Monsieur Aberkane, l'Université de demain ne doit pas être l'école 42

Idriss Aberkane a récemment publié un billet dans le journal Le Point. Il mentionne les bénéfices de la pédagogie de l'école 42 créée par Xavier Niel et montre sa volonté de généraliser cette pédagogie. Cependant, le raisonnement du journaliste est biaisé et présente de nombreuses failles...

Idriss Aberkane Idriss Aberkane

Il avait déjà fait l'objet de nombreuses critiques lors de la publication de son ouvrage Libérez votre cerveau !, notamment celle du mathématicien Nicolas Gauvrit.

Idriss J. Aberkane est aujourd'hui de retour en vantant les mérites de l'école 42. Dans un article frôlant le mensonge, il démontre son admiration de Xavier Niel et son mépris du système d'enseignement supérieur universitaire. Cependant les arguments avancés par "l'expert" en économie de la connaissance sont quelque peu biaisés. Décryptage…

42, MEILLEURE ÉCOLE D'INFORMATIQUE AU MONDE ?

Le premier problème présenté par le journaliste est qu’il se base sur un classement à la méthodologie biaisée.

Après une rapide introduction, Monsieur Aberkane va affirmer la chose suivante :

“Or le classement est tombé récemment (1), cette cour des miracles, qui ne délivre pas de diplôme, qui méprise le magistral, où n'existe aucun professeur titulaire et qui est accessible sans le baccalauréat, vient d'être établie comme la plus performante au monde pour éduquer les programmeurs informatiques. Devant Polytechnique, devant CentraleSupélec, devant l'École normale supérieure, devant toutes nos grandes écoles et leurs concours en fait”

Ce préétabli fait référence au classement effectué par l’équipe de CodinGame, une plateforme web proposant l’exercice du développement informatique par le biais de jeux/défis. Cependant le classement est loin d’être exhaustif : il ne concerne... que les utilisateurs de CodinGame. Cette plateforme française est particulièrement utilisée en France, comme en témoigne le classement général des “joueurs”. Il y a donc un premier problème de représentativité au sein du classement mondial des écoles.

Cependant ce n’est pas le seul problème du classement : nous n’avons aucune certitude que les utilisateurs étudiants de CodinGame sont représentatifs de l’ensemble des étudiants en informatique de France.

Étant donné le profil quelque peu atypique des élèves de l’école 42, on peut supposer qu’ils soient plus prompts à utiliser ce système d’enseignement ludique, là où un étudiant en informatique de Centrale Paris sera peut-être plus disposé à d’autres activités.

Enfin, le dernier problème de ce classement est qu’il n’est pas représentatif… des étudiants de l’école ! En effet il n’est pas demandé à tous les élèves d’un même établissement de s’inscrire et participer à CodinGame à heure régulière…

Pour toutes ces raisons, il est impossible d’affirmer que le classement est pertinent. Le relayer sans aucune précision quant aux défauts méthodologiques et en le présentant comme un PISA de l’informatique relève soit de l’incompétence soit de la malhonnêteté.

DU CODE ! DU CODE ! DU CODE !

Un autre problème de l’article est qu’il compare des parcours mixtes de l’Université et le celui tout particulier de 42…

En licence maths-info, mais également en école d’ingénieur, les langues et humanités représentent de 30 à 50% des cours.

Ce n’est pas le cas à 42, qui consacre quasi exclusivement son enseignement exclusivement à l’informatique , sauf modules spéciaux (notamment avec HEC qui est en passant l’incarnation même des formations décriées par Aberkane, étrange non ?).

Le positionnement de l’enseignement “classique” de l’informatique dans l’enseignement supérieur rentre notamment en cohérence avec le phénomène de délocalisation des services informatiques. Si le développement informatique pur est aujourd’hui un secteur en plein essor dans beaucoup de pays émergents comme l’Inde, l’apprentissage de la gestion de projets, du management, des langues et des sciences humaines est une plue-value pour nos développeurs polyvalents aux postes tout aussi polyvalents. (NOTE : Attention, je ne porte pas de jugements sur ce choix)

Comparer deux types de formations totalement différents dans leurs contenus est ainsi totalement abusif et malvenu.

PÉDAGOGIE 42 : ÉLITISME & ABANDONS

Après avoir “démontré” la supériorité de 42, Idriss Aberkane poursuit son raisonnement et tente d’expliquer le succès de l’école. Il dit ainsi :

“De même que pour apprendre une langue, pour apprendre la programmation informatique il n'y a rien de tel que l'immersion, le plus tôt, le plus longtemps et par la pratique. En la matière, il y a autant de différences entre 42 et l'université dominante qu'entre un séjour linguistique et le pathétique « my tailor is rich ». Car l'informatique appliquée, c'est l'épreuve du monde réel, impitoyable avec les dogmes technocratiques. Si ça marche, on garde, si ça ne marche pas, on arrête. Le style pédagogique de 42 c'est « la piscine », une immersion de plusieurs semaines, sans bouée, directement dans le code informatique, et uniquement dedans, de sorte que l'on pense, que l'on parle, que l'on dort et que l'on rêve informatique. Excellence assurée.”

