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Billet de blog 27 novembre 2013

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Bojan Z, l’étoile rouge du jazz des Balkans

Originaire de Bosnie, Bojan Zulfikarpašić a grandi dans le Belgrade des années 1970-80 avant de s’installer en France. Pianiste hyper talentueux, il est très vite adoubé par la fine fleur du jazz français avec son jeu incisif et original, qui fait la part belle à ses racines musicales balkaniques. Le Courrier des Balkans a rencontré ce Yougoslave de toujours, qui se joue des frontières comme des étiquettes.

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Originaire de Bosnie, Bojan Zulfikarpašić a grandi dans le Belgrade des années 1970-80 avant de s’installer en France. Pianiste hyper talentueux, il est très vite adoubé par la fine fleur du jazz français avec son jeu incisif et original, qui fait la part belle à ses racines musicales balkaniques. Le Courrier des Balkans a rencontré ce Yougoslave de toujours, qui se joue des frontières comme des étiquettes.

Propos recueillis par Simon Rico

Le Courrier des Balkans (CdB) : Vous êtes né à Belgrade en 1968 dans une famille où la musique était omniprésente. Vous écoutiez du jazz ?

Bojan Z (B. Z.) : Entre autres, oui. Il y avait aussi de la musique classique, des vieilles chansons de Belgrade, des romances hongroises, russes, les chansons macédoniennes, etc. Dans les années 1960-70, la musique était le meilleur moyen de communication, de divertissement et d’échange. Faire de la musique, c’était alors quelque chose de très banal, au sens positif. Quand les amis ou les cousins venaient à la maison, on se mettait presque toujours à chanter tous ensemble. En vrai, j’ai commencé par les Beatles, à six ans avec l’album Revolver. À dix ans, je connaissais tous leurs disques par cœur. J’ai commencé à relever la musique à l’oreille, sans partitions, ce qui faisait toute la différence avec l’approche classique qu’on m’enseignait au conservatoire. Le niveau y était incroyablement élevé, mais j’étais une sorte de marginal, ce qui correspondait tout à fait à mon état d’esprit.


• Bojan Z en concert à la Bellevilloise (Paris 20e) ce vendredi :
BalkanofoniK 3 : le Courrier des Balkans fête ses 15 ans !
• Écoutez notre playliste spéciale sur Balkanophonie :
Musique : Bojan Z, l’étoile rouge du jazz des Balkans 


Ce qui m’intéressait, c’était de jouer, de partager la musique avec d’autres musiciens et le public, pas cet état d’esprit de compétition qu’on essayait de m’inculquer. Le jazz, c’est venu quand j’avais 14 ans. Mon père avait une collection de jazz présentée par Norman Granz. Il y avait une quinzaine de disques plutôt swing, Dizzie Gillespie, Stéphane Grappelli, etc. Puis assez jeune, j’ai découvert les groupes de jazz du début des années 1970, comme Weather Report, Chick Corea, etc. J’écoutais aussi du rock progressif, Yes, Genesis, et même du hard rock. Ensuite, j’ai écouté du punk tout en ayant un look de hippie... Et en même temps, je m’intéressais aussi à la musique classique. J’ai toujours conservé cette volonté d’éclectisme.

CdB : À la fin des années 1970, la jeunesse yougoslave a connu une période d’émancipation au moment où le titisme s’affaiblissait, avec l’explosion du punk et de la new wave. Comment avez-vous vécu cette période ?

B. Z. : Je me suis pris cette vague en pleine face. Il y avait notamment le disque Paket Aranžman qui a complètement changé la scène rock de Belgrade. Je me suis d’ailleurs souvent demandé pourquoi l’effervescence culturelle avait été aussi forte à ce moment-là puis pourquoi tout s’était ensuite effondré jusqu’à la misère qu’on a connue. Je me souviens avoir lu quelque part que Tito était devenu sénile vers 1968-69. À l’époque, c’était le chef tout puissant, tout le monde le craignait et le respectait. Il paraît qu’il aurait dit : « Laissez les jeunes s’amuser ! », et les autres responsables l’auraient écouté. Tito profitait alors de son aura, du fait qu’il avait imposé la Yougoslavie sur la scène internationale et qu’il était déjà devenu une figure historique. C’était une sorte de dictateur gentil, si l’on peut dire. Il avait compris, avec tous ces gens importants qui venaient en Yougoslavie, combien l’art et de la culture pouvaient faire de lui une super star... Toute cette effervescence me donnait envie de ne surtout pas quitter cet endroit. J’étais ravi de vivre à Belgrade, jusqu’à ce que je m’implique vraiment dans le jazz. La scène jazz était toute petite et plutôt fermée et j’ai commencé à vouloir aller à l’étranger. Comme les États-Unis représentaient la Mecque du jazz, j’ai été pris d’une sorte de rêve américain. À l’âge de 18 ans, ce rêve est devenu réalité.

