Elections départementales. La gueule de bois de l'honnête homme de gauche

Plus de 24h se sont passées depuis la fin de la campagne départementale et les citoyens de gauche ont comme une sensation de gueule de bois.

 Sur le plan national, malgré toutes les réserves qu'on peut émettre sur la lecture globale d'une multitude de scrutins locaux, le rapport de force électoral entre les droits et les gauches est revenu au niveau de 1958, selon Gilles Richard, historien et ancien prof à Sciences Po Rennes spécialiste des droites invité par Mediapart pour la soirée électorale. 2/3 des votant-e-s ont choisi d'apporter leur suffrage aux partis de droite plus ou moins extrême qui nous promettent de poursuivre la même politique que celle qui est menée aujourd'hui, la division des français et françaises en plus. La droite classique contrôle les deux tiers des départements. Seule maigre consolation, l'extrême-droite n'a pas réussi à en prendre un seul. Le PS et ses partis satellites, en perdant plus d'électeurs que les droites, qui restent stables et solides politiquement sans pour autant conquérir le cœur des masses, ont largement perdu. Le FN s'enracine au local. Les écolos-communistes ne décollent pas. La droite est donc le parti qui perd le moins en voix. Mais elle n'a pas soulevé d'enthousiasme populaire et c'est bien normal pour une élection de seconde zone, inédite, illisible, avec le flou sur l'avenir des départements. Seule consolation: plein de femmes (de droite) vont entrer en politique. La relève de Nadine Morano et Rachida Dati arrive. Youpi.

 

Un cordon sanitaire de plus en plus fin

 

La droite n'a jamais parié sur la mobilisation : elle parie au contraire sur le désintérêt des citoyens pour la chose publique, réduisant la politique à un business comme un autre où l'on choisit des candidats et des candidates comme dans n'importe quelle émission de télé-réalité sur des choix de personne et non de programmes. Une fois l'élu-e choisi-e, le citoyen peut retourner vaquer à ses occupations. Allez, au hasard, citez-moi une différence idéologique entre Bruno le Maire, Alain Juppé et Sarkozy. Vous n'y arrivez pas ? C'est normal. La seule différence entre les personnages de droite, ces cyniques absolus qui s'engagent en politique pour conforter la société dans ses peurs et ses travers les plus inquiétants (productivisme, précarité généralisée, absence de réponse à la crise écologique, promotion de la violence d’État et de l'autorité face à l'éducation et la raison), c'est l'enrobage ; seul leur carrière les intéresse. Vous les pensez différents à l'UDI  et au Modem? C'est simplement un habillage politique différent : la modération pour attirer l'électeur qui a peur de la droite forte dans des terres traditionnellement allergiques aux partis extrémistes comme la Bretagne. Bon, et pour être tout à fait juste, le PS est aussi pas mal rempli de ce type d'individus.

 

Entre un FN « dédiabolisé » et policé et une UMP radicalisée, quelle serait l'épaisseur du prétendu cordon sanitaire entre droite extrême (mais qui a légalement le droit de se présenter aux élections organisées dans notre régime : euh, une seconde, le FN serait alors possible dans le cadre de la République ? Bah oui...) et une droite classique, qui à défaut de pouvoir faire alliance avec les nouveaux cadres du FN, fait alliance avec son électorat, c'est-à-dire avec ses idées ? Nous répondons : il y a entre cette UMP du turfu et ce FN à la façade repeinte l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette. Le FN a gagné du terrain surtout dans les têtes, car ses thèmes progressent. Le FN est d'ailleurs quasiment le seul parti audible et visible qui se bat pour faire passer des idées (certes dégueulasses mais légales) et non seulement pour gagner des postes. C'est pour cela qu'il est une marque nationale à succès et que peu importe la gueule de leurs candidats. Ce qui intéresse les électeurs et électrices du FN , c'est 2 choses : la flamme pour les bons vieux fachos, et la prétendue nouveauté pour les jeunes réacs naïfs et autres perdus intellectuels qui se croient plus intelligents que tout le monde quand ils regardent une vidéo de Soral ou croient comprendre une analyse de Jacques Sapir.

 

 

Collaborateurs et élus de gauche >>>> retour vers la case Pôle Emploi

 

La gauche est historiquement faible et le maillage d'élus locaux socialistes, souvent réputés bon gestionnaires des collectivités, parfois (à raison) critiqués pour leur comportement de baronnets, subit un deuxième choc après celui des municipales de 2014 qui avait déjà poussé tant d'élus et de collaborateurs à chercher une autre activité. Les régionales, en décembre 2015, promettent déjà d'être une saignée pour le personnel politique de la gauche institutionnelle si le rapport de force idéologique ne change pas. Rappelons que le fameux effet de l'esprit Charlie qu'attendaient certains à gauche pour unifier derrière un premier ministre avec le seul argument du « c'est moi ou le FN » n'a aucunement empêché le PS de se prendre une déculottée

 

Au-delà de ces conséquences très pratiques qui vont considérablement affaiblir le PS, parti composé à deux tiers d'élus et de collaborateurs et de moins en moins de simples militants d'un parti de masse qu'il n'est plus depuis longtemps, on ne peut que déplorer la faiblesse des idées de gauche, écologistes, féministes et progressistes en général dans notre société. Il est temps d'admettre qu'avec un tiers des voix pour le total des gauches, nous sommes mis en minorité idéologique. La gauche a perdu la guerre culturelle. Pourquoi ? Principalement à cause d'un parti qui a renoncé à l'éducation populaire et qui a préféré se complaire dans le petit clientélisme et la gestion technicienne. Il est temps de repolitiser nos politiques publiques, car bien peu de gens sont capables de faire la différence entre ce que ce sera la gestion d'un département de droite et d'un département de gauche.

