Deux grandes dames du jazz et des musiques improvisées au Triton pour la journée de la femme

Interview croisée de Joëlle Léandre et Sophia Domancich, en concert au Triton le 8 mars à 21h avec le batteur Ramon Lopez (Flowers trio)

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Interview croisée de Joëlle Léandre et Sophia Domancich, en concert au Triton le 8 mars à 21h avec le batteur Ramon Lopez (Flowers trio)

 

Jimmy Vivante : Mesdames, demain, samedi 8 mars, vous serez au Triton avec le batteur Ramon Lopez dans un groupe dénommé « Flowers trio ». Le retour de ce trio, après plusieurs années d’absence, dans un lieu comme le Triton, pour la journée de la femme, c’est une belle série de