Ils ont décroché : l'histoire de C.

"Ils ont décroché" est une série d'articles témoignages recueillis par les fondatrices de la structure "Le Terrain, structure Tremplin" au cours de leur expérience auprès de jeunes décrocheurs. Camille Avril et Audrey Knuchel y racontent les dessous d'un phénomène d'ampleur collective et pourtant si individuel : le décrochage scolaire.

Il y a quelque chose de récurrent lorsque l’on parle de décrocheurs scolaires : le cliché selon lequel il s’agirait souvent de garçons rebels et/ou faignants, issus de familles socialement défavorisées.

Aujourd’hui j’aimerais parler d’un décrocheur au strict opposé de ce profil. C. est une fille, issue d’une famille de cadres sup’ aisés, et c’est sans doute un modèle de discipline et de rigueur.

Pourtant C. a décroché du système scolaire. Petit à petit, elle s’est déconnectée émotionnellement et intellectuellement de l'école, et c’est là que j’aimerais en venir : C. est restée un moment sur les bancs de l’école, complètement décalée et déconnectée de ce qui s’y passait.

J’ai rencontré C. quand elle avait 13 ans, et qu’elle était inscrite en 4ème hors contrat. En parlant avec elle, on s'aperçoit que son décrochage a des racines anciennes : en fait, C. est en souffrance dans sa scolarité depuis l’école primaire. Peut être même avant.

Alarmés, ses parents lui ont fait faire des tests pour tenter de comprendre l’origine de ce décrochage. Au tests de QI, C. est au dessus de la moyenne. Chez les psys, C. se tait.

Voilà une chose à savoir sur C. : elle se réfugie dans le mutisme, décroche son regard, et ne manifeste plus aucune réaction. Souvent. A l’école, chez les psys, avec ses parents. On lui dit “qu’elle se bloque”. C. “bloque” quand un mot de trop est prononcé par l’adulte qui lui parle. Des paroles d’exigences, ou pires, des paroles qui à ses yeux, la jugent.

Un jour, C. m’a confié qu’elle avait du mal à faire confiance aux adultes. Et qu’elle était triste depuis longtemps. Elle m’a raconté, ce qui pour elle a été le début de sa défiance et de sa douleur : alors qu’elle était en primaire, sa maîtresse lui a dit qu’elle était trop bête pour réaliser son rêve. C. veut devenir vétérinaire.

Je ne m’aventurerais pas à une analyse psychologique de C. D’abord parce que je n’en ai pas la formation, ensuite parce que je n’en ai pas besoin. En fait, il n’y a qu’une chose à comprendre chez C. Et cela est valable pour tous les adolescents que nous avons rencontrés : le plus important à comprendre dans leur histoire, c’est ce qu’ils ont à nous en dire.

C., quand elle parle, dit qu’on lui a ôté le droit et la légitimité d’être et de devenir qui elle voulait. C’est ce qu’elle dit, c’est donc son réel.

Et pourtant, C. est scolairement ce que l’on peut appeler une “élève sérieuse” : organisée, travailleuse, C. fait tous ses devoirs, donne le maximum, et est très exigeante. C. aime l’ordre, la clarté, l'honnêteté. C. aime savoir où elle va, et surtout, où on l'emmène.

Dans cette série d’article sur des décrocheurs, nous souhaitions illustrer à quel point le terme de “décrocheur” est vague, sans doute mal employé, et à quel point il cache des réalités différentes.

Mais surtout, à quel point nous ne pouvons pas ignorer que le décrochage trouve ses sources, parfois, dans l’école elle-même : dans ce qu’elle peut manquer, réduire et ne pas regarder en face.

Les situations sont complexes, les raisons toujours plurielles. Mais nous avons pris le parti des décrocheurs. 

 

Le Terrain

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.