Ressentir le capitalisme, avec Deux Mille Dix Sept

La Compagnie Maguy Marin offre cet octobre un nouveau spectacle engagé et brut. Au-delà d’une simple création, Deux Mille Dix Sept présente une nouvelle perspective de militantisme.

La Compagnie de Maguy Marin © Wikimédias La Compagnie de Maguy Marin © Wikimédias

Au Centre Culturel André Malraux, dans la banlieue de Nancy, Deux Mille Dix Sept fait salle pleine trois jours d’affilés pour ses trois premières. La quatrième, aujourd’hui à 15 h, affiche également complet. Normal : il s’agit de la nouvelle création de Maguy Marin, célèbre chorégraphe de danse contemporaine et de danse-théâtre. Le spectacle est intense, aussi bien physiquement pour la Compagnie que mentalement pour le public.

UNE DÉNONCIATION CLASSIQUE ET VIOLENTE DU CAPITALISME

Sur une musique rythmée, oppressante, et si forte qu’on en sent nos membres vibrer, la compagnie Maguy Marin nous entraine dans une mise en scène si violente que même les rares silences sont éprouvants. Les thèmes abordés sont classiques, le capitalisme, le consumérisme, la manipulation des masses (l’aliénation pour les intimes), les dictatures financières et politiques, la mondialisation ou encore la condition ouvrière. Deux Mille Dix Sept se revendique de Pierre Michon ou encore de Frédéric Lordon, et souhaite dénoncer de façon acerbe et brutale le paradigme politique et économique actuel.

De la mort des individus à la mort des nations, l’argent s’érige par-dessus le cimetière de toute forme de résistance à sa toute-puissance. Le capital fusionne avec nos Êtres, piétine les drapeaux et se montre à visage découvert face au spectateur. La mise en scène est parlante, symboliste, accessible, et ne cherche pas à aller dans l’esthétique, elle est brutale et marquante. Elle ne cherche pas à nous faire comprendre, elle cherche à choquer. Les expressions des danseurs, exagérées et mécaniques, suffisent à elles seules à caricaturer, à nous montrer le climat hypocrite dans lequel la société évolue.   

UNE DÉMARCHE NOUVELLE : RESSENTIR LE CAPITALISME

Repenser l’imaginaire anticapitaliste, c’est ce que nous propose Maguy Marin dans cette chorégraphie théâtrale. Si le fond appartient à la galaxie anti ou altermondialiste, le format nous apporte une toute autre approche.

L’écart est d’autant plus impressionnant que — comme précisé auparavant — Deux Mille Dix Sept s’inspire de Lordon. Là où le chercheur en philosophie a tendance à perdre ses lecteurs dans des explications quasi mathématiques, Marin fait le choix de l’antiintellectualisme. Tout est fait pour nous faire ressentir sous tous les angles « la fabrique du consentement » néolibéral et ses conséquences dramatiques. C'est dans cette démarche que prennent sens l'absence de paroles, les images fortes, la musique mécanique et violente, les expressions surjouées, la mise en scène symboliste. Tous ces éléments ont pour seul but de façonner l'ambiance oppressante dégagée dans la salle durant tout le spectacle. Il ne s’agit plus de comprendre les structures, le fonctionnement, la mécanique du Capital. Il s’agit de le voir, de l’entendre, de le ressentir. 

Finalement, n’est-ce pas ce qui a manqué à nos milieux militants ? Face au pseudo-rationalisme de la doctrine libérale, face à sa volonté de s’imposer comme la seule possibilité, le no-alternative, face à sa froideur, nous avons décidé de concentrer nos efforts à produire un contenu intellectuel, abstrait et terriblement peu accessible pour les non-initiés, et ce même au sein des milieux artistiques. La Compagnie Maguy Marin nous permet de questionner cette approche, en nous invitant à la compléter par une critique sensible et non pas intelligible de notre monde en 2017.

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