Jacques Chirac et la théorie du swag, épisode 2: Grandeur, décadence, swagance

In the previous episode of Jacques Chirac and the swag theory : Nous sommes en novembre deux-mil zeu-quator. Les internets et tout particulièrement les rézosociaux, au crépuscule de la Vème République, sont en pleine chiracmania, couvrant de louanges l'homme qui a instauré la JAPD en France.

In the previous episode of Jacques Chirac and the swag theory : Nous sommes en novembre deux-mil zeu-quator. Les internets et tout particulièrement les rézosociaux, au crépuscule de la Vème République, sont en pleine chiracmania, couvrant de louanges l'homme qui a instauré la JAPD en France. Voilà déjà pourtant trois ans que le swagg  faisait son beurre de likes obtenus à cause d'un obscène bashing d'une adolescente déficiente intellectuelle. Nous en avons logiquement déduit la mort du swagg version 2Gnérée. Mais le french swag et Jacques Chirac étaient encore tous deux bien vivants, à tel point que certains petits personnages probablement mal intentionnés  tentaient de profiter de ce rayonnement. En ces temps troubles, un appareil électroménager décide alors de s'engager dans la sociologie d'investigation pour rétablir la vérité, toute la vérité et rien que la vérité sur l'escroquerie du swagg et peut-être parvenir, au terme de sa quête, à trouver le saint-graal des sciences sociales des années 10 : une théorie sociologique du swag applicable au quotidien. Au terme de cet aventure sociologique, l'écrivain toaster aura peut-être une chance de (re)trouver son propre swag, mais il sait que quoi qu'il arrive, il pourra toujours, au pire, se prendre des baffes essayer de choper de la meuf comme le grand Jacques.




Ce bon vieux Jacques

"Si y’a des biatch partout, c’est que jsuis dans la boite." , B2OBA

 

Après avoir retracé l'étymologie du concept de swag dans notre épisode pilote, il convient maintenant de le distinguer de deux autres notions proches : le style et la classe. À partir de cette triple dichotomie (#motcompliqué) et d'une analyse politico-historique de la trajectoire de Jacques Chirac, habilement combinée à un tantinet de théorie sociologique, nous devrions parvenir vers la fin de notre cheminement à une définition opérante de notre concept de swag, bitch.

 

  1. Le style- La classe – Le swag

 

 Il y a moults définitions du style (prononcez staïle pour bénéficier d'un bonus de hype second degré dans une fête années 90 ou n'importe quelle soirée organisée par Anal+). Quand on ne sait pas par où commencer, on va voir notre copain Larousse (On ne parle pas de l'artiste mais bien du dictionnaire de la langue de Jean-Marie Bigard).

 

La rousse Larusso qui n'est pas le dictionnaire Larousse

"Il y a pas marqué dictionnaire des synonymes sur ma tronche, keunard, mais je survivrais"

 

Que nous dit le dico des mots ? Il nous dit que le style, c'est « l'ensemble des goûts, des manières d'être de quelqu'un ; façon personnelle de s'habiller, de se coiffer, de se comporter, etc. » : Bon déjà on se demande bien ce qui se cache derrière etc dans cette définition. Larousse semble ignorer la sociologie, puisque le style est ici défini comme une façon personnelle de faire quelque chose. En bon (anti)social scientist, nous allons prendre le contre-pied de cette idée du sens commun voulant que le style soit quelque chose d'individuel. Dois-je vous rappeler que l'être humain est un animal social ?

Nous savons intuitivement qu'il y a des styles d'habillement comme nous le rappellent les magazines pour les vraies femmes comme cosmo ou Be : le style gothique, le style bûcheron, le style je-donne-des-bonbons-aux-enfants, le style racaille, le style babos-hippie-altermondialiste.. Les exemples de styles typifiés sont légion. La presse, les blogues, le cinéma, la littérature passent leur temps à faire des raccourcis du style des individus pour mieux les décrire ou nous prescrire d'adopter un style ou un autre, généralement dans le but de choper le love de votre life/réussir votre carrière/gagner de la popularité.

