Dans la Jungle, Terrible Jungle

Dans la JUNGLE, terrible JUNGLE....




SANGATTE? LE RETOUR!....BESSON ENNEMI PUBLIC NUMERO 1....RAMADAN SANS PAPIER...TABOULE AUX HARENGS...TROIS IRAKIENS RETROUVES NOYES DANS LA MANCHE, REMAKE DU GRAND BLEU?



Putain de merde! Mon scoop misérabiliste vient de me passer sous le nez! Depuis 7h30 ce matin « la jungle » de Calais n'est plus.Et moi qui devait y être depuis 24h pour couvrir « l'évènement ». Jesuis un peu mou du gland de nature, alors j'ai préféré me la toucher àParis basant mon départ sur un calcul quelque peu foireux: lundi 21c'était l'Aïd, Besson n'allait pas pousser la perversité jusqu'à pécholes sans papiers le lendemain de leur principale fête religieuse! Maissi, ils ont osé « bouter de l'afghan hors de Calais » alors que ceux sise remettaient à peine du méchoui gargantuesque qu'ils avaient duingurgiter la veille. Voilà, j'ai l'air d'un con devant la dépêche AFP,mon super plan gonzo vient de tomber à l'eau. Je voulais me fairepasser pour un Kurde, un Kazakh ou n'importe quel ressortissant de paysretardés pour voir si le matraquage du bronzé est aussi systématiquepour le Schmitt lambda qu'il l'est lors d'un rassemblement degauchistes. Me voici avec un billet eurostar à 20 euros sur les bras eten guise de préparation à ce « reportage » le visionnage récent de« Bienvenue chez les ch'tis ». C'est maigre. Enfin bon je file, je suisen retard.
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Dernierappel pour les voyageurs du train eurostar qui doivent se présenter auquai d'embarcation » C'est moins une! Tiens, les départs eurostarbénéficient d'un quai d'enregistrement spécial et sa qualité de traininternational justifie un contrôle des passeports. Pas de bol, je mesuis fait tirer le mien voilà deux mois. Il m'attend aux objets trouvésde Lyon, mais à force de fraudes en tout genre , je me suis renducompte que voyager sans papiers était bien pratique dans certainessituations, n'en déplaise aux afghans. Et je n'ai qu'une déclaration devol, toute fripée et tachée de gras. On m'explique qu'il m'estimpossible de prendre ce train car je serais susceptible de passer sanspasseport au merveilleux pays des « buveurs de thé ». En somme, onsoupçonne que je sois un clandestin si j'ai bien compris? Prenant ausérieux mon rôle de journaliste, je recherche les véritables raisons,forcement secrètes qui justifient ce contrôle. Voici mes conclusions:
1/L'État français et/ou anglais est vraiment con s'il pense que leskurdes prennent l'eurostar pour aller voler le travail aux rosbifs.
2/Les passeurs sont de dangereux criminels ayant des agents dormant ausein même de la SNCF, qui collabore à l'exil des réfugiés (enquêter surles liens probables entre la SNCF et Al-Qaïda)
3/ C'est la crise, ilfaut bien trouver du boulot aux milliers de flics embauchés par Sarko.Et puis contrôler du japonais c'est jouissif, je vous l'accordemessieurs de la P.A.F. Schengen, internet...etc. Faudrait pas oublierque les frontières ça existe et si jamais le besoin économique s'enfait, ils les fermeront à nouveau. Malheureusement pour mon goût descomplots, la troisième solution me semble la plus plausible... Bon 1h30avant le prochain TGV, je vais aller bouffer au McDo histoire de voirsi les étrangers en situation régulière sont contents de faire des BigMac toute la journée
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Bon dieu, elle est où cette foutue jungle? On m'a dit « vers lacheminée qui fume ». Je suis dans la forêt comme un con, et il y a unetonne de déchets épars qui accrédite le fait que je ne dois pas êtreloin. D'ailleurs, il n'y a pas que du top budget parmi les emballagesau sol, mais aussi de la bonne marque bien chère, enfoirés d'afghans! Apart ça, cette forêt est plutôt sympa, j'y construirai bien une cabane.Comme un bon tiers de ma génération, je me touche la bite sur ladécroissance, la vie à la cambrousse et Thoreau (vous savez, lephilosophe américain qui prône un retour à la nature, qui vivait danssa cabane mais se faisait porter ses repas par sa maman).
Tiens,mais que vois-je? Qu'entends-je? Ça m'a tout l'air d'être une nuée decamions de condés et du journaliste en masse! Enfin!
Une question tout de même subsiste et devient de plus en plus prégnante à mesure que je m'approche de la « frontière »: dois-je ou non planquer mon sac plastique rempli de canettes de bière?
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Manifestementj'arrive vraiment à la bourre, les bulldozers sont là mais ont finileur journée de taf. Les badeaux me disent qu'ils ont tout rasé. Bessondéclarait: « il faut rendre la jungle à son état naturel »(sic).D'ailleurs, d'où est-ce que ça vient ce terme de « jungle »? Ni lesbadeaux, ni les flics ne pourront me répondre. Je reste une pairesd'heures à discuter avec un peu tout le monde et le problème me paraîtde plus en plus compliqué. Bien sur il me manque le point de vue desintéressés, celui des réfugiés themself bien que je ne pense pasfabuler en affirmant que ce qu'ils veulent est simple: passer enAngleterre, ou être régularisés en France.
Il y a quand mêmequelque chose d'un peu louche: cette façon tonitruante d'annoncer ledémantèlement de la jungle une semaine à l'avance. Une semaine c'estlong, ça laisse le temps de se trouver une autre planque, lesjournalistes ont le temps de venir et de préparer leur sujet, lesmilitants peuvent peindre des banderoles et « sensibiliser ». Il fautque tout soit près pour le jour J! En une semaine, la population de lajungle est passée de 800 à 250 personnes. On dit que beaucoup seraientpassés en Angleterre, que les frontières ont été « un peu » ouvertes,comme pour emmerder une dernière fois les rosbifs en leur refilantquelques parasites. Bref, le truc vraiment étonnant c'est qu'il y aitdes types qui y soit restés dans la jungle. Une rumeur circulait cesderniers temps : ceux qui restent pourrait être régularisés. Moi jetrouve que ça pue la manipulation, le bruit que fait courir le préfetpour être sûr qu'il va y avoir quelques dizaines de jeunots, encoreinnocents, qui vont y croire. Car s'ils avaient tous pris la poudred'escampette les Afghans, il aurait peut être moins fait le mariole leBesson. Son opération de pub tournait au fiasco