CdB : En 1986, vous avez obtenu une bourse pour aller étudier le jazz au Blue Lake Fine Arts Camp dans le Michigan... Ça vous a beaucoup changé ?

B. Z. : En fait j’avais déjà voyagé à l’étranger. En 1979, j’avais passé deux mois en Angleterre. J’avais acheté mes premiers disques de Police, de Supertramp, de Public Image Limited, j’avais croisé des punks dans les rues de Londres. Je m’étais pris en pleine poire toute cette énergie. J’avais donc déjà fait un peu l’expérience des endroits dont je rêvais via la musique. Ensuite, je me suis retrouvé aux États-Unis, et c’était une bonne chose de remplacer le rêve par la réalité. Parce que ce n’est pas du tout la même chose. J’y suis resté tout l’été. Quand mon père m’a déposé à l’aéroport, il m’a dit : « Ne déconnes pas, si tu ne fais pas ton service militaire, on te considérera comme déserteur et tu ne pourras plus revenir en Yougoslavie. Ce sera alors à moi de te courir après, donc tu rentres ! ». Je suis donc revenu pour faire mon service et terminer ma dernière année conservatoire, même si ça n’avait plus aucun sens. J’étais plutôt en guerre contre les profs, je perdais mon temps et eux le leur.

CdB : C’était comment le jazz en Yougoslavie ?

B. Z. : Disons que l’état d’esprit avec lequel les musiciens de jazz yougoslaves approchaient cette musique se résumait à : « Ok, mon gars. Maintenant, tu t’assois là et tu te tais. Ça c’est du jazz, et tout ce que t’écoutais jusqu’à maintenant, c’est de la merde ». Une approche sectaire, donc. Mais j’ai accepté ça parce je me disais que j’étais jeune et que peut-être ils avaient raison. Puis je me disais aussi que comme mes idoles - Herbie Hancock, Keith Jarrett, etc. - avaient écouté cette musique pour trouver leur style, peut-être que je devais faire pareil. C’est à ce moment-là que le monde du jazz s’est ouvert à moi. Quand j’ai découvert le jazz des années 1920, 1930, les disques d’Earl Hines, d’Erroll Garner, de Duke Ellington, ça m’a complètement retourné.

CdB : En 1988, vous choisissez de nouveau de partir à l’étranger. Cette fois, direction la France...

B. Z. : Je ne voulais plus retourner aux États-Unis parce que je me sentais de plus en plus européen. Néanmoins, avant de partir, il fallait que m’acquitte de la pire épreuve pour moi : enfiler l’uniforme et porter un fusil pendant toute une année. Juste avant ça, j’ai rencontré une Française, avec qui je suis resté en contact pendant tout mon service militaire. C’est à cause d’elle que j’ai choisi Paris. J’avais aussi appris le français à l’école, je pensais que ça allait faciliter mon intégration... Je me suis inscrit au CIM, qui était considéré comme la meilleure école de jazz en France. J’étais très content parce que même si le niveau des cours n’était pas aussi exigeant qu’aux États-Unis, c’était un bon endroit pour rencontrer des musiciens. C’est là que j’ai rencontré la plupart des gens avec qui j’ai démarré : le saxophoniste Julien Lourau, le guitariste Noël Akchoté. Sans oublier que dans le Paris de la fin des années 1980, il y avait plein de clubs de jazz et aussi plein de vieux jazzmen, ceux qui avaient fait les beaux jours du label Blue Note. Tout ce brassage-là, c’était une sorte de paradis pour moi. J’habitais Bastille, je sortais dans les clubs tous les soirs. Ensuite, j’ai commencé à donner des cours, à jouer un peu partout.

CdB : Est-ce que la grave crise politique et économique qui sévissait en Yougoslavie ne vous a pas donné envie de vous échapper ?

B. Z. : À l’époque, j’étais assez jeune, et je n’avais pas encore une conscience politique très développée. Je savais juste que le communisme c’était une blague, en tout cas la manière dont il nous était présenté en Yougoslavie. Je me suis vraiment rendu compte de la gravité de la crise économique pendant mon service militaire. En un an, la valeur du dinar avait été divisée par dix. En vrai, les histoires politiques et économiques, ça ne m’intéressait pas. Je savais que c’était la Bérézina, c’est tout. Par contre, quand j’ai senti que la guerre allait commencer, j’ai été aussi choqué que tout le monde. Personne ne pouvait imaginer que ça allait finir comme ça.