C'est ce que Max Weber appellerait des idéaux-types, c'est-à-dire des caricatures, des stéréotypes bien pratiques pour classifier et typifier la réalité des différents styles des individus que nous croisons dans l'espace public. On est bien d'accord que ces stéréotypes sont en fait des représentations sociales et que tout le monde a une image qui lui vient en tête quand je parle d'un hipster. On dénote d'ailleurs une certaine homogénéité du hipster, style dont la particularité est pourtant de vouloir s'écarter de la norme et aboutissant à ce qu'ils se ressemblent tous, un paradoxe très bien expliqué ici.

Un certain Pierre Bourdieu nous parle dans La distinction des signaux envoyés par tel style qui sont en fait des signes de reconnaissance entre membres d'une même classe sociale visant à montrer qu'ils détiennent un certain capital culturel, à se reconnaître et in fine à se reproduire, en tant qu'individus et en tant que classe sociale. C'est le concept d'homogamie : en gros, si vous travaillez comme expert-comptable, vous aurez beaucoup plus de probabilités de vous mettre en couple avec une DRH qu'avec le chouffe (le guetteur posé devant le supermarché de la drogue pour prévenir de l'arrivé des condés) en bas de votre tour HLM, parce que vous partagerez des connaissances, des affinités, et un même univers mental, comme l'amour de l'entreprise ou le goût pour les campings-car que le chouffe n'aura pas...

 

Le comptable, la DRH et le chouffe. © Zegrillepain Le comptable, la DRH et le chouffe. © Zegrillepain

Principe d'homogamie :l'expert-comptable à gauche aura bien plus d'affinités avec la DRH du milieu qu'avec le chouffe à droite.

 

Le style est donc un phénomène éminemment social : un individu s'approprie différents styles et les ré-agence pour se concocter une apparence, une identité sociale qui soit quelque peu stable et cohérente. On constate ici l'apparition d'une variable individuelle que les sociologues ont coutume d'appeler l'agentivité (agency dans la langue natale de Darren Tullett), c'est-à-dire la marge de manœuvre d'un individu vivant dans des structures sociales qui explique les variations du comportement des acteurs sociaux par rapport aux modèles que construisent les sociologues.

En gros, l'agentivité, c'est l'argument-massue du social scientist pour vous expliquer pourquoi la superbe typologie des styles qu'il vient de construire ne sert en fait à rien, puisque les comportements des gens qu'il analyse dévieront toujours des différents comportements prévus dans son modèle. Vous suivez toujours ? Je sais, ça fait beaucoup de jargon, mais retenez bien ça pour la suite de la démonstration.

Dans l'approche sociale du style, on a donc un individu contraint par des structures sociales qui fait sa tambouille d'agentivité pour se construire un staïle. Sociologiquement parlant, on peut dire que le style est en fait la résultante sur l'apparence d'un individu d'un arbitrage entre des préférences individuelles contraintes par des représentations sociales. Ajoutons que ces préférences individuelles ont été construites au contact de la société, via la socialisation primaire (la famille, donc votre mère qui vous habillait), la socialisation secondaire (l'école, c'est à dire le gros Michaël qui avait redoublé 3 fois sa 6ème tandis que vous étiez tout juste sorti de l'école primaire et qui vous rackettait vos pépitos en vous répétant à quel point votre pull Pokémon était pourri dans la cour 4 du collège à côté des gens qui fument du shit coupé au white spirit).

Ainsi, le style est juste la résultante sur l'apparence d'un individu d'un arbitrage entre différentes couches de représentations sociales construites par couches successives de socialisation. Le style n'a donc pas grand-chose d'individuel. Par conséquent, on ne devrait pas parler du style tout court, mais des styles ou alors du style d'un individu.