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La une du journal du coin est claire: « la jungle démantelée ». Encoreun petit abus sémiologique comme on en voit tout les jours. Qu'est cequi a été « démantelé »au juste? Aucun passeur ne s'est fait pincer,etmalheureusement pour l'ambiance générale de cette ville on n'a pastrouvé d'opium de première qualité sur place. « Le gang des Afghans quivolait toutes les palettes abandonnées de la région pour se chaufferenfin sous les verrous »! Chouette, bien joué Besson! Franchement aubar du coin je suis partagé, c'est pourquoi je m'en vais m'envoyer unedizaine de pastis, d'ailleurs vous connaissez le point commun entre unpastis et un tsunami? Plus y'a d'eau, moins y'a de jaune! Tiens ça lesfait bien rire les clients, je suis à cent mètres de la jungle maisl'ambiance est passé du pathos hypocrite au facho rigolo! Au vu duniveau de la conversation je reconnais le patron du bar qui a étéinterrogé dans le journal et à qui on doit cette déclaration sublime:« au moins , le bruit des bulldozers ça changera des appels de lamosquée ». Rapidement ça enchaîne sur la « jungle » et il sont biencontents, apparemment ça commençait à craindre un peu dans le coin:jets de pierres sur les bagnoles, menaces au couteau...etc. Alors là,il faut une bonne dose d'objectivité pour faire la part des chosesentre l'argument sécuritaire qui est écoutable et le lot d'amalgamesracistes que véhicule n'importe quelle discussion de ce genre. Et plusl'alcool coule à flot (plus il y a de vent dans les voiles disent-ilsici) plus les langues se délient. Pour eux, en Afghanistan on parlearabe et de toute façon, comment voulez vous qu'on se comprenne un tantsoit peu, ils en sont encore aux chameaux là-bas. Cependant, il n'y apas une once de haine; les différences culturelles sont connues: «tuleur fous la main sur l'épaule, ils te plantent direct, en même tempsc'est vrai qu'ils ont pas le même rapport à la mort que nous, ils s'enfoutent : ils ont vu crever toute leur famille ». Je suis bien face àce racisme qui est le plus dégueulasse de tous en ce qu'il est«raisonné» mais qui donne quand même beaucoup plus d'espoir que sonpendant idéologique. Le racisme de Mr et Mme tout le monde, celui de magrand mère, celui de certains de mes potes sans qu'ils s'en rendentcompte, des reubeus envers les français, des flamands envers leswallons, des machins envers les trucs... Ce racisme que tout le mondeignore car il nous renvoie à quelque chose d'universel, qu'il estpresque naturel . Finalement, ce qui me dégoute le plus, c'est cepatron de bar qui clame sur tout les toits qu'il a explosé son chiffred'affaires ces deux derniers jours, grâce à tous les journalistes quisont venus boire des coups dans son rade.
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Boufferun kebab pour rester dans une ambiance exotique, assez dégeu il fautdire, vous vous en foutez hein? Et bien pas moi car ce putain de kebabest bien la seule expérience de la journée à travers laquelle j'ai puexercer ma capacité de jugement... Puis suis allé me coucher, monprojet d'aller traquer du sans-papiers commençant à avoir du plomb dansl'aile. Je repense à ces journalistes qui se sont fait « expulsés»entre 8h30 et 10h du matin pendant que les flics procédaient audémantèlement de la jungle. Aucun n'en parle dans leur articles,pourtant ils adoptent tous un ton outré lorsqu'il parlent de cetteinitiative ministérielle. Personne n'est dupe, tous savent qu'a l'heureoù paraîtra cet article, d'autres jungles auront émergé, un peu plusloin, un peu plus cachées. Tous disent que le problème n'a été quedéplacé, tous savent que ce gouvernement nous berne depuis deux ansavec sa succession de non-événements qui ne laissent pas de place àl'analyse mais tous déplacent leurss camionnettes sur-équipées et leurspeakerine qui fait du 90C pour le moindre fait et geste d'un membre dela Cour.
