Le Mouvement Gulen : une analyse politique

interview d’Ezgi Basaran pour le Journal Radikal

Politologue et chroniqueur Sahin Alpay est un spécialiste reconnu sur  les questions de société et de religion en Turquie.

Il a parlé au journal turc Radikal, de tendance gauche, du mouvement Gulen qui est au cœur de l’actualité politique en Turquie.  

Voici la traduction de son interview dans Radikal :

Lors d’une conférence, tenue un an avant à Oxford, vous aviez eu un discours portant sur le Mouvement. De quoi avez-vous parlé ?

En mai 2010, l’Université d’Oxford avait organisé une conférence sur le thème de “La Politique étrangère turque”. Ils m’ont demandé d’intervenir sur l’influence des sociétés civiles - et plus particulièrement du mouvement Gulen – sur la politique étrangère. Mais je souhaite d’abord mettre au clair certaines choses. Je ne suis ni croyant ni pratiquant.

Pourquoi ressentez-vous le besoin de le préciser ?

Parce que l’intérêt que je porte pour la religion est motivé par ma volonté de comprendre la société, je n’ai aucune chance d’y parvenir si je laisse de côté cet aspect de la question. Voilà pourquoi je m’intéresse au mouvement Gulen. Mais cet intérêt ne veut absolument pas dire que je sois membre d’une quelconque société religieuse. Il me semble important de préciser que je suis un politologue observant le mouvement Gulen d’un point de vue extérieur.

Et pour en revenir à la conférence…

J’ai tenté d’expliquer l’influence du mouvement Gulen tant sur la politique intérieure du pays que sur sa politique étrangère. Mes propos ont sans aucun doute suscité l’intérêt d’une partie de mon auditoire. Il existe en effet un intérêt croissant pour le mouvement Gulen. Pour quelle raison me direz-vous? Sans doute pour ses écoles. On peut par ailleurs expliquer la sympathie à l’égard de ce mouvement pour sa conception contemporaine de l’Islam, promouvant le respect de la différence, insistant sur l’importance de l’économie de marché, favorable à la candidature turque à l’UE et reconnaissant le caractère normatif de la science compatible avec le fait religieux.

Quelles sont les limites d’une organisation de la société civile basée sur la religion ?

Il existe trois types d’Islam en Turquie : le premier est l’Islam officiel, c’est-à-dire l’islam contrôlé par l’État. Le second est l’islam politique. Et enfin le troisième, est l’islam populaire, celui issu de nos traditions et reposant sur les ordres religieux. Au début du XXe siècle, un certain nombre de traditions relevant de confréries ont vu le jour selon cette conception.

Lorsque le lien existant entre les Sheikh [hauts dignitaires religieux] et les fidèles s’est rompu, des chefs spirituels apportant de nouvelles interprétations du Coran sont apparus. Parmi eux, on retiendra Saïd Noursi. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle apparaît le mouvement Gulen, apportant des interprétations nouvelles à la conception de l’Islam de Noursi. Nous ne pouvons plus qualifier le mouvement Gulen de confrérie, mais de courant religieux. Ensuite celui-ci est devenu un mouvement d’utilité publique, tel qu’ils se définissent eux-mêmes.

Quelle est selon vous la définition d’un mouvement d’utilité publique ?

Le devoir de tout musulman est de répondre aux besoins spirituels et sociaux de la société. Gulen possède une très grande influence sur ses fidèles. « Gagnez de l’argent ! Et avec l’argent que vous gagnerez, construisez des écoles, des hôpitaux et fondez des associations de solidarité afin d’œuvrer pour le développement du pays. » Tel est son mot d’ordre.

Ce mouvement en arrive à dépasser les simples frontières de la Turquie. La société turque accuse la nouvelle donne économique du début des années 1980, caractérisée par une ouverture sur l’extérieur. Cette ouverture de l’économie a permis aux entrepreneurs turcs – en particulier après l’arrivée de l’AKP au pouvoir - d’étendre leurs activités commerciales aux quatre coins du globe. Je pense que le mouvement Gulen a entre autres été l’un des principaux initiateurs de cette nouvelle donne. Ce mouvement est basé sur le commerce et l’éducation.

Dans quelle mesure s’agit-il d’un mouvement pour le commerce ?

Gulen a toujours défendu l’économie de marché. J’ai visité certaines des écoles qui sont implantées dans pas moins de 120 pays en tout. Ses écoles étaient au début le résultat d’accords avec les autorités locales. Les autorités locales mettaient à disposition les bâtiments destinés à abriter les futures écoles. Ensuite le mouvement équipait ces écoles d’ordinateurs et de matériel de laboratoire rapporté de Turquie.

