Ils ont décroché : l'histoire de M.A

"Ils ont décroché" est une série d'articles témoignages recueillis par les fondatrices de la structure "Le Terrain, structure Tremplin" au cours de leur expérience auprès de jeunes décrocheurs. Camille Avril et Audrey Knuchel y racontent les dessous d'un phénomène d'ampleur collective et pourtant si individuel : le décrochage scolaire.

L’encyclopédie humaine et le décrochage.

Dans une société où l’école met particulièrement l’accent sur le savoir mémoriel, on oserait imaginer qu’un élève à mémoire photographique quasi-instantanée ne pourrait pas décrocher. Et pourtant. C’est le cas de M.A.

M.A, racontée par ses parents, c’est l’enfant tant attendue d’un couple ne pouvant en avoir. Elle la source de leur joie, la complexité de leur bonheur, une enfant éveillée, curieuse, qui baigne dans une culture classique et traditionnelle. Entendre catholique rigide dans son cas. M.A est très protégée par ses parents, ses seules sorties autorisées sont celles des Scouts. L’école doit être synonyme de réussite. Se cache derrière une injonction à la perfection. Perfection impossible à atteindre. Et petit à petit, c’est la dégringolade, la perte de confiance en elle, en ses capacités, bien que soit en permanence louée sa grandiloquente mémoire.

Elle se réfugie dans le théâtre, jouant des rôles, se libérant de ses carcans à travers les voies des autres voix.

J’ai rencontré M.A lorsqu’elle était en 1ère, préparant son bac de français. Notre premier échange fut autour d’une annale de bac, un sujet de dissertation qui portait sur les enjeux de la représentation théâtrale. Je savais déjà qu’elle et le théâtre ne faisaient qu’un. Quand j’ai vu le sujet, il ne m’a pas fallu beaucoup plus que quelques secondes pour tomber dans le panneau de l’évidence : ce sujet devrait lui parler et si la méthode n’est pas là, au moins nous aurons matière à discuter. Erreur ! La demoiselle était tétanisée devant les mots. C’est là que j’ai entériné une intuition, une pensée qui me trottait dans la tête depuis bien longtemps : la pression académique donne l’illusion aux élèves de conférer des sens autres aux termes les plus communs. Tout à coup, l’expression représentation théâtrale se devait d’être plus chargée, d’acquérir une connotation plus complexe que ce à quoi ses connaissances la laissaient accéder. Il était impossible pour elle que son imaginaire autour de ce qu’est une représentation théâtrale (les choix artistiques, la mise en scène, le jeu d’acteurs : bref la mise en forme physique et vivante du texte) soit suffisant : ses connaissances n’étaient pas suffisantes. Elle n’était pas suffisante.

C’est là, l’abysse dans lequel elle se trouvait. Réduite à penser, face à un exercice de rhétorique, que le seul domaine dans lequel elle se sentait à l’aise, lui échappait lui aussi.

C’est en parlant avec elle que j’ai réalisé à quel point elle dissociait le langage croisé à l’école du langage courant. Un même mot ne pouvait en aucun cas contenir le même sens. Comment alors suivre quand on n’accorde plus aucune confiance dans le sens des mots ? Et donc plus confiance en celui qui les porte, les diffuse (le professeur, l’adulte, la figure d’autorité) ? Ni en ses connaissances, trop peu certaines pour s’en assurer la compréhension ?

La méfiance des mots, ce trouble encore trop peu connu et pourtant nerf névralgique de nombreuses histoires d’ados décrocheurs.

A M.A. et son amour des mots retrouvés.

 

Le Terrain

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