Du point de vue de l'actualité, tout semble devoir serépéter à l'infini :dans deux ans, Besson ou un autre annoncera engrande pompe qu'«on ne peut plus continuer comme ça» et qu'il fauttrouver une réponse collective à un «problème européen». Réunis autourd'une table, les ministres de l'immigration et de l'identité nationale(car cela sera devenu une mode partout en Europe) se lanceront deschiffres à la figure tout en se refilant en douce la patate chaude. Letout pourra, au meilleur des cas, aboutir à une grotesque déclarationcommune de plus sur la dignité de l'être humain et toutes sortes dedroits immuables. Je pense à tout ça ce matin et aussi à mon ambitionridicule. Je glisse doucement mais sûrement vers le misérabilisme etplus l'article avance plus j'emprunte à la litanie. En même tempscomment parler autrement de ces destins là? Le problème dessans-papiers est un des seuls problèmes actuels qui me donne envie deme bouger un minimum le cul; les tenants et les aboutissants ne sontpas compliqués quand on les compare à n'importe quel autre« problème ». Pour preuve ces 24 heures à Calais et ces dizainesd'articles ingurgités sur le net ne m'ont rien appris de nouveau.Quelques détails de droit européen, l'existence de deux ou troisréseaux militants en plus. Le fond ne change pas, et tout le monde lesait, cela ne sert à rien d'aller voir Welcome ou une autre œuvrepseudo engagée puisque nous sommes déjà tous conscients. Conscients etimpuissants face à ce gouvernement qui veut faire croire qu'expulser20000 ou 30000 immigrés changera quoique ce soit a quelque chose. Etdans un coin de mon esprit , toujours la même rengaine puérile, àsavoir que ces 1000 ou 2000 migrants qui zonent dans les alentours deCalais pourraient être aidés avec le salaire d'un seul connard dedéputé
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Mais bon, « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » hein?Cet « argument » que tout le monde à déjà entendu au moins cinquantehuit fois, c'est l'irlandais qui m'as pris en stop le lendemain quim'en fait part. Est-ce mon anglais bancale qui me trompe ou bien sonraisonnement partage le même sens de l'absurde que son compatrioteSamuel Becket? Le voilà qui me parle du nombre beaucoup trop élevé defonctionnaire en France et de cette aberration d'avoir une mairie pourun village de 200 habitants pour retombé sur les migrants et lesproblèmes des caisses de l'Etat. Et oui! Le fric, toujours le fric quiest mis en avant. Sauf que cette alibi, qui permet de faire passé pourdu pragmatisme un racisme latent est démenti à son tour: une expulsioncoûte en moyenne 6000 euros à l'état (info glané sur France culture,non vérifiée). Entre les flics déplacé, la rétention, le vol de charter(peut être qu'on pourrait leur faire payer l'eau dans l'avion, çaéconomiserait un peu de pognon) c'est que ça nous ferait presque 13 RMItout ça!
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Cematin, je me suis réveillé sur le parking d'une usine abandonnée. J'aiplié ma tente, bien décidé à me casser le plus vite possible de cetteville où décidément je n'avais rien à foutre. Mais d'abord j'ai visitél'usine, pour le plaisir. Il devait y avoir 2000 m2 où aurait pu logerun certain nombre de gens, du clodo qui m'a squatté une clope hier soiren passant par le RMIste du coin, en passant par les afghans, enpassant par ta mère... Mais hier, il n'y avait que moi. Mes convictionset mon cynisme avaient arrêté de s'engueuler depuis belle lurette,quand ils ont pris conscience qu'ils avaient besoin l'un de l'autrepour exister, qu'il n'y aurait pas de gagnant, pas de loi du plus fort.Et pourtant eux comme moi, comme le RMIste, l'afghan et ta mère nousnous trouvons, vraisemblablement pour encore un certain nombred'années, condamnés à subir l'implacable loi de la jungle.






Post Scritum:Ne t'inquiète pas lecteur, demain il se passera quelque chose qui tefera outrepasser les conditions de vie des clandestins: un pépin auboulot, une blague rigolote, des courses à faire ...etc De ce « petitquelque chose » totalement anecdotique dépendra ton salut: l'oublie.L'oublie qui nous ramène inéluctablement vers le droit chemin de laréalité. Je préfère oublier dès ce soir, à grand coup de monlobotomisant préféré: un bon gros pétard qui lui aussi (j'ai un bondealer) vient d'Afghanistan. Le haschich semble passer les frontières bien plus facilement que des clandestins, simple coïncidence?










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