulement d’un tournage. Ils veulent revenir à des niveaux de clip juste décents et permettre à l’art de revenir au milieu de nos écrans TV ou d’ordinateur que ce soit sur M6, MTV, CANALPLUS, YOUTUBE OU DAILYMOTION. L’exigence de qualité et de création a un prix. Pour cela les droits d’auteur doivent être revus rapidement. L’argent est là, c’est le dispositif de rémunération des partenaires qui est resté archaïque voire opaque si on considère la SACEM et ses financements ahurissants. Un réalisateur français touche entre 6 et 7% de droit, dix fois moins que les autres auteurs du clip (auteurs compositeurs). Et ailleurs, les clips sont pourtant vendus à des chaines pour 20 000 euros le pack de 40 diffusions voire plus… les chiffres étant pris dans des documents récents qui sont à disposition pour tout curieux. Le monde des clips souffre donc de cette équation pourtant possible et qu’il suffit de mettre en forme. Une Charte ? Une loi ? Une grève des réalisateurs. Les voix des techniciens s'élèvent aussi contre ces abus ainsi que celles des autres acteurs des clips…voir des artistes… Pour la petite histoire, bon nombre s’investissent à fond dans la réalisation des clips et n’oublient pas les aspects humains c'est-à-dire le salaire de chacun. Ces artistes qui considèrent l'image de leur clip comme une partie aussi essentielle que la musique sont capables d’un partenariat dynamique et fécond avec le réalisateur et l’équipe, mais ils sont aussi conscients du coût de la vie et l’impossibilité de bosser convenablement si l’argent n’arrive pas tout les jours là ou il faut… Le monde du clip est en crise. Revoir les droits d’auteurs, la condition du réalisateur et de son équipe… revaloriser ces œuvres artistiques qui participent fondamentalement de l’exception culturelle.--------- Ce texte a été mené après un entretien long avec plusieurs réalisateurs de clip conscient de leur devoir et désirant pousser leur ART dans la dignité.

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