Ils ont décroché: l'histoire de A

«Ils ont décroché» est une série d'articles témoignages recueillis par les fondatrices de la structure «Le Terrain, structure Tremplin», au cours de leur expérience auprès de jeunes décrocheurs. Camille Avril et Audrey Knuchel y racontent les dessous d'un phénomène d'ampleur collective et pourtant si individuel : le décrochage scolaire.

Quand décrochage rime avec ambition académique. Autre noeud névralgique dont on ne saurait soupçonner l’existence, à moins d’y attarder notre attention : celui de vouloir bien faire, mieux faire, bien mieux faire. Ce rapport à la perfection. Chimère d’un fantasme de soi, de l’autre.

C’est le cas de A. J’ai rencontré ce jeune homme il y a maintenant 4 ans. Le parfait jeune premier que l’on aurait pu voir soutenir Martine, petit rat de l’Opéra, les samedis soirs. A. est un garçon adopté par une famille de nantis parisiens. Il est leur précieux. Ce cadeau attendu si longtemps qu’ils sont devenus parents à un âge où certains deviennent jeunes grands-parents. Ce trésor, fruit de toutes les attentes, de toutes les projections dont tout a été pensé, projeté pour un accueil des plus incluants.

Les bonnes volontés sont là. Les élans d’amour aussi. Et bien sûr, comme tout un chacun (tout parent), les maladresses. Un grand manque d’écoute sincère sur les pérégrinations de ce jeune garçon qui cherche sa place, s’interroge sur ses origines. S’il est une de mes croyances profondes en matière d’éducation c’est que tout ce que l’on peut transmettre à un enfant ce sont des racines et des ailes. La façon dont cela va s’incarner est propre à chacun. Quid des racines lorsque l’on ne sait pas soi-même d’où vient l’enfant que l’on a adopté ? C’est un sujet particulièrement épineux, qui pose de nombreuses questions.

Le fait est que c’est une réalité. Celle de cette inéluctable question : d’où je viens ? Qui suis-je ? Une quête d’identité qui a été chez A. tue. Tue parce qu’il la sentait douloureuse pour sa maman adoptive. Tue parce qu’il sentait que les questions en suspens sur ses lèvres n’auraient probablement jamais les réponses attendues. Tue parce qu’il lui est apparu évident que ce n’était pas la priorité. Tue parce qu’il savait devoir la dépasser et rentrer dans le rang de l’excellence qui était le sien. Celui dont il avait si généreusement hérité. Celui dont il était le chanceux locataire.

Et pourtant, cet enfant à qui tout prédestinait une carrière de chirurgien brillant, un parcours sans faille, d’excellence, comme on aime à le claironner en France ; cet enfant s’est écrasé. Fin collège, le crash fut d’une violence inouïe. Plus question de grandes études : déjà fallait-il qu’il puisse se lever le matin et aller en cours.

Pendant 3 ans, je l’ai côtoyé, camouflé derrière ses sourires d’ange, de parfait gentleman. Une façade parfaitement travaillée, visant à cacher les douleurs de ses secrets. Une pression de réussite toujours présente de la part de parents bien pensants qui s’étaient convaincus qu’une fois l’épreuve du bac passée tout serait résolu. 

De la cinquantaine de jeunes en décrochage scolaire que j’ai pu accompagner, s’il est un constat que je puis faire c’est celui de la nécessaire observation des enfants par leurs parents. Sans cela, une impossible rencontre avec l’individu réel qu’ils ont élevé, éduqué, aimé et le décalage, sans cesse plus douloureux entre le fantasme projeté de leur progéniture et la réalité décevante. Décevante car ne pouvant jamais rivaliser avec le rêve.

Mais nos enfants sont-ils notre rêve, le fantasme que l’on se crée de ce qu’ils seront ou bien des êtres faits de chair, d’os, d’émotions qui ne sont pas le prolongement des nôtres, mais bien l’expression de leur existence en tant qu’individus à part entière ?

 

Le Terrain

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