Le Ministère de l’Enseignement Supérieur a manipulé les chiffres de Campus France

Depuis l’annonce très impopulaire de l’augmentation de la hausse des frais d’inscriptions pour les étudiants extra-communautaires, le gouvernement tente par tous les moyens de rassurer. Parfois au détriment de la vérité...

Frédérique Vidal à l'Assemblée Nationale © FRANÇOIS GUILLOT / AFP - 19/07/2017 Frédérique Vidal à l'Assemblée Nationale © FRANÇOIS GUILLOT / AFP - 19/07/2017

Alors qu’Edouard Philippe et Frédérique Vidal subissent une fronde générale du monde universitaire contre le futur décret “Bienvenue en France”, deux Professeurs de l’Université de Lorraine ont révélé une manipulation des chiffres de Campus France.

Selon eux, le Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation aurait changé les règles de décompte de candidatures étrangères pour pouvoir multiplier artificiellement leur nombre. L’objectif potentiel ? Prouver une stabilité dans le nombre de candidatures au niveau local de chaque Université, pour montrer que la hausse des frais d’inscriptions ne fait pas fuir les étudiants extra-communautaires.

Thomas Stoll et Gérald Tenenbaum, professeurs de Mathématiques à l’Institut Élie Cartan de Lorraine à Nancy, expliquent le fonctionnement de la manipulation, dans un courriel envoyé à des enseignants-chercheurs de leur Université :

Jusqu'au 31 mars 2019, les étudiants étrangers postulant à une première année universitaire remplissaient leurs demandes selon la procédure "Études en France", plateforme du Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, en effectuant trois vœux classés pour leur établissement d'accueil (l'instruction des dossiers étant assurée par Campus France lorsqu'il s'agit de l'un des 43 pays relevant de la procédure). Les réponses étaient déployées en trois vagues. À chaque étape, une seule université était amenée à répondre au candidat : celle qui correspondait au premier vœu dans la première phase, au second (lorsque le premier avait reçu un avis défavorable) dans la deuxième phase, et au troisième (les deux premiers ayant reçu un avis défavorable) dans la troisième phase. Ainsi, à chaque étape, les demandes reçues par chaque université correspondaient à des sollicitations réelles, pouvant conduire à une inscription effective en cas d'acceptation.1 2

Depuis le 1er avril 2019, une simultanéité du traitement des vœux a été mise en place. L'examen des trois vœux se fait en parallèle par les trois établissements, sans transmission du dossier de candidature d'un établissement à un autre. Cela a évidemment pour conséquence de multiplier par 3 le nombre des demandes initiales— et incidemment de surcharger les commissions d'admission, qui seront tenues de statuer sur des demandes virtuelles. En conséquence, le ministère peut ainsi, au mépris le plus complet de toute honnêteté intellectuelle, afficher une statistique nationale en hausse et justifier de facto sa politique d'augmentation des frais de scolarité. 3 4

Autrement dit, auparavant, un étudiant étant accepté à son vœu 1 était compté une fois, car seule la première université traitait son dossier. L’étudiant étant refusé à son vœu 1 et accepté à son vœu 2 était compté deux fois, car deux universités distinctes traitaient ses vœux. Même principe pour celui ayant été refusé à ses vœux 1 et 2 : trois universités recevant sa demande, il était donc alors comptabilisé trois fois. Mais, depuis le 1er avril, dans tous les cas, l’étudiant est compté trois fois, ce qui a pour conséquence d'augmenter artificiellement le nombre de dossiers à traiter et donc le nombre de candidatures enregistrées au niveau local.

Ces éléments sont confirmés par Thomas Stoll lors d’un entretien téléphonique : “196 candidatures en L1 Informatique à Nancy sont concernées par cette manipulation” 5, un chiffre “énorme” selon lui, quand il le compare aux 223 candidatures traitées sur toute l’année précédente. De plus, ajoute-t-il, le nombre réel de candidatures ne pourra être connu qu’à partir du 10 mai, date de la fin de la procédure.