Les autorités locales dispensent des cours basés sur les programmes nationaux, tandis que le mouvement Gulen encadre les cours d’Arts plastiques, d’Anglais et les cours optionnels de langue turque. Peu après l’entrée en fonctionnement de ces écoles, des entrepreneurs venus de Turquie commencent à y exercer des activités commerciales. En effet, ces écoles permettent en même temps d’établir un pont pour les échanges commerciaux.

Ces écoles produisent des personnes ayant des outils en main. Passé un certain temps, des groupes d’entrepreneurs turcs commencent à se former autour de ces écoles.

Et ces entrepreneurs turcs font partie de mouvement Gulen, n’est-ce pas ? 

Bien entendu.. Dans un premier temps ces entrepreneurs sponsorisent ces écoles : il s’agit d’une première étape. Ensuite, ces écoles deviennent payantes et commencent à s’autofinancer.

Ce modèle fonctionne-t-il dans tous les pays ?

Oui, avec toutefois certaines nuances. Certaines applications varient suivant la situation locale. Le nombre d’hôpitaux dans certains pays y étant moindre et payant depuis le début, un tel modèle est alors inutile.

Vous savez, une des caractéristiques notables du mouvement Gulen réside dans  son mode de financement : on demande à chacun des membres de verser une somme d’argent en proportion de ses revenus afin de financer ces services. La tradition de « faire des donations pour la réalisation de services » est présente dans la confrérie.

« Je ne suis pas en faveur des confréries, mais j’éprouve une certaine sympathie pour cette confrérie » a-t-il affirmé. La différence entre les deux, réside-t-elle dans le fait de faire ou non des donations ?

Il ne s’agit pas seulement de faire des donations. Le mouvement Gulen revêt bien évidemment une dimension religieuse comme certains de leurs discours le rappellent.

 Les personnes éprouvant seulement de la sympathie pour ce mouvement participent-elles à ces discussions ?

Oui cela arrive. De toute façon, la question n’est pas de posséder ou non une carte de membre du mouvement. Or lors de ces discussions, outre les propos de Gulen, on mène des débats sur les moyens de développer au mieux ces services.

Quels sont les différents types de courants de pensée au sein du mouvement, si toutefois ces différences existent ?

Bien sûr qu’il en existe. Une des caractéristiques principales de ce mouvement est qu’il ne repose pas sur un modèle centralisateur. D’ailleurs ils m’avaient dit un jour : « Il existe deux raisons expliquant notre expansion : la première, c’est que nous répondons au besoin de nombreuses personnes aspirant à vivre dans la modernité tout en étant musulman. La seconde raison repose sur le fait que nous ne dépendons pas d’un système centralisateur basé sur la hiérarchie. Nous privilégions l’esprit d’initiative. »

Fethullah Gulen n’intervient-il donc jamais sur ces questions ?

Disons qu’il dispense des recommandations d’ordre général.

D’après ce que je sais, il existe des structures telles que des organes de consultation en charge de mettre en pratique ces recommandations générales ?

Les représentants du mouvement s’entretiennent de ces questions avec Gulen. Mais ils prennent par ailleurs pas mal d’initiatives.

Lorsque vous parlez d’initiatives… l’argument selon lequel « Plus que le roi, il existe dans l’entourage de Gulen les royalistes, qui font des choses que celui-ci n’a pas forcément demandées » vient-il de là ?

J’ai déjà dit que dans une organisation aussi vaste, il existe différentes conceptions notamment sur la manière de travailler, ou concernant la situation de l’économie de la Turquie ou de sa politique étrangère. Par exemple, il y en a qui approuvent le fait que le Procureur Sarikaya interroge les dirigeants du MIT [Services de Renseignement turc] en qualité d’accusés, d’autres qui le désapprouvent. Certains les défendent d’autres non.

Le fait de soutenir ou pas n’est-ce pas justement un acte politique ?

En effet, sauf que derrière les journaux que publie le mouvement il y a ceux qui les rédigent. Le mouvement Gulen n’est pas un mouvement à but politique, mais par ses activités, celui-ci exerce tout de même une certaine influence, tant sur la politique intérieure du pays que sur sa politique étrangère.

Vous avez écrit sur le rôle joué par la confrérie dans le recul progressif de la tutelle de l’armée. Cette influence a-t-elle opéré par le biais des journaux et de la télévision ?

Des publications favorisant l’ancrage démocratique en Turquie ainsi que l’effondrement des conceptions basées sur un autoritarisme laïque ont été diffusées par tous ces médias. Quant à la politique étrangère…

Grâce à la confrérie, la Turquie a fait davantage parler d’elle. Gulen s’est en effet positionné en faveur du « Oui » lors du dernier référendum. Et ceci a été perçu  comme une entorse faite à son principe de réserve vis-à-vis des questions politiques.

