La France insoumise souffre d'une maladie : le centralisme démocratique

Les débats actuels, union de la gauche VS rassemblement du peuple , autour d'un manque de démocratie au sein de LFI sont à côté de la plaque. Ils révèlent un angle mort de la réflexion insoumise : l'organisation territoriale du pouvoir et sa conquête. Ce déficit constitue un obstacle à l'implantation du mouvement et à l'application de son programme, en particulier dans le domaine environnemental.

La France Insoumise ne sait pas penser les politiques locales

Les débats consécutifs à l'inflexion stratégique perçue par les commentateurs politiques sur LFI sont actuellement vifs. Voilà 7 ans que j'écoute, que je regarde et lis les prises de position de Jean-Luc Mélenchon et de ses proches, que j'étudie et que je soutiens le programme qu'il a incarné avec un succès grandissant, durant deux campagnes présidentielles, tout en gardant le contact avec de nombreux militants et sympathisants d'autres partis et mouvement de gauche : PS, PCF, EELV, ex-NPA, Génération,s, anars et autres libertaires, etc...

Au départ étudiant en sociologie politique, puis chroniqueur et journaliste avec des sympathies insoumises, observant l'expression numérique des militants (j'ai lu beaucoup trop de commentaires sur les rézosociaux, my god) m'impliquant même à l'échelon local dans un « groupe d'appui » (cette appellation est problématique par essence) estampillé France Insoumise, je me permets d'opérer un pas sur le côté, de prendre du recul, pour adopter à nouveau la position de « politologue proche de la France Insoumise » (et non pas politologue insoumis, comme certains convertis de fraîche date à l'insoumission probablement en mal de notoriété médiatique). Je crois pouvoir adopter une position critique avec une certaine légitimité.

Quand je démarre une consultation de spin doctor political © mèmes d'état second Quand je démarre une consultation de spin doctor political © mèmes d'état second

Peuple VS Gauche : aucun intérêt

Évacuons tout de suite le débat qui n'a que peu d'intérêt : « Union de la gauche » VS « Stratégie populiste ». La gauche, dans son essence, a vocation à représenter la majorité, les petits, les prolétaires, ceux qui n'ont pas d'autre force que celle de leur travail, ceux qui n'ont pas d'autre patrimoine et de protection que celles qui sont collectives : on connaît ces formules toutes faites, du type « le service public est le patrimoine de ceux qui n'en ont pas ».

Il n'y a donc aucun problème à dénoncer la mainmise de l'oligarchie, tout en se situant clairement dans la défense du 99%, voire du 90% de la population qui ne bénéficie pas de l'ordre économique et social actuel (je laisse un décile à la bourgeoisie qui met ses gosses en école de commerce, comme mon frère). Dans ces conditions, quel est l'intérêt d'insister sur le peuple et d'abandonner toute référence au signifiant « de gauche » ? Nos ennemis de classe naturels (FN, LR, LREM et une partie du PS et d'EELV « Macron-compatible ») et adversaires politiques ne s'y sont pas trompés. Le président par effraction Macron lui-même et ses sbires n'ont de cesse d'insister sur l'antagonisme qui existe entre LFI et le bloc bourgeois-sécuritaire qui lui sert de base politique.

Il ne sert donc à rien de se cacher derrière son petit doigt, les gens de droite vivant encore dans la peur du collectivisme soviétique et d'un État-léviathan liberticide s'arrachant les cheveux à la moindre trace de gauche que leurs opposants pourraient tenter d'imprimer : la France Insoumise et ses soutiens sont encore identifiés comme étant de gauche radicale par une majorité de la population, et c'est heureux. Jouer la carte « du peuple » n'a donc aucun intérêt : c'est tout simplement la vocation naturelle de la gauche et du socialisme que de représenter et défendre les intérêts du plus grand nombre... Désolé Chantal Mouffe et autres théoriciens du populisme, mais vos écrits m'ont toujours profondément endormi. Pour ne pas dire que ce sont des serpillières conceptuelles.

Conclusion intermédiaire de cet apparté : nul besoin de clamer qu'on représente le peuple, ou qu'on veut l'union de la gauche, quand vos actes et votre programme parlent d'eux-mêmes.