CdB : Votre carrière de musicien a décollé en France au moment même où la guerre faisait rage en Croatie et en Bosnie. Comment avez-vous vécu cette période particulière ?

B. Z. : J’ai rencontré Henri Texier en 1991. Il avait entendu par l’intermédiaire de son fils des bandes que j’avais enregistrées en cachette à l’IRCAM. Comme il avait aimé ces démos, il a pris son téléphone et m’a proposé de travailler avec lui. Pour moi, c’était énorme, je passais de salles de 50-100 personnes à des salles de 500 voire 5.000 personnes. J’ai commencé ma première tournée avec Henri au printemps 1992, juste au moment où le bordel commençait à Sarajevo, les premières bombes, les premiers morts. L’après-midi, j’appelais ma tante, j’entendais les bombes tomber, elle hurlait, et le soir, je devais être en forme, et jouer de la musique. Voilà. Ça a été une expérience que j’aurais évidemment préféré éviter.

CdB : Vous avez grandi à Belgrade, mais vous aviez donc une partie de votre famille à Sarajevo ?

B. Z. : Zulfikarpašić, c’est un nom qui vient de Foča, dans l’est de la Bosnie. Le gros de ma famille habitait Sarajevo, mes grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins. La famille de mon père venait de Sarajevo et celle de ma mère de Mostar, là où j’ai aussi des proches. Donc même si je n’étais pas sur place quand la guerre a eu lieu, toute ma famille a été touchée par ce malheur. J’ai traversé une période tourmentée jusqu’aux bombardement de 1999 sur Belgrade, là où il y avait mes parents, mon frère et mes amis. Il a fallu que j’assure à fond la musique alors que pendant plus de trois ans et demi, entre 1992 et 1995, je n’ai pas pu retourner là-bas. Ce qui était paradoxal parce que d’un autre côté, je commençais à voyager partout dans le monde grâce à la nationalité française que j’avais pu obtenir. Malgré tout, je restais très lié à ma famille. Heureusement, j’ai vite compris que je leur étais bien plus utile à Paris que sur place. Là-bas, j’ai plein d’amis qui ont été mobilisés de force par l’armée pour aller se battre sur le front... Mon rôle, ici, c’était de faire le central téléphonique. En effet, les autorités avaient commencé par couper les lignes de téléphones pour briser les liens entre les gens et favoriser la haine. De fait, c’était très compliqué d’avoir des nouvelles. Donc, moi, j’appelais à Belgrade, j’obtenais une liste d’une vingtaine de numéros avec les noms des personnes que je devais informer qu’untel et untel allait bien, prévenir tel et tel autre qu’il allait recevoir de l’argent, etc. Je réparais les liens entre les gens là-bas.

CdB : En 1999, vous sortez Koreni, un disque dans lequel vous explorez vos racines musicales balkaniques. Cet album, c’était une sorte d’exutoire, de bilan, après une décennie noire ?

B. Z. : Je m’étais rendu compte que l’axe qui intéressait le public et les journalistes, c’était le fait que je venais de Yougoslavie, de là où il y avait eu la guerre. Du coup, je me suis dit que j’avais l’occasion de changer l’image noire que les gens avaient eu de mon pays pendant ces longues années. Grâce à la musique, je pouvais tenter de dépolluer les esprits - ça reste encore le cas aujourd’hui, d’ailleurs. Après les concerts, il y avait plein de personnes qui venaient me voir pour me dire que ça les avait beaucoup touchés. Évidemment, parmi ces personnes, il y avait des Croates, des Serbes, des Slovènes, des Macédoniens, des Bosniaques, etc., mais aussi des Palestiniens, des Juifs, ou des Syriens. En fait, tous retrouvaient dans cette musique de Koreni des couleurs orientales, balkaniques, des couleurs ottomanes.Koreni est sorti au moment où explosait le cinéma de Kusturica. Il n’y avait que ça qui était connu hors de la Yougoslavie, avec tous les clichés qui allaient avec. À l’époque, j’étais l’un des premiers à mélanger les rythmes impairs balkaniques au jazz alors que maintenant, c’est presque devenu un must ! Ce disque c’était une sorte d’aboutissement pour que je puisse passer à autre chose. Certes, je transpire la musique folklorique balkanique, je la sens d’une manière très forte, mais je ne suis pas que ça. J’écoute aussi beaucoup de classique, de rhythm & blues, de rock, de jazz, de musiques ethniques, etc.