Le neuroscientifique compare l’informatique à une langue qu’il faut exercer. II explique que seule l’immersion peut nous aider à pratiquer correctement l’informatique. Cependant l’analogie est douteuse : si l’immersion permet en effet une compréhension par induction d’une langue, rien n’affirme que c’est valable pour le développement informatique, qui se rapproche plus de l’algèbre (et non, les mathématiques, ça ne s’apprend pas “sans bouée”). De même, si on parle bien de former une élite de développeurs et qu’on suit son analogie, il est totalement inutile d’apprendre la linguistique et d’en maîtriser les aspects théoriques. De quoi ravir également de nombreux orateurs, conseillers en communication ou autres “plumes” de politiques ou personnes influentes.

Hormis cette analyse peu rigoureuse, Aberkane présente une “excellence assurée” à 42. Cependant les différents retours font surtout part d’un écart creusé entre les meilleurs et les décrocheurs. Pour le coup, on peut faire un parallèle avec la Fac et le taux d’abandon en L1 de parcours Mathématiques-Informatique.

On peut également (peut-être) imputer cet échec commun au manque de suivi des étudiants : “sans bouée” dans les deux cas, que ça soit par l’absence totale de professeurs ou par les cours magistraux dans un amphithéâtre plein.

Il faut aussi préciser l’élitisme de l’école de Xavier Niel. Sur 50 000 candidats (!), seuls 1700 sont finalement sélectionnés, éliminés par les tests préliminaires ou bien par la “piscine”. Peut-on vraiment comparer les étudiants de 42 à des étudiants lambdas de l’Université ? Est-il si surprenant de voir de bons éléments réussir à CodinGame avec un tel profil à l’entrée de l’école ?

UN PROGRAMME ADAPTÉ À CERTAINS, SEULEMENT

Aberkane poursuit son raisonnement avec les paragraphes suivants:

“Tout le monde s'en rend compte aujourd'hui : nous sommes entrés dans le XXIe siècle avec un système éducatif du XIXe. Sous la IIIe République en effet, l'enseignement officiel de la natation était délivré sur un tabouret. On en rit aujourd'hui, mais nos descendants, que diront-ils de notre enseignement des langues ? Et de notre enseignement de l'informatique ? Car on ne peut mépriser une méthode qui produit les meilleurs développeurs au monde. [...]

Avec notamment les travaux de la révolutionnaire Céline Alvarez, l'année 2017 nous rappelle qu'il existe des lois naturelles de l'apprentissage chez l'humain, et – plus grave – que notre enseignement ne les respecte pas. Il est possible – et urgent – de « pirater » l'éducation. Mais l'obstacle à l'agilité bien sûr, c'est la bureaucratie. Or, on sait que le stade bureaucratique est atteint dans une organisation quand la procédure y est plus importante que le résultat. Nos organisations éducatives d'État vont-elles prendre acte de leurs défaillances et revoir humblement leur copie ? Si elles ne sont pas des bureaucraties, elles le feront. Sinon, le temps les fossilisera. Comme les tabourets de nage.”

Si l’’école permet en effet de former des développeurs “d’élite”, dont certains, ayant décroché du système scolaire classique, présenter cette formation comme “la Cour des Miracles” ou encore la solution pour “pirater” le système éducatif est totalement injustifié. Monsieur Aberkane insinue que c’est pourtant une panacée pour l’Université, par l’utilisation de présent de généralité sur l’efficacité théorique du “modèle 42”, il compare l’enseignement de la natation “sur tabouret” de la IIIe République à notre système actuel (et donc sûrement 42 comme la piscine). L’initiative et l’innovation sont souhaitables. Cependant le membre de GénérationLibre semble vouloir faire une démonstration de la puissance de façon systématique de la pédagogie 42 S’il ne souhaitait pas un changement général, il aurait notamment pu souligné que c’est 42 qui refuse de s’intégrer au système universitaire français, alors que le Répertoire national des certifications professionnelles est tout à fait disposé à délivrer des titres à toute formation quelle que soit sa pédagogie pour peu de preuve de son efficacité.

Le journaliste s’attaque donc au concept même de pédagogie différenciée : s’il souhaite évoquer des pseudo-généralités appuyant la puissance de la formation “miraculeuse” que propose le milliardaire, cela veut dire qu’il réfute la pertinence de faire cohabiter deux systèmes. Cependant, la force de 42 réside dans la proposition de développer une alternative pour les profils atypiques. On inverserait juste le problème.

C’est au contraire en différenciant les pédagogies, en proposant un parcours et une formation adaptée à chacun qu’on aura un système efficace. 42 présente ainsi un intérêt, tout comme chaque type de formation existant à ce jour. Si le système éducatif présente des défauts regrettables, c’est en changeant le système d’orientation et en diversifiant l’offre de formation que nous arriverons à la “Cour des Miracles”, à l’échelle d’un pays !

 

 

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