 LFI reine dans la gauche, c'est Cersei Lannister dans un champ de ruines

Après ce petit détour pour dégonfler cette dichotomie de gauchiste de salon, parlons maintenant stratégie concrète. Le député Quatennens, sur son blog, assume la centralité de la France Insoumise dans le jeu politique actuel. Mais à quel prix ? LFI est reine dans un champ de ruines, telle Cersei Lannister après une explosion qu'elle n'aurait que partiellement provoqué. Électoralement, les législatives, où les insoumis ont peiné à former un groupe, comme je l'avais pronostiqué #Pronocontest, (mais reste menacée en cas de redécoupage des circonscriptions, comme le prévoyait la réforme constitutionnelle enterrée par Mbappé ou Benalla...on ne sait plus), puis chaque législative partielle ne semble que confirmer l'incapacité globale de la gauche à mobiliser, et le dégonflement progressif de la baudruche macroniste, sur fond d'abstention massive.

L'ardent député lillois souligne, dans cette même note,qu'à « chaque fois que nous franchissons un seuil et passons à l’étape d’après, certains commentateurs prisonniers de raisonnements très binaires déclarent que nous changeons de stratégie. Mais notre stratégie demeure inchangée ».On ne peut qu'approuver le constat de cette invariance stratégique du mouvement (encore) mélenchonien. Laisser venir à eux le reste de la gauche, comme me l'a confié la meneuse non officielle de mon « groupe d'appui » , tel est le leitmotiv des insoumis depuis la présidentielle, et ce pourquoi ils laissent les portes de leur mouvement ouvertes, tout du moins en apparence. C'est aussi ce qui s'était produit à Syriza, avant la conquête du pouvoir, de nombreux ex-membres du Pasok (le parti socialiste grec aujourd'hui moribond) l'ayant rallié.

Vu de l'intérieur d'un groupe d'appui local, on ne s'en aperçoit pas immédiatement. Et puis on réalise que certains membres reçoivent directement des consignes du « national », qui sont loin d'arriver toutes sur la mailing list partagée... Que tel événement, qu'on pensait prévu par le groupe, revêt un caractère national. Qu'on doit trancher, à titre consultatif, entre plusieurs thèmes de campagne, là aussi toujours nationales. Les débats restent vagues, généraux, peu localisés, sauf sur une lutte déjà identifiée que le mouvement décide de soutenir, comme la Zad de NDDL. Mais globalement, la relation entre groupe d'appui local et direction nationale est complètement asymétrique et déséquilibrée. C'est du top-down et pas du bottom-up feedback, à l'exception de la circonscription de François Ruffin qui a su territorialiser sa campagne.

Les rapports de force ne sont jamais explicites à l'intérieur de l'organisation « gazeuse » de LFI, pas de « premier fédéral », de « chef de parti », pourtant il y a bien un leadership. Cela contraste avec d'autres partis qui ont remporté la présidentielle avant Macron et que je ne citerais pas. Au cœur du mouvement, dans les premiers cercles autour du tribun, "l'avant-garde éclairée" est là, elle réfuterait ce terme, mais se comporte comme telle. Le faible degré d'autonomie laissé au local au sein du mouvement contraste avec l'appel à l'autogestion lancé par Mélenchon aux Amfis2018, à l'égard de ces habitants d'un arrondissement marseillais qui ont décidé de repeindre eux-mêmes les murs d'une école trop longtemps négligée par leur maire de secteur.

La tronche de Janluk quand il lit mon blogue uuuh La tronche de Janluk quand il lit mon blogue uuuh

Une culture du centralisme délétère

Contraste qui n'est qu'apparent, puisque l'invariance de la stratégie insoumise s'explicite justement par...le centralisme démocratique qui caractérise l'organisation interne du mouvement. Un fonctionnement typiquement léniniste, où une avant-garde éclairée, obsédée par la dichotomie centre/périphérie, dans une pensée teintée de binarité de la gouvernance territoriale (qui aurait un caractère délétère si elle était appliquée, comme beaucoup de décisions stupides prises depuis la nébuleuse de Bercy et du ministère des finances). Elle a déjà conduit LFI à des incohérences stratégiques sur la Corse, préférant soutenir les nationalistes autonomistes, plutôt qu'une liste mixte insoumis/communistes (de toute façon ratatinée à cette élection). Podemos n'est pas non plus parvenu à être audible sur la Catalogne.

