Dopage chez Arkéa : un remake de l’affaire Cahuzac

Les dénégations des managers de l’équipe cycliste rappellent celles de l’ancien ministre, mentant à la France entière avant d’avouer avoir possédé un compte en Suisse.

 

Nier « en bloc et en détails » : l’expression a, depuis sa popularisation par son auteur, fait flores. Elle restera longtemps encore associée à ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Cahuzac », du nom de l’ancien ministre du Budget de François Hollande, dont elle a largement contribué à ternir le mandat. Davantage encore que le fait d’avoir détenu un compte en Suisse, non déclaré à l’administration fiscale française, c’est celui d’avoir menti — aux médias, aux députés, aux Français — que traînera comme un boulet Jérôme Cahuzac, et qui le précipitera dans sa chute. Retour sur un scandale emblématique des dérives de la classe politique.

Tout commence le 4 décembre 2012, quand Mediapart publie, sous la plume de Fabrice Arfi, une enquête intitulée « Le compte suisse du ministre du Budget ». Selon le journaliste, Jérôme Cahuzac a possédé « pendant de longues années » un compte dans l’antenne genevoise de la banque UBS. Jamais déclaré au fisc tricolore, l’argent déposé sur ce compte aurait été transféré à Singapour, avant que son propriétaire ne procède à sa fermeture en 2010, juste avant de devenir président de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Toujours selon Mediapart, une partie de la somme en question aurait servi à l’achat d’un appartement.

Fraîchement nommé à Bercy, Jérôme Cahuzac dément fermement les accusations de Mediapart, les qualifiant de « diffamatoires ». Le lendemain, Mediapart enfonce le clou, en publiant un enregistrement d’une conversation téléphonique attribuée au ministre, au cours de laquelle celui-ci reconnaît l’existence du compte suisse. Nouvelles dénégations de l’intéressé, qui assure aux médias – et c’est beaucoup plus grave, au Premier ministre de l’époque, Jean-Marc Ayrault – n’avoir « jamais » possédé un compte en Suisse « ou ailleurs à l’étranger ». La période des fêtes met provisoirement la polémique sur pause mais, le 8 janvier 2013, le parquet de Paris annonce l’ouverture d’une « enquête préliminaire au chef de blanchiment de fraude fiscale ».

Contre toute évidence, Jérôme Cahuzac s’obstine à nier « en bloc et en détails » les faits qui lui sont reprochés, attaquant Mediapart en justice et se félicitant que l’enquête du parquet permette « de démontrer sa complète innocence des accusations absurdes dont il fait l’objet ». Las, la justice établit mi-mars que c’est bien la voix du ministre que l’on entend sur l’enregistrement dévoilé par Mediapart. Le 19 mars, le parquet ouvre une information judiciaire contre X. Quelques heures plus tard, le ministre annonce sa démission, tout en maintenant sa version. Jusqu’au 2 avril, quand le Canard Enchaîné révèle que Jérôme Cahuzac est passé aux aveux : oui, il a bien possédé un compte en Suisse, abondé de 600 000 euros, qu’il a transférés à Singapour. Cahuzac demande « pardon » à ses anciens collègues, concédant avoir « été pris dans une spirale du mensonge ».

Le déni n’est pas le privilège des puissants. Bien loin de la politique, les cyclistes de l’équipe Arkéa-Samsic seraient-ils, avec l’ensemble de leur staff, eux aussi entraînés dans une « spirale du mensonge » ? Trois des coureurs de l’équipe bretonne — la banque Arkéa et l’entreprise Samsic ont toutes deux leur siège en Bretagne — sont, en effet, visés par une enquête visant à faire la lumière sur des soupçons de dopage pendant le Tour de France — qui se courait, crise sanitaire oblige, cette année en septembre. Le 16 septembre, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) et la fondation antidopage de l’UCI (Union cycliste internationale) ont mené une perquisition dans l’hôtel que les coureurs occupaient à Méribel.

Les enquêteurs ont notamment retrouvé du sérum physiologique et du matériel servant aux injections dans la chambre de Nairo et Dayer Quintana et de Winner Anacona, tous trois de nationalité colombienne. Or « depuis 2005, tout ce qui sert à une technique de perfusion fait partie de la liste des produits interdits » par les instances mondiales du vélo, rappelle dans Ouest-France le médecin du sport Jean-Pierre de Mondenard : « le sérum physiologique est donc prohibé. Sa détention accrédite une méthode dopante. Sa simple possession est répréhensible ». Quelques jours plus tard, le parquet de Marseille a ouvert une enquête contre les frères Quintana, menant à la garde à vue de leurs médecins et kinésithérapeute personnels.

En dépit des charges pesant contre eux, les membres de l’équipe Arkéa continuent de nier, eux aussi, « en bloc et en détail », comme l’aurait dit Jérôme Cahuzac. « Aucune substance dopante n’a jamais été retrouvée », a ainsi osé affirmer Nairo Quintana, qui n’a « rien à cacher » et a été « toute (sa) vie un coureur propre ». Même son de cloche du côté du staff, dont le manager général, Emmanuel Hubert, soutient « bien évidemment (ses) coureurs ». Et pour cause, selon lui, l’équipe Arkéa-Samsic, « membre du mouvement pour un cyclisme crédible, a toujours (…) démontré son attachement à l’éthique ». Une défense un peu courte, dont on se demande comment elle parviendra à convaincre qui que ce soit. À moins qu’elle n’ait été soufflée au plus haut niveau de la banque Arkéa, dont le président, Jean-Pierre Denis, a notamment sévi en son temps auprès de Jacques Chirac, Édouard Balladur ou Jean-Marie Messier.

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