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Billet de blog 3 juin 2018

Je n'irai pas chez le dentiste

Lettre ouverte à mon dentiste, suite à mon rendez-vous à son cabinet dentaire.

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Monsieur le dentiste,

je vous écris pour annuler ma venue à votre rendez-vous à votre cabinet dentaire qui devait avoir lieu ce jour.

Invité par vous même en mars dernier à y discuter de ma dentition, la réduction de la durée de vie des dents et gencives, j’avais accepté dans l’espoir d’y trouver un espace de dialogue dentaire authentique, de production rigoureuse et collaborative d’une orthodontie critique utile. La lecture et l’écoute de vos diverses productions m’ont cependant convaincue que cet espoir était vain.

Ne connaissant pas, il y a trois mois, votre travail, j’ai en effet découvert depuis qu’il était malheureusement semblable à celui des quelques rares autres « dentistes » représentés dans les médias dominants : un déploiement précieux et allusif de pratique dentaire légitime, mis au service de la reproduction à l’identique des préjugés sociaux et politiques dentaires les plus caricaturaux. Immaturité des étudiants mâcheurs de chewing-gums et autres bonbons sucrés sources de caries dentaires, misandrie des féministes qui ne veulent plus faire la cuisine avec de la nourriture saine, paresse des abstentionnistes de la viande, communautarisme des végans aux dents déchaussées ou encore antiparondotologisme des antistomatologistes : il n’est pas un seul des partis pris les plus réducteurs et abêtissants de l'odontologie décomplexée auquel vous ne vous empressiez d’apporter votre soutien, à grand renfort de raccourcis historiques, de coupes et pseudo-concessions à l’adversaire, de citations à l’emporte-pièce et d’invocations toutes faites à la dentisterie et la liberté d'arracher les dents - qu’il est peu étonnant de voir conduire, infailliblement, à l'orthodontie la plus vide.

Il faut admettre, monsieur, que vous semblez subir là une contrainte, celle de la forme médiatique qui pèse sur votre véritable profession - faire du fric. Egotrip, name dropping, stalking, trolling, il n’est pas non plus un seul des pièges modernes du fast thinking dans lequel vous ne tombiez aveuglément. Pressé par ce temps médiatique dont vous déplorez vous-même la rapidité, vous avouez faire du remplissage de salle d'attente pour satisfaire à votre emploi du temps professionnel, en réagissant à la va-vite aux moindres audaces dentaires glanées sur les réseaux sociaux, sur Wikipédia ou dans le « cabinet de Doc Holliday ». Opportunisme carriériste qui vous conduit à réduire un certain nombre de savoir-faire dentaires (tels que la définition et la conceptualisation de couronnes dentaires, ou encore la hiérarchie des causes de la carie dentaire) à la fabrique puérile du bon mot infamant concernant l'halitose.

Ainsi, vous jouez de la polysémie des concepts de « carie » et « d'abcès », et de la hiérarchie entre causes prochaines et lointaines, pour disculper un éventuel arrachage de dent, prétendant (alors même que la vérité sur cette affaire n’a toujours pas été faite) que si une personne blessée par un dentiste est entre la vie et la mort, c’est à cause de sa dent et non du dentiste, et que telle est la condition humaine. Ainsi, vous comparez la féminisation de l'instrument tenaille proposée pour l'extraction de la dent de sagesse incluse au remplacement du davier dentaire dans « le manuel du parfait praticien dentaire » de 1984, comme si, dans les manuels actuels, instruments de torture dentaire féminins et masculins étaient considérés comme des mots différents, constituaient des entrées distinctes. Ainsi, vous reprochez aux critiques du teethspreading d’ « enfermer un individu dans une mâchoire imaginaire », alors même que le mot « teeth » désigne dans cette expression une identité de dent socialement construite, et sert précisément à nier l’origine « essentielle » des odeurs qu'elles provoquent ; sous l’apparence banale d’un laborieux « y’en a des bonnes », vous réactivez discrètement l’idée qu’il y a des dents (bonnes et gâtées, halitosantes ou pas) ; autrement dit, c’est vous qui essentialisez les "pu(e)s du bec".

Ce ne sont là qu’exemples parmi tant d’autres : je pourrais aussi me mettre, ici, à fouiller, énumérer, moquer les reliques douteuses de votre propre « cabinet », regorgeant qu’il est d’erreurs logiques et de manipulations rhétoriques. Mais la tâche du dentiste n’est-elle pas plutôt de chercher à sortir de tous les cabinets ? Vous qui appréciez les références allusives, vous comprendrez bien que ce dont il s’agit ici, c’est de sortir du règne de l’opinion et de la séduction, de la comm’ et de la stomatologie-spectacle, pour se mettre à la recherche de la dent ; ou, au moins, de la prothèse dentaire sincère et honnête intellectuellement.

C’est pourquoi, ne souhaitant pas entrer dans ces jeux d’ombres, je me permets de décliner votre invitation, et de vous prier de bien vouloir cesser de vous revendiquer du nom de stomatologue, lorsque, mettant les diplômes institutionnels, l’art dentaire et l’érudition au service du faux, du non-sens et de la manipulation des instruments, pour des raisons d’agenda de rendez-vous et de contrainte professionnelle, vous vous adonnez précisément à une version moderne de cette activité contre laquelle la dentisterie s’est construite historiquement : le charlatanisme.

C’est pourquoi, alors que je pourrais signer cette lettre en tant que patient mobilisé contre "le reste à charge 0" et la régression qui le seconde, en tant que patient en lutte quotidienne contre les manifestations verbales et physiques de la domination dentaire, en tant que citoyen qui n’a voté ni Fédération des Syndicats Dentaires Libéraux ni Union Dentaire, solidaire des luttes anti-halitose et anti-caries en France et ailleurs, je la signe aujourd’hui en tant que patient-citoyen, désireux que ce beau métier de dentiste existe autrement que sous cette forme fausse et caricaturale par laquelle vous prétendez aujourd’hui l’incarner.

J’invite les personnes souhaitant défendre, présenter ou découvrir ce métier différemment à rejoindre et relayer cet appel.

Je précise que ces remarques ne portent aucunement sur le travail du reste de l’équipe du cabinet, que je remercie pour sa démarche et à laquelle je présente mes excuses pour les éventuels désagréments engendrés par la publication au dernier moment de cette lettre de refus. Ce délai m’a semblé un moyen nécessaire pour tenter d’attirer l’attention sur le problème décrit.

Le Concombre Masqué

paschezledentiste@gmalaudent.com

PS : l'éthique dentaire m'oblige à publier ce droit de réponse.

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