Et d'une présidence qui a renoncé à porter la parole de gauche, à s'opposer au parti de l'argent, comme le disait Mitterrand. Oui, ce ne sont que des mots, mais les mots sont importants. Pensons au mal que font les dirigeant-e-s des droites quand ils utilisent des expressions comme « musulmans d'apparence », quand le hallal dans les cantines devient le principal sujet de débat de l'entre-deux-tours, on ne mesure les conséquences que cela peut avoir au niveau micro-social que bien plus tard. Il faut donc faire le pari de la mobilisation et de l'appui sur le terrain, comme l'ont proclamé les socialistes de Lozère, seul conquête pour la gauche de ce scrutin désastreux.

 

Sortez de vos sections et allez sur le terrain

 

Il est temps de porter fièrement les oripeaux de la gauche, de marteler que nous sommes et que nous serons très concrètement différents dans l'exercice du pouvoir par rapport aux droites. Il est temps d'assumer une radicalité pragmatique, quitte à prendre des risques, à susciter la moquerie et les railleries. Il est temps de remettre l'imagination et l'audace au pouvoir et de lever les réserves des techniciens qui pensent être des gardiens des temples administratifs que sont les collectivités. Il est temps de se libérer aussi des tutelles jacobines et ministérielles qui amènent des administrations d'une taille délirante à prendre des décisions pour des territoires qu'ils n'ont jamais connus (coucou le ministère de l'éducation nationale, coucou le ministère de la mer...à Paris!) Il en incombe une responsabilité première au PS et à ses partis satellites, car ce sont eux qui ont gouverné ces collectivités et ces ministères et qui se croyaient invincibles. Ce parti du statu quo qui nous gouverne aujourd'hui est devenu le meilleur moyen d'étouffer les énergies : ce n'est pas le code du travail ou le prix qu'on est prêt à payer pour disposer du travail qui sont en cause, mais c'est l'inertie de celles et ceux qui doivent appliquer les décisions du pouvoir politique qui nous freinent et les petits réseaux de copinages opaques d'attribution des marchés publics à de vieilles connaissances locales ainsi que de subventions culturelles, toujours reconduites aux mêmes personnes.

 

À cet égard, les expériences politiques menées dans la ville de Grenoble doivent nous interpeller. Ouverture sur la société civile, dépassement des partis traditionnels grâce à un fonctionnement par projet entre différents mouvements politiques et militants, reconnaissance de l'échelon local comme d'une échelle pertinente pour appliquer un projet de radicalité pragmatique. Il faudra aussi penser à la généralisation de budgets participatifs à l'échelon local qui sera le meilleur moyen de « libérer les énergies » comme on dit si souvent sans jamais le faire. Bravo à Anne Hidalgo de le faire un petit peu. Mais il faudrait ouvrir tout cela beaucoup plus aux citoyens. Il est donc temps d'ouvrir les sections des partis et de décloisonner tous ces apparatchiks qui évoluent entre eux sans prendre le temps de comprendre leur population, qu'ils méprisent trop souvent parce qu'ils voteraient mal ou pas assez, qu'ils vont voir au marché de leur ville comme si c'était une faveur qu'ils faisaient à la populace avant d'aller se terrer dans un bistro, entourés de personnes acquises à leur cause.

 

Oui, pour gagner une élection, il faut se faire aimer des gens mais aussi et surtout aimer les gens. Car les gens savent sentir ceux qui sont faux, ceux qui sont là pour prendre votre voix sans écouter les mots prononcés par cette même voix. Ce n'est pas en forçant les gens à aller voter qu'ils feront vraiment de la politique, car la politique, elle est partout, tous les jours, et pas seulement dans cette enveloppe que vous vous contentez de glisser dans l'urne une fois tous les 5 ans ou dans les paroles de ce type qui baratine invité au JT de Pue Jade Ass. La politique, au sens de force de changement social, est bien plus présente chez ce papa qui décide de prendre du temps pour élever ses gosses et faire des tâches ménagères que chez des élus qui prennent une décision en commission à l'unanimité sur la base d'un avis technique.

 

(Pas) vivement 2017

 

Pour 2017, une seule question : pour qui pourra-t-on voter en continuant à se regarder dans notre glace ? On sait qu'Hollande est apparemment apprécié de tous en tant que personne, sans doute plus que Nicolaï Berlusarkoni, mais on rappellera, comme quelqu'un de plus bien intelligent que moi l'avait dit un jour, que « l'importance de quelqu'un se mesure au nombre de ses ennemis. » En politique, tenter d'aimer tout le monde, du MEDEF à Jamel Debbouze jusqu'aux zadistes en passant par les grandes banques, c'est donc l'assurance d'avoir tout le monde à dos. (Pas) vivement 2017.

 

Sur le plan local, la gauche costarmoricaine est balayée : 17 cantons à 10 ont été remportés par les droites alors que le risque de bascule était « faible » pour les analystes politiques avant le scrutin. Les politiciens néolibéraux du parti de la peur, déguisés en modérés, prennent le contrôle d'une collectivité principalement chargée d'atténuer la misère et la pauvreté des habitantes du 2-2, en promettant d'investir 10 millions d'euros pour les..routes départementales, cet outil merveilleux de la mobilité du futur (LOL). On se demande où ils couperont pour compenser cet investissement, car l'emprunt ne semble pas possible au vu de l'endettement du conseil départemental qui n'a pas fait défaut sur sa dette en changeant de nom. Alors, dans le social, dans la culture, dans les associations qui s'occupent des personnes handicapés, des femmes victimes de violences, des migrants ? Faites vos jeux !

 

 

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