Lettre ouverte : Séralini et la science

Je publie ici la traduction française d'une lettre ouverte de scientifiques publiée dans Independent Science News en soutien de l'étude de GE Seralini (eh oui, il existe de nombreux scientifiques qui sont d'accord avec lui). On peut retrouver le texte ici avec en plus les auteurs, les signataires et les références.

 

Une nouvelle étude du groupe français de Gilles-Eric Séralini décrit les effets nocifs sur les rats d'une diète contenant du maïs transgénique (variété NK603) – avec et sans l'herbicide Roundup – et du Roundup seulement. La presse a largement rapporté les critiques de certains scientifiques (Carmen, 2012; Mestel, 2012; Revkin, 2012; Worstall, 2012) sur cette étude examinée par des pairs (Séralini et autres, 2012). Séralini et autres (2012) élargit le travail d'études démontrant la toxicité ou les impacts endocriniens du Roundup (Gaivão et autres, 2012; Kelly et autres, 2010; Paganelli et autres, 2010; Romano et autres, 2012), dont il est fait état par Antoniou et autres. (2010).

 

L'étude de Séralini et l'attention médiatique qui en résulte font ressortir des difficultés fondamentales qui se posent à la science dans un monde de plus en plus dominé par l'influence des grandes sociétés. Malgré leur importance pour la science, ces questions sont rarement abordées dans les milieux scientifiques.

 

1) Attaques de longue date contre les études faisant état de risques. Séralini et ses collègues ne sont que les derniers d'une série de chercheurs dont les travaux déclenchèrent des campagnes de harcèlement bien orchestrées. Dans les dernières années, citons seulement Ignacio Chapela, professeur adjoint alors en attente de sa permanence à Berkeley, dont l'étude sur la contamination du maïs par les OGM au Mexique (Quist et Chapela, 2001) souleva une intensive campagne de dénigrement sur Internet. Cette campagne aurait été orchestrée par le Bivings Group, une firme de relations publiques spécialiste du marketing viral – dont les services sont souvent retenus par Monsanto (Delborne, 2008).

 

La carrière éminente du biochimiste Arpad Pusztai connut une fin abrupte quand il voulut rapporter des résultats contradictoires sur les pommes de terre GM (Ewen et Pusztai, 1999a). Consigne du silence, retraite forcée, saisie des données et harcèlement par la British Royal Society – tout fut mis en oeuvre pour entraver la poursuite de ses travaux (Ewen et Pusztai, 1999b; Laidlaw, 2003). Récemment, on eut même recours à la violence physique contre Andres Carrasco, professeur d'embryologie moléculaire à l'Université de Buenos Aires, dont la recherche (Paganelli et autres 2010) établissait les risques pour la santé du glyphosate, ingrédient actif du Roundup (Amnesty International, 2010).

 

Il ne faut donc pas s'étonner qu'en 2009, 26 entomologistes spécialisés dans l'étude du maïs décident de préserver leur anonymat quand ils prirent l'initiative sans précédent d'écrire directement à l'EPA des É.-U. pour se plaindre du contrôle de l'industrie sur l'accès à des cultures GM aux fins de recherche (Pollack, 2009).

 

2) Rôle des médias scientifiques. Un aspect important, d'ordinaire inaperçu, de cette intimidation est qu'elle se fait souvent de concert avec les médias scientifiques (Ermakova, 2007; Heinemann et Traavik, 2007; Latham et Wilson, 2007). Dans leur couverture de l'étude de Séralini, les segments incontestablement les plus prestigieux des médias scientifiques – Science, le New York Times, New Scientist et le Washington Post – omirent tous de faire contrepoids aux critiques de la recherche en citant un tant soit peu ceux qui appuyaient l'étude de Séralini (Carmen, 2012; Enserink, 2012; MacKenzie, 2012; Pollack, 2012). Il semble pourtant que des médias dotés de ressources moindres, comme le UK Daily Mail, aient pu trouver sans difficulté un avis scientifique positif sur la même étude (Poulter, 2012).

 