CdB : Vous êtes quand même revenu aux musiques balkaniques. D’abord en 2006 avec Xenofonia puis en 2010 avec Amulette, l’album que vous avez arrangé pour la chanteuse bosniaque Amira. Comment est né ce projet qui adapte en jazz les musiques traditionnelles des Balkans ?

B. Z. : Ça a commencé pendant un festival à Sarajevo. L’organisateur m’avait contacté quelques semaines avant pour me proposer de rencontrer Amira, que je ne connaissais pas. Il m’avait envoyé un disque en me disant que si ça me plaisait, on pourrait peut-être faire un concert ensemble. J’ai beaucoup aimé son chant, la manière dont elle faisait passer l’émotion si particulière du sevdah. On s’est rencontré à Sarajevo la veille du concert, on a fait à peine deux répétitions et puis on a joué devant 900 personnes. La moitié de la salle pleurait... Du coup, j’ai proposé en riant à Amira de faire une tournée « Les grands-mères pleurent » ! Blague à part, quelques mois après, on a fait une mini-tournée en Bosnie. Les salles étaient de nouveau combles. Amira m’a alors demandé de produire un album,ce que j’ai toute de suite accepté. Non seulement j’appréciais la qualité de ce qu’on jouait ensemble, mais en plus, c’était l’opportunité pour moi d’aller faire des concerts dans les Balkans, où je ne venais presque jamais. Pour vous faire une confidence, je viens juste de commencer à travailler sur notre prochain disque !

CdB : Le public ex-yougoslave a-t-il toujours bien réagi face à cette musique originale ?

B. Z. : Au début, on a surtout joué en Bosnie puis ensuite on a donné un concert à Belgrade pendant le festival Les Jours de Sarajevo... Belgrade... J’adore cette ville, je suis fier de venir de là-bas, chaque fois que j’y vais, je vois des choses magnifiques, mais en même temps, je m’en prends plein la figure. On a joué à Kolarac, la salle de référence de la musique classique. À la fin du spectacle, on sentait le public particulièrement ému, et puis il y a une vieille dame au premier rang qui a lancé à Amira : « Ça, tu peux le dire dans ta ville, pas ici ! ». Voilà, Belgrade, c’est ça : le pire qui côtoie le meilleur. Dans ces moments-là, il faut prendre sur soi, ne pas se laisser pas atteindre par ces conneries, ne retenir que le positif. De toute façon, là-bas, les gens ont suffisamment de problèmes pour ne pas en rajouter. Ça leur fait déjà assez de peine de voir quelqu’un se permettre de faire quelque chose comme ça. En mai dernier, on est revenu en quartet à Kolarac, ça a été un énorme succès, 200 personnes n’ont même pas pu entrer. Cette manière originale de présenter les chansons que tout le monde connaît là-bas a trouvé son public. Je suis fier de ce projet.

CdB : Vous allez jouer le 29 novembre à la Bellevilloise, le jour de la fête nationale yougoslave. Cette date évoque-t-elle quelque chose de particulier pour vous ?

B. Z. : Je suis super politique, donc ça m’intéresse. Je n’ai pas peur d’en parler, de la fête nationale yougoslave ! Le fait que je sois né dans ce pays, que j’ai de la famille dans tout ce qui fut la Yougoslavie et que j’ai pu voyager, voilà tout ce qui fait que je considère toujours aujourd’hui la Yougoslavie comme mon pays. Quand je suis en Slovénie, je suis chez moi, quand je suis en Croatie, je suis chez moi, quand je suis en Bosnie, je suis chez moi, quand je suis en Macédoine, je suis chez moi, quand je suis au Monténégro, je suis chez moi, etc. Ce sentiment-là, on a beau essayer de me l’enlever, il reste toujours. En même temps, j’ai aussi un passeport français ! J’ai été très surpris par la vitesse à laquelle les Yougoslaves ont disparu. Pourtant, on était des millions... Du jour au lendemain, des gens ont décidé, pour des questions de survie, qu’ils étaient Serbes, Croates, ceci ou cela. Moi je n’avais pas ces problèmes ici donc je n’ai pas changé. Je me souviens d’un ami qui m’avait raconté comment un de ses profs lui avait expliqué ce qu’était la Yougoslavie, la devise « Unité et fraternité » : « voilà six bâtons, prenez-les ensemble et essayez de les casser. Impossible. Maintenant, si vous les prenez un par un, c’est beaucoup plus facile ». C’est aussi bête que ça. Déjà, on parle la même langue, et ça, c’est impossible de l’oublier. Moi, je fais partie de ceux qui ont appris une langue, le serbo-croate, avec toutes ses finesses et toutes ses différences... L’idée de faire un concert le 29 novembre pour défendre ces valeurs d’unité et de fraternité, ça me plaît beaucoup !

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