Sans cynisme aucun, j'avoue être passablement agacé par la démonstration collective d'émotion dernièrement créée. Est-ce parce que je n'ai pas de balcon que ces applaudissements ritualisés à 20 h m'emmerdent?
À bien y réfléchir - quelle idée?! - c'est encore une fois le côté uniquement com', vitrine, mur, ashtag, "c'est-bon-j'ai-fait ma-bonne-action-d'une-minute-malheur-à-celui-qui-l'évite-d'ailleurs-je-n'ai-pas-souvenir-qu'il-fût-Charlie-et-qu'il-ait-mis-un-filtre-drapeau-tricolore-sur-sa-photo-de-profil-ni-pray-for-Paris-clearly-are-you-serious?!".
Dans l'air du temps. Virus circulant bien avant LE virus. Je dis ce que je ressens, personne n'ira voir si je pense quoique ce soit. Ça tombe bien.
On se dégage un peu du précieux temps de production pour se mobiliser quelques secondes, accorder un instant très court à des gens hors sphère, hors contacts, hors groupes, hors de chez soi. C'est le ramassage des ordures dans la nature une fois par an. C'est le mois sans tabac. La Journée des Droits de la Femme.
Faudrait pas non plus changer nos habitudes. Se mettre à penser. S'astreindre à une éthique.
Bien sûr, ça n'est pas les gens que je veux accabler, mais les structures qui les dominent. Les poussent à préférer telle action à une autre. À en exclure totalement quelques-unes. À ne pas même en penser certaines. Tout le monde n'a pas la puissance de devenir gilet jaune.
Les Gafa, on le sait désormais, font de "l'optimisation fiscale". C'est-à-dire - apprends-je quoi que ce soit à quiconque? - qu'ils profitent des systèmes fiscaux qui leur offrent les failles nécessaires pour se dispenser de payer les impôts dus aux pays dans lesquels ils réalisent leurs profits. Colossaux.
Autant de recettes qui ne tombent pas dans les caisses de l'État, lequel finance les services publics, donc bien sûr la Santé.
Imaginer tous ces gens qui, chaque soir, lâchent leur Mac/Iphone et interrompent une minute leurs conversations Whatsapp, leurs échanges Facebook, leurs recherches Google, voire leurs commandes Amazon pour aller applaudir nos soignants, personnellement, ça m'emmerde, en effet.
Encore une fois, on leur fait croire à une prise de conscience personnelle et à une mobilisation collective, via le rituel. Un prolongement du virtuel, à peine interrompu par l'événement acoustique. Rien de subversif, à l'abri des extrêmes. Allez, soyons moqueurs: un mouvement qu'on pourrait appeler les Gilets de Laine (fait encore frisquet sur les balcons en mars).
Face aux problématiques des hôpitaux en France, seules les mains s'activeront et de façon la plus primaire. Quelques secondes seulement. Car celles-ci redeviendront au chaud obéissantes, productives et disponibles qu'au système... d'exploitation. Ce public reconnaissant vient d'être invité, à l'inverse, à figer sa réflexion. Laquelle se remet en marche pour assurer prosaïquement le boulot, gérer les courses et les gosses, checker le courrier, relancer la banque. On est reparti. L'émotion a pu alors s'exprimer. Le trop plein emmagasiné par les séries trouvé une soupape.
Les Bezos, Zuckerberg et consorts, se marrent-ils, sont-ils consternés? Ou, se réjouissent-ils au fond, dans l'impensé, leur inconscient, de cette illusion collective garantie par le monde dématérialisé qu'ils dirigent? Tours de bonneteau. On fait s'évaporer les rapports de causes à effets, comme on fait disparaître la reine. Et ça vide les poches pendant que tout le monde est hypnotisé par la quête du gain: de fric, du temps, de reconnaissance, d'estime, de valeur ajoutée. De sens.
Si vous êtes arrivés à ces dernières phrases, c'est que vous êtes aussi improductifs que moi, eh bien bravo... Il y a de fortes chances que cette lecture ne vous ait pas avancé à grand-chose. Alors, me pliant à l'"air du temps", je laisse une pancarte type diapo powerpoint plus digeste et plus facile à faire tourner. Si jamais elle sème des graines. Quel optimisme.
Comme on dit à la COGIP, big bisous.
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