 Vous ne voyez toujours pas la différence avec le swag ? C'est normal, on l'a pas encore défini. À ce stade, vu que vous êtes très intelligent puisque vous lisez mon blogue, vous devez probablement vous dire que le swag est un phénomène plus individuel que le style. Si vous ne pensiez pas a ça, Zegrillepain est bon prince et vous file un lien pour regarder en streaming un film drôle qui sera certainement plus adapté à votre niveau intellectuel de coquille Saint-Jacques qu'un blog de vulgarisation pas vulgaire en sciences humaines et sociales comme le mien.

Avant de définir le swag, faisons un détour par la notion de classe. Non pas la classe sociale, comme diraient les marxistes, mais la classe. Tout court. La classe est selon Larousse une qualité exceptionnelle ; le dictionnaire précise bien qu'on utilise la notion de classe au singulier uniquement. On en déduit l'unicité de la classe.

De plus, grâce au film Le grand détournement, la classe américaine, on sait que Georges Abitbol est l'homme le plus classe du monde. Sachant que la classe est une et unique, on peut postuler que la classe est un phénomène social que tout un chacun peut s'approprier par moment : c'est une structure sociale invariante que tout individu peut avoir à un moment de sa vie, mais que Georges Abitbol détient tout le temps. Peu importe votre style, dans une certaine configuration sociale, il est possible pour vous d'avoir la classe. La classe a ceci de commun avec le swag qu'elle ne se décrète pas et qu'il ne faut pas la chercher pour l'obtenir.

Une samba swaggy

 

Récapitulons : les styles sont des structures sociales plurielles laissant une place minime à l'agentivité d'un individu, la classe est une structure sociale unique.

 Le swag se situerait alots à mi-chemin entre le style et la classe, c'est en quelque sorte la combinaison entre la classe et un style. Je m'explique. Le swag serait une configuration sociale particulière dans laquelle la classe d'un individu va lui permettre de transcender son style ; dans ce cas, l'agentivité de l'individu va prendre le dessus sur les structures sociales et l'individu va s'en affranchir : on dira alors que l'individu a trouvé son swag. Il y a donc plusieurs swags, chaque individu devant trouver le sien selon les marges de manœuvres que sa situation sociale lui laisse, c'est-à-dire sa position dans les institutions et le rôle social qui en découle. Pour qualifier la marge de manœuvre d'un tel individu, on parlera de distance au rôle (social). Quand la distance au rôle, c'est-à-dire la façon de s'approprier son rôle, est si grande avec le rôle tel que le percevait la société avant que l'individu ne se l'approprie, l'individu invente une nouvelle façon d'habiter le rôle. Si cette nouvelle conception du rôle permet d'avoir la classe on dira alors que l'individu a trouvé son swag.

 

 

2. Le cas Jacques Chirac

 

Jacques Chirac a trouvé son swag car il est parvenu, dans sa position (Président de la Ripoublique) au sein des institutions (de la Vème République) à inventer une nouvelle manière d'habiter son rôle de président, à savoir : raconter n'importe quoi en campagne, pourvu qu'on soit réélu, quitte à retourner sa veste plusieurs fois : on est passés avec le grand Jacques du bruit et à l'odeur des immigrés en 1991 ; à la nécessité de résorber la fracture sociale en 1995 ; aux dangers causés par l'insécurité en 2002 (avant le premier tour), et en défense de ces mêmes immigrés entre les deux tours de la présidentielle avant de défendre ceux dont il stigmatisait le bruit et l'odeur contre le péril lepéniste post-21 avril, Chirac bouclant ainsi la boucle de la causalité, par un habile 360° sur l'échiquier politique, il trouva le french swag , défini par FYJC comme une forme de smooth pimping, suave gangsterism, ce qui est totalement intraduisible dans la langue de Julien Lepers. Disons que ce swag s'apparente à celui d'un maquereau délicat (le fameux « 10 minutes, douche comprise » qui était la marque de Chirac avec les meufs) et d'un caractère de gangster suave, c'est-à-dire un hors-la-loi sympa, qui présente bien et rassure ta mamie qui regarde le JT de Jean-Pierre Pernault (en témoigne son habileté à ne jamais aller en prison malgré les demandes de certains artistes anarcho-punks à chien)