Présentateur d'une émission de radio locale durant les législatives 2017 (dans la circonscription bretonne de monsieur Richard Ferrand, ministre à la démission précoce, désormais garde-chiourme des intestins légiférants en marche) j'avais eu la désagréable surprise de constater que le candidat insoumis (qui a perdu comme dans 95% des circonscriptions) n'était absolument pas préparé aux questions locales, arguant que les problématiques locales ne comptaient pas quand on était « député de la Nation » et que l'avenir en commun étant de toute façon le meilleur programme présidentiel, il suffirait de le décliner localement. Erreur fatale petite groupie insoumise. L'électeur vote pour celui dont il se sent proche. Tu ne connais pas les problèmes de chez moi, tu n'es donc pas vraiment d'ici, je vais voter pour quelqu'un d'autre qui me comprend, se dit madame Le Scouarnec, électrice lambda du Finistère.

Que ferait une municipalité insoumise ?

Et c'est là qu'on en vient au gros point mort de l'avenir en commun : cherchez « territoires », ou le livret thématique sur le pouvoir local, les collectivités territoriales. Il n'existe tout simplement pas. Tout semble renvoyé à l'écriture des constitutions de la 6ème rép' (qu'on ne verra peut-être jamais). Quelle vision du pouvoir local porte-t-on, uniquement défensive ? Que ferait une mairie insoumise ? Un département, un conseil régional insoumis ? Un groupe d'insoumis dans la minorité d'une communauté de communes gérée par consensus ? Nul ne le sait, d'abord parce que ça n'existe pas encore, mais aussi parce que personne n'y pense.

Ça devrait pourtant se poser comme question, il y aura forcément des collectivités insoumis à l'issue des municipales, même très peu. Le mouvement, tout focalisé qu'il est sur la conquête du pouvoir national, ne semble voir les collectivités locales que comme des tremplins vers la scène nationale ou des îlots de résistance, comme Marseille, qui n'est pas exactement une ville très accessible depuis une moitié de la métropole située au nord de la Loire (mais où j'adorerais pétanquer à l'occasion). Ou Grenoble, qui n'est pas exactement une ville uniquement "France Insoumise".

Le local, une échelle de l'avenir en commun

En matière écologique, si on ne pense pas le local, comment appliquer la règle verte, cet immense défi technologique et environnemental, si ce n'est au niveau des pouvoirs locaux ? Qui peut croire que des bureaucrates coincés derrière un ministre de l'écologie télégénique, quelle que soit son importance dans l'ordre protocolaire, connaîtront les caractéristiques environnementales de chaque territoire, de chaque bout de France métropolitaine et ultramarine ? Qui peut croire que la planification écologique fonctionnera avec un monstre bureaucratique, sorte de Gosplan vert ?

Le risque du centralisme démocratique est donc de véhiculer, à l'intérieur même de LFI, un dédain pour les politiques locales et partant, de conduire à l'échec de son programme et à conquérir moins de territoires. Les insoumis n'ont déjà pas accès aux ressources et aux informations dont disposent les maires de l'intérieur, s'ils se mettent en plus à mépriser les débats locaux, la déculottée pourrait être sévère aux municipales/départementales/régionales qui viennent en 2020 et 2021. Au niveau du débat européen qui va nous préoccuper, penser au principe de subsidiarité et à la répartition des compétences ne semble pas dénué d'intérêt pour la réflexion insoumise : après tout, qu'est-ce que la France, sinon la deuxième collectivité territoriale de l'UE ?

 

Je jette ce pavé dans la mare et j'espère que tes oreilles sifflent, Manuel Bompard.

cadeau pour toi qui est arrivé au bout © Boutade de politiciens désoeuvrés on FB cadeau pour toi qui est arrivé au bout © Boutade de politiciens désoeuvrés on FB

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