3) Couverture tendancieuse des médias. C'est une constante dans le cas des études faisant état de risques : les critiques exprimées dans les médias sont souvent des tactiques de diversion, tendancieuses ou mensongères. Ainsi, on prétend que l'utilisation de méthodologies courantes dénote la piètre qualité scientifique de l'étude de Séralini et autres (2012), sans préciser que l'industrie utilise les mêmes (voir les références ci-dessus et le Science Media Centre, 2012). Ces manoeuvres ont apparemment pour but de semer le doute et la confusion chez le non-expert. Tom Sanders, du King's College à Londres, aurait déclaré : « Cette souche de rats est très sujette aux tumeurs mammaires, notamment dans le cas de nourrissage sans restriction. » (Hirschler et Kelland, 2012). Il s'est gardé d'ajouter, l'ignorant peut-être, que la plupart des études de nourrissage de l'industrie ont été faites sur des rats Sprague-Dawley (dont Hammond et autres, 1996, 2004, 2006; MacKenzie et autres, 2007). Dans ces études et d'autres menées par l'industrie (dont Malley et autres 2007), les rats s'alimentaient à volonté. Les commentaires de Sanders sont importants, parce qu'ils sont largement cités et font partie d'une réaction orchestrée à l'étude de Séralini par le Science Media Centre de la British Royal Institution. Cela fait des années que le Science Media Centre tente d'étouffer la controverse sur les OGM et il compte parmi ses bailleurs de fonds plusieurs fabricants d'OGM et de pesticides.

 

4) Responsabilité réglementaire. À notre avis, cette controverse est en grande partie imputable aux appareils de réglementation. Des organismes comme l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) en Europe ainsi que l'EPA (Environmental Protection Agency) et la FDA (Food and Drug Administration) aux É.-U. ont avalisé des protocoles prévoyant peu ou pas de moyens de détecter les effets négatifs des OGM (Schubert, 2002; Freese et Schubert, 2004; Pelletier, 2005).

 

Les OGM sont soumis à peu d'expériences, les études touchent un nombre limité de paramètres et les tests sont menés uniquement par les requérants ou leurs représentants. Qui plus est, les protocoles réglementaires actuels sont simplistes et fondés sur des hypothèses (RSC, 2001), et leur conception même empêche de détecter la plupart des changements d'expression génétique engendrés par le processus d'insertion transgénique – à l'exception de la caractéristique cible (Heinemann et autres, 2011; Schubert, 2002).

 

C'est pourquoi Puzstai et autres (2001) estime que l'essai de nourrissage bien mené est l'un des meilleurs moyens de détecter des changements aussi imprévisibles. Les essais de nourrissage ne sont pourtant pas obligatoires pour l'homologation réglementaire et on a contesté la crédibilité scientifique des résultats des essais publiés jusqu'ici (Domingo, 2007; Pusztai et autres, 2003; Spiroux de Vendômois et autres, 2009). Ainsi, après avoir évalué la qualité de 12 études à long terme (>96 jours) et 12 études sur plusieurs générations, Snell et autres (2012) conclut : « Les études examinées ici sont souvent associées à un concept expérimental inadéquat qui compromet la justesse de l'analyse statistique… parmi les principales lacunes, citons non seulement la non-utilisation de lignées quasi isogéniques, mais aussi une sous-estimation du coefficient d'efficacité

statistique [et] l'absence de répétitions… ».

 

Les lacunes du concept expérimental et de l'analyse soulevées dans le cas de Séralini n'ont semble-t-il pas inquiété les critiques quand les études ne détectaient pas de risque, offrant ainsi une information tronquée aux décideurs. En somme, c'est un grave problème pour la science et pour la société que les protocoles actuels approuvent les cultures GM en l'absence totale, ou quasi totale, de données utiles pour évaluer leur innocuité.

 

5) Science et politique. Les gouvernements ont l'habitude d'utiliser la science comme ballon politique. Ainsi, une étude menée par la Société royale du Canada à la demande du gouvernement canadien révéla plusieurs lacunes dans la réglementation sur les OGM au Canada (RSC, 2001). Andree (2006) a expliqué en détail la façon dont le gouvernement canadien n'a pas réagi de façon sérieuse aux nombreux changements recommandés. De même, les décideurs ont résolument ignoré les recommandations du rapport de l'EICASTD, produit par 400 chercheurs sur une période de six ans, selon lesquelles les OGM ne sont pas un moyen adéquat de faire progresser l'agriculture mondiale. Même s'il se targue de fonder ses décisions sur des faits probants, il arrive souvent que l'État utilise la science seulement quand cela l'arrange.

 

6) Conclusion : Quand ceux ayant intérêt à le faire sèment un doute déraisonnable sur des résultats dérangeants, ou quand des gouvernements choisissent seulement ce qui leur convient dans la preuve scientifique par simple opportunisme politique, ils minent la confiance du public dans les méthodes et institutions scientifiques, en plus de mettre la population en danger. Les tests d'innocuité, la réglementation fondée sur la science et le processus scientifique lui-même exigent que l'on puisse se fier largement à une communauté scientifique vouée à l'intérêt public et animée de la plus grande intégrité professionnelle. Si, au départ, l'évaluation scientifique d'un produit est un processus d'approbation biaisé en faveur du requérant, appuyé par l'élimination systématique du travail de scientifiques indépendants oeuvrant dans l'intérêt public, cela exclut toute possibilité de tenir un débat honnête, raisonné ou scientifique.

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