Même au sein du mouvement certains le pensaient. Toutefois, son explication était la suivante : le référendum était vital pour la Turquie. C’est-à-dire que la confrérie n’est pas un mouvement politique, mais son influence tant sur la politique intérieure du pays que sur sa politique étrangère est incontestable.

Certains affirment qu’une paranoïa autour de mouvement s’est développée. Est-ce le cas ?

En ce moment deux théories du complot s’affrontent. La première affirme qu’ « Ergenekon se cache derrière tout ça » et l’autre affirme que « c’est le mouvement »… Suite au procès de Sik, des personnes avaient placardé des pancartes disant « La confrérie ne mettra pas la main sur le Club de Football Fenerbahce ». Sottises ! Quel est le rapport entre le mouvement et le club Fenerbahce ?!

Mehmet Sevket Ezgi (Essayiste pour Milli Gazete) avait écrit qu’  « une structure semblable à  l’Opus Dei  [prenait] forme en Turquie. Leurs cadres s’infiltrent dans les institutions afin d’en prendre le contrôle ».

Bien sûr il existe de grandes chances qu’il parle du mouvement. Je n’appelle pas cela de la paranoïa. Certains étudiants ayant bénéficié de bourses octroyées par la confrérie pour la poursuite de leurs études, ou bien des étudiants diplômés de ces écoles ont sans doute ensuite intégré la Police, les Tribunaux ou toute autre institution publique.

Mais je n’accorde pas trop de crédit aux affirmations selon lesquelles le mouvement agirait en tant qu’organisation politique suivant des instructions précises. On connait très bien les traditionnelles disputes entre  les services secrets militaires et ceux du MIT !

À la fin de votre article intitulé « Renforcement ou affaiblissement de l’Autoritarisme? » vous concluez que « Nous nous trouvons confrontés à un gouvernement incapable d’assurer une coordination entre les Services secrets, l’État-major et le MIT. » Avec un gouvernement aussi fort, comment se fait-il que le premier ministre n’y parvienne pas ?

Il faut croire que le gouvernement n’est pas si puissant que ça ! Une lutte d’influence oppose le MIT et les Forces de Sécurité. Le Gouvernement ne parvient pas à contrôler les organes de renseignement, il manque d’autorité en la matière. Le fait de jeter des gens en prison en utilisant le TMK [Loi relative à la lutte contre le terrorisme] et le TCK [Code pénal Turc] n’est pas faire preuve d’autorité !

J’ai croisé Fethullah Gulen trois fois. Dans les années 1990, j’écrivais pour le Journal « Milliyet », il avait fait venir des journalistes à deux reprises. Une fois, j’avais été appelé pour faire un discours devant différentes universités américaines.

Lorsque j’ai parlé de ma volonté de rencontrer Gulen, nous nous sommes rencontrés en 2007 dans sa Ferme située en Pennsylvanie. Je lui ai dit : « Monsieur Gulen, les gens doivent suivre davantage vos conseils. Vous incarnez tout le contraire de la pensée radicale et rétrograde. Comment expliquez-vous une telle hostilité de la part de vos détracteurs ? » Celui-ci a alors répondu : « Ils ne me comprennent pas, pas tout le monde ne me comprend. »

Le mouvement accorde-t-il une importance particulière au Kurdistan irakien?

Pour des raisons à la fois d’éducation et de commerce. Comme vous le savez sans doute, il y a eu sous le Gouvernement AKP un accroissement significatif des initiatives vers le Moyen-Orient visant des marchés autres que les marchés traditionnels.

Le mouvement Gulen y est pour beaucoup. Le mouvement Gulen est une organisation religieuse qui n’exclut aucun groupe ethnique. La confrérie s’est développée dans le respect de la diversité. Il existe deux raisons expliquant l’hostilité du Mouvement nationaliste kurde et du PKK :

La première, c’est que le PKK est basé sur un autoritarisme laïc. Elle en veut à la confrérie de par sa dimension religieuse. La seconde raison, c’est qu’elle contribue à ce que certains jeunes kurdes sortent de la sphère d’influence du PKK.

Dans le programme du mouvement, existe-t-il une volonté de détourner les jeunes kurdes du mouvement PKK ?

Je ne peux pas affirmer qu’une telle volonté n’est pas présente. En revanche, autant ce mouvement est turc, autant il est également kurde. Lorsque j’ai rencontré les professeurs enseignant au nord de l’Irak, je me suis rendu compte que les Arabes et les Kurdes étaient présents au sein du mouvement dans les mêmes proportions que les effectifs présents en Turquie.

De plus, étant donné que le mouvement possède une approche pan humaniste, on peut même constater, - cela reste toutefois color: #444444; line-height: 1.5; "> 

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