Pourquoi je ne candidate pas au bachelor Sciences Po

Lycéen en classe de terminale S et passionné de politique, j’ai décidé de renoncer à ma candidature à Sciences Po.

Entrée de Sciences Po Paris © Image provenant du site de Sciences Po Entrée de Sciences Po Paris © Image provenant du site de Sciences Po
Quand on connaît un petit peu ma passion pour les questions politiques, il est très fréquent que l’on pense que j’ai candidaté à Sciences Po. Les tests d’orientation, mes pairs, et mes professeurs ont été souvent étonnés que je dise que ce n’était plus mon souhait. 

En effet : Sciences Po forme de nombreux ministres, dispose d’un très bon master en Affaires Publiques et prépare à l’ENA. Elle forme une grande partie de la classe politique et est la porte d’entrée idéale pour participer à la vie publique. D’ailleurs, la célèbre Grande Ecole ne prépare pas qu’aux métiers de la politique, puisqu’elle forme également de très bons managers, journalistes, diplomates, urbanistes… Mais beaucoup de parlementaires, de hauts-fonctionnaires ou bien de professionnels de la politique en proviennent également.

Si je reconnais tout à fait la qualité du Collège Universitaire et des Ecoles de Sciences Po pour de nombreuses professions, je ne pense pas que ces formations soit la meilleure voie pour pouvoir contribuer à la politique, voici pourquoi.

Une formation polyvalente, mais peu ouverte

Sciences Po propose une formation d’une grande polyvalence. Sociologie, Histoire, Economie, Mathématiques appliquées aux sciences humaines et sociales, et bien d’autres enseignements sont dispensés au cours du premier cycle intitulé « Collège Universitaire ». Des approfondissements sont possibles, ainsi que trois doubles parcours en France : en sciences (avec Paris VI), en humanités littéraires (avec Paris IV) et enfin en mathématiques appliquées (avec Paris I). Cette grande polyvalence, ainsi que le certain prestige de l’institution, attirent de nombreux élèves ayant la garantie de pouvoir repousser d’au moins 3 ans une spécialisation trop exclusive. Il est également intéressant de relever que la réputation de Sciences Po est aussi dû à l’excellence des étudiants recrutés. Il y a là, comme dans toutes les Grandes Ecoles, une certaine Pyramide de Ponzi du prestige qui ne garantit en rien des cours plus intéressants (ni l’inverse, bien entendu).

Cependant, il est impossible de sortir des disciplines classiques : il n’est par exemple pas encouragé de prendre des cours dans une autre Université (or 3ème année), que ce soit en sciences, en psychologie et même en philosophie (!). Les parcours sont très peu personnalisables. Rien de nouveau avec les divers parcours possibles au sein de l’enseignement supérieur : jusqu’à la Loi ORE, impossible de moduler de façon conséquente sa formation sauf quelques rares exceptions (Paris VIII ou Paris VI ont par exemple des systèmes de mineures). Mais contrairement à d’autres domaines, comme les mathématiques ou la biologie, ou même la psychologie, les voies pour faire de la politique sont multiples, et c’est tant mieux. Chaque domaine peut et doit contribuer à la vie publique. Pour prendre un exemple récent, un mathématicien au sein du Ministère de l’Enseignement Supérieur aurait pu prévenir des risques de la fin de l’ordre des vœux sur ParcourSup. De même, peut-on imaginer mener une politique éducative sans être conseillés par des psychologues ou des chercheurs en sciences cognitives ? Peut-on imaginer mener une politique de recherche sans travailler avec des chercheurs ? Peut-on imaginer concevoir une stratégie économique à long terme sans consulter des experts de l’innovation, mais aussi des philosophes ? La réponse est bien entendue non, si on souhaite obtenir de bons résultats.

En « absorbant » de nombreux jeunes voulant faire de la haute fonction publique, des affaires publiques ou de la politique leur carrière, Sciences Po tend à rendre homogène la classe politique française. Nous avons de « futurs » hommes et femmes politiques ayant tous les mêmes compétences, ayant reçu les mêmes cours, étant peu ouvert par leur formation à de nombreuses disciplines connexes (bien qu’ils puissent compenser ultérieurement), mais qui ne se sont pas non plus spécialisés sur une question précise dans leurs disciplines de prédilection.