En même temps, Chirac est devenu un personnage sympa par l'intermédiaire des guignols de l'info des années 90 qui contribueront à ancrer l'image de Jacques comme celle d'un politicien pépère qui se contente de gérer les changements de la société sans les impulser, appliquant ainsi une maxime politique de base : ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent. Un prof d'histoire de Sciences Pipo avait coutume de dire ainsi que Chirac n'était politiquement rien d'autre qu'un vieux radical-socialiste façon IVème République, c'est-à-dire, un type qui n'avait rien de radical, ni de socialiste, mais plutôt un type de droite pépère oscillant selon l'air du temps entre le positionnement d'un général de Gaulle avec une-certaine-idée-de-la-France (d'où le refus de partir faire la guéguerre à Saddam Hussein) et les positions d'un Le Pen light.

Sur le plan des relations humaines, c'était un parrain, comme le prouve le clip ci-dessous, Jacques savait aussi rapper.

Chirac et Bernedette - Rap © Black Bird

 

Sur le plan du style, on peut dire que Chirac a réussi à avoir la classe plusieurs fois en créant la surprise, en se distanciant de l'image prescrite par son rôle : qui aurait pensé que la passion d'un type qui paraît si traditionnellement français était de boire de la Corona (bière mexicaine) en regardant les championnats du mondede sumo (sport japonais), habillé avec des mocassins devant sa collection personnelle de statues de l’Île de Pâques ? Il faut aller au musée des arts premiers pour comprendre à quel point les goûts artistiques de Chirac n'avaient rien de classique et lui confèrent la classe.

 Le swag est donc un phénomène curieux, puisqu'il est à la fois une notion individuelle : personne ne peut reproduire le swag de quelqu'un d'autre, puisque quand le swag d'un individu est copié par un autre agent social, il devient un simple style, la classe étant unique et pas reproductible, elle se perd dans le processus de copie du swag. En même temps, le swag est une notion plurielle, puisqu'il n'y a pas un swag pour tous mais un swag pour chacun, c'est-à-dire potentiellement autant de swags qu'il y a d'individus.

 

Exemple : je décide de mettre des chaussettes sous mes mocassins pour reproduire le swag de Chichi. Comme je suis un grille-pain et pas Jacques Chirac, je n'aurais pas la classe. Pour trouver mon swag, mieux vaut que j'exploite les possibilités offertes par mon agentivité de grille-pain, c'est-à-dire qu'il vaudrait mieux que je fasse de la sociologie tout en grillant vos toasts au lieu de copier le style d'un type de droite.

 

Remarque subsidiaire : Georges Abitbol est le seul individu de tout le continuum espace-temps qui a toujours la classe, quel que soit son style. L'essence du swag de Georges Abitbol est donc la classe. Mais cet homme est un cas particulier. Même Jacques Chirac n'a pas toujours la classe : aujourd'hui, quand Bernadette est obligée d'aller lui acheter des couches pour adulte car avec son anosognosie qui lui fait oublier son incontinence, on ne peut pas dire qu'il ait toujours la classe. Le swag de l'ancien président disparaîtra avec lui, mais on peut être sur qu'un style estampillé Jacques Chirac lui survivra. Un style que certains politiciens essaient tant bien que mal d'imiter, mais n'ayant pas la classe, ceux-ci se foirent totalement.

 

Conclusion morale : Arrête de copier le style des autres, cultive ton individualité en tenant compte des possibilités que la société t'offre. Tout le monde peut avoir la classe à un moment, alors ne désespère pas, un jour tu trouveras peut-être ton swag.

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