En changeant arbitrairement les formules de décompte utilisées par Campus France, la ministère va faire gonfler considérablement le nombre de dossiers traités. Thomas Stoll précise dans un second entretien, en date du 08 avril, les conséquences de cette manipulation : 
"(a) Localement, les universités perdent une grande partie de la visibilité sur les effectifs d'étudiants susceptibles d'être présents lors de leurs rentrées universitaires.
(b) Le passage à la nouvelle formule ne pourra être exploité par les commissions d'admission qu'après le 10 mai, ce qui les contraint à travailler à l'aveugle pendant 6 semaines. Pire encore : il semble, aux derniers pointages, que l'historique des vœux disparaisse complètement de la plateforme "Études en France", ce qui interdira à terme toute analyse quantitative. (NDLR : Les établissements ne pourront plus quantifier la variation du nombre de candidatures par rapport à l'année précédente, et donc ne pourront plus quantifier les effets du décret au niveau local)
(c) Les commissions d'admission se voient imposer une surcharge de travail en étant contraintes de statuer sur toutes les demandes, avant le 15 mai, et cela sans aucun intérêt prospectif ou pédagogique. La seule conséquence est de conforter la communication gouvernementale.
(d) Le changement de méthode en cours de procédure induit une iniquité dans le traitement des dossiers étudiants. Un étudiant dont le premier vœu a déjà été accepté va spontanément répondre favorablement, alors qu'un étudiant recevant plusieurs avis favorables bénéficiera d'un choix au terme de la nouvelle procédure (voir Campus France : [...] Réponse de l'étudiant : avant le 17 mai 2019. Si vous avez reçu plusieurs propositions d'acceptations, vous devrez faire un choix. [...], date du 8 avril 2019). "

Ce n’est pourtant pas la première fois que Frédérique Vidal est accusée d’ignorer ou de manipuler des chiffres. Elle avait été notamment épinglée après avoir affirmé à tort qu’elle observait une stabilité du nombre de pré-inscriptions. Pourtant cette fois-ci, une ligne rouge a été franchie, estiment Thomas Stoll et Gérald Tenenbaum : “Nous sommes scandalisés par le fait qu’un gouvernement de la République utilise des pratiques aussi grossières pour faire passer une réforme qui tourne le dos à toutes les valeurs d'humanisme, d'accueil et de générosité que la France a si longtemps promues.”

De son côté, le collectif local QSFSP a immédiatement lancé une pétition pour dénoncer la manipulation du ministère.


Il reste encore des traces de l'ancienne procédure prévue pour cette année sur les sites d'autres pays, par exemple la Tunisie :
http://www.tunisie.campusfrance.org/page/licence-1-paces-dap-blanche
(partie "4. Après mon entretien Campus France" où la procédure est explicitement décrite), date du 6 avril 2019
2 On peut également retrouver ces informations, censés être valable pour l'année 2019, sur le site de certaines universités  :
https://www.parisnanterre.fr/s-inscrire/guide-etudiants-etrangers-703659.kjsp
(document daté débutjanvier 2019; p.6), date du 6 avril 2019

Source principale :
https://www.campusfrance.org/fr/candidature-procedure-etudes-en-france
(DAP - Demande d'admission préalable) :[...] Votre dossier de candidature sera examiné en même temps par les 3 universités que vous aurez demandées [...].
Certains sites spécifiques de pays avec accord Campus France ont été changés dans ce sens, par exemple, pour le Maroc :
https://www.maroc.campusfrance.org/3le-panier-de-formations-et-les-motivations, date du 7 avril 2019
"L’examen des 3 vœux se fera dorénavant en parallèle par les trois établissements, sans transmission du dossier de candidature d’un établissement à un autre. Le déséquençage du traitement des vœux sera effectif à partir du 29 mars dans la plateforme Études en France."

5 La commission d'admission de L1 maths-info a travaillé à la Faculté des Sciences et Technologies de Nancy en respectant le calendrier national le long du mois de mars 2019 (trois vagues initialement prévus : 15 avril (vœux 1), 15 mai (vœux 2), 8 juin (vœux 3))

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