En résumé, Sciences Po forme des professionnels des affaires publiques et privées très polyvalents, mais n’ayant pas d’expertise par rapport à d’autres diplômés. La non-diversité ne tend pas à rendre plus démocratique la vie politique : la base de la démocratie n’est-elle pas la contradiction, la mise en opposition de nombreux points de vue ? Or, peut-on vraiment espérer générer des points de vue radicalement opposés avec un apprentissage identique ? Le jury de l’ENA a d’ailleurs soulevé le manque d’originalité de la réflexion des candidats, venant majoritairement de Sciences Po ou d’un IEP.

La seule solution pour avoir à la fois une diversité des points de vue radicalement différents et complémentaires au sein de la haute fonction publique est une diversité des parcours, et non pas une diversité des disciplines au sein du même parcours dispensés à tous.

Dilemme entre intérêt individuel et intérêt collectif

On peut alors se demander pourquoi Sciences Po intéresse autant de jeunes voulant faire de la politique. Chacun ne gagnerait-il pas à faire une formation « originale » permettant de différencier les points de vue au sein des cabinets, à apporter une plus-value ?

Pour peu qu’il est conscience de ce problème, le dilemme est le suivant pour tout néo-bachelier ou étudiant bac+1 souhaitant faire de la politique :

D’un côté, il pourrait certainement mieux contribuer à la vie publique en faisant un parcours original permettant d’avoir de nouvelles approches et idées, quitte à avoir un champ d’expertise réduit.

De l’autre, Sciences Po a une très bonne réputation nationale et internationale ainsi que d’un excellent réseau. Y faire ses études permet un accès privilégié à l’ENA et à la haute fonction publique en général. En effet, les étudiants décidant de faire un parcours original pour faire des métiers de la haute administration ou de la politique ne bénéficient pas d’un réseau réputé, et il est plus difficile pour l’Etat ou une équipe d’évaluer leur compétence. Il est également plus facile de faire carrière en variant ses missions grâce à la polyvalence des disciplines enseignées durant leurs études.

L’intérêt individuel pousse alors à faire Sciences Po pour avoir la sécurité (ou plus de sécurité) d’un emploi intéressant. A l’inverse, l’intérêt collectif invite à prendre des risques en se construisant un profil plus innovant mais ne bénéficiant pas de réseau, ni de « garantie » de carrière. Plus il y a de personnes souhaitant faire primer leur intérêt individuel (ce qu’on ne peut pas leur reprocher) et faisant un parcours « classique », plus l’intérêt collectif de faire un « parcours original» est grand.

Le détachement est nécessaire à la politique.

Dès-lors, comment faire primer l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel ? Il y a plusieurs réponses possibles, quelle que soit l’échelle.

Du point de vue individuel, le choix de ne pas faire de la politique par « la voie royale » nécessite deux conditions préalables. Tout d’abord, il faut bien évidemment une véritable volonté de contribuer à la collectivité. Ensuite, il est nécessaire d’avoir un certain détachement : si faire de la politique n’est plus qu’une option parmi d’autres, il est plus simple de ne pas chercher la garantie d’une carrière et donc de prendre certains risques. C'est d'ailleurs grâce à ce détachement, grâce au fait que faire de la politique mon métier est loin d'être indispensable, que j'ai pu renoncer à Sciences Po.

Du point de vue collectif, des réponses sont également possibles : si nous voulons faire concorder l’intérêt individuel et l’intérêt collectif, il faut proposer des parcours combinant les deux. On peut par exemple imaginer, étant donné la démarche engagée pour une plus grande personnalisation des cursus, un système généralisé de « mineure » Sciences Po (entre d’autres !) potentiellement additionnel à n’importe quel autre cursus (Licence, Grandes Ecoles notamment). Elles seraient potentiellement sélectives et donneraient accès à un réseau, ainsi qu’à des cours à la carte en affaires publiques (droit, politiques publiques, histoire, économie…) et seraient une preuve de la polyvalence très recherchée.

Il nous faut une Ecole de la politique à l’image de comment nous la concevons, et la diversité de ces acteurs est en soi un choix qu’il faudra faire tôt ou tard.

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