Zembra en danger

C’est son premier projet d’investissement hors d’Asie, et il a fallu que ca tombe sur la Tunisie, précisément sur un bijou rare du patrimoine national, l’Île de Zembra. « Il », c’est l’homme d’affaire chinoisRuo Hong Li, qui est prêt à investir 600 millions de dollars pour transformer ce véritable paradis écologique en complexe touristique haut de gamme pour riches touristes chinois et américains en soif d’exotisme.

 

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Hong Li, ce « self-mademan » qui a grandi enfermé dans un camp chinois pour opposants et pour qui « le profit demeure secondaire » (selon ses propres paroles) a donné récemment une interview au magazine New African où il a parlé de son projet en Tunisie. Ancien fonctionnaire de l’appareil étatique chinois, il s’est vite reconverti dans les affaires. Il a touché à tout, de l’automobile au tourisme en passant par les taxis, avant de se spécialiser dans l’immobilier à Beijing. Sa porte d’entrée en Tunisie a été l’ambassadeur tunisien en Chine, Mr Basli.

 

Pour justifier son choix du site Tunisie, Hong Li va jusqu’ à citer Ibn Khaldoun : « Selon Ibn Khaldoun, quand l’économique arrive à un certain niveau d’influence sur le politique, cela cause des problèmes sociaux. Les pratiques économiques et les perspectives politiques de la Tunisie sont parmi les meilleures en Afrique ». Il ambitionne de transformer l’île en un haut lieu du tourisme de haut de gamme : « Nous pouvons en quatre ans transformer cette superficie de 400 hectares peuplée d’oiseaux et de poissons précieux, en une île de loisirs écologiques (C’est quoi des « loisirs écologiques » ? Depuis quand l’écologie est-elle un « loisir » ?) et en paradis touristique de la Méditerranée. (…) J’aimerai attirer les clients asiatiques et américains pour lesquels nous devons élaborer un produit haut de gamme, en se spécialisant dans les voyages à thèmes : voyage pour le golf, voyages d’affaires, voyages artistiques »

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Ce que nous offre Hang li, ce n’est pas de l’éco-tourisme, c’est de l’éco-terrorisme. Car Zembra n’est pas n’importe quelle île :

 


Ces deux îles (Zembra et Zembreta) qui font partie des plus beaux endroits de Tunisie sont riches d'histoire. Leur situation stratégique dans le détroit de Sicile a fait qu'elles étaient sur le chemin des conquérants. Occupées depuis par les Phéniciens elles furent ensuite colonisées par les romains sous le nom de " Archipel des Aegimures ". Quelques traces subsistent encore, celles d'installations portuaires dans l'unique petite crique au sud de l'île. Malgré toute leur douceur méditerranéenne elles furent dans un premier temps totalement abandonnées. Au début des années soixante Zembra abrita un Centre nautique international avec une école de voile et de plongée sous-marine avant de devenir à partir de 1973 un parc marin dans une zone de un mile et demi soit prés de 3670 ha. Depuis avril 1977 Zembra et Zembretta ont été décrétées parc national grâce au travail d'un groupe de protecteurs de la nature, et insérées dans le programme international de l'UNESCO (MAB) sur la liste des réserves de la biosphère. Cette protection intégrale a permis un développement de la faune et de la flore marine. Les plongeurs y trouvent les plus beaux fonds de la Méditerranée, un véritable sanctuaire aux crevettes, langoustes et homards. C'est ce qui en a fait peut être aussi le refuge de toute une faune, du fameux phoque moine espèce très protégée de nos jours en passant par des oiseaux de mer, puffins cendrés, goélands argentés et mouettes et une espèce unique de lapins, dont les études récentes ont prouvés son introduction depuis l'époque punique. En automne et au printemps des milliers d'oiseaux appartenant à prés de 100 espèces différentes font escale sur Zembra et Zembretta.


 

Le véritable enjeu est bien le sacrifice d’un trésor de la biodiversité d'intérêt mondial. Il en est de même du point de vue archéologique et culturel. Un tel projet ne porte aucun enjeu écologique ou environnemental, comme l’a prétendu la petite presse tunisienne. Ces enjeux ne sont que strictement financiers. Mr Hong li est un investisseur international qui investit son argent pour avoir du retour sur investissement. Je doute qu’il ne soucie véritablement de l’équilibre environnemental de l’île, ni qu’il ait mesuré tous les dangers liés à son projet. L’étiquette « écologique » qu’on a voulu coller à ce projet n’est qu’un cache-misère.

 

Car les risques pour les précieuses faunes et flores de l’île sont nombreux, et les coûts trop lourds pour la Tunisie. Il y a tout d’abord le risque de la pollution que causeront l’exploitation des villas, hôtels et restaurants sur l’île, sans oublier les pollutions causées par les yachts de luxes. Les déversements de déchets et d’essence dans l’eau avoisinante des côtes ne manqueront pas de mettre à mal la richesse sous-marine du lieu. L’investissement immobilier est d’une ampleur telle que ce site, particulièrement petit et fragile, ne le supportera pas.

 

L’autre risque est lié à la facture énergétique de la construction et de l’exploitation de ce projet touristique. Une île par définition est très coûteuse sur le plan énergétique car elle dépend du continent. Combien coûteront l’acheminement d’eau douce et d’énergie à l’île, sachant qu’elle est dépourvue de toute infrastructure? Une vraie approche écologique aurait été de proposer des solutions permettant de réduire au maximum la facture énergétique, qui risque d’être très sale dans un contexte de raréfaction de ces ressources.

 

Le projet représente aussi un risque pour le stock de poissons des côtes tunisiennes, une ressource qui est déjà surexploitée par la surpêche. Car Zembra représente l’un des derniers sites de reproduction de centaines d’espèces de poissons qui sont ensuite pêchés sur les côtes tunisiennes. Ces poissons qui se reproduisent autour de l’île pour échapper à la pression de la pêche et ensuite repeupler les autres régions, sont aussi le gagne pain de nombreux pêcheurs sur tout le littoral tunisien. L’ensemble de l’économie de la pêche risque à terme de se trouver en danger.

 

Le plus incompréhensible, c’est que ce site surprotégé (1973 : Réserve marine de pêche ; 1977- Parc National), reconnaissance internationale : 1977 Réserve de biosphère UNESCO; 2001 : Aire Spécialement Protégée d'Importance Méditerranéenne du PAM/PNUE ; ZICO) ; a aussi fait l'objet de nombreux projets et études de préservation financés par la coopération internationale) n’ait pas attiré plus que ca l’attention des instances qui sont sensées le protéger, même plusieurs mois après que le projet n’ait été ébruité dans la presse. Comment une île protégée par l'Unesco peut-elle devenir du jour au lendemain le site d'un projet touristique ? Et comment est ce que la Tunisie compte-t-elle honorer ses engagements internationaux?

 

Que rapporte ce projet, à part des recettes supplémentaires en devises et quelques dizaines de nouveaux emplois ? Cela vaut-il le coup par rapport aux risques encourus? Une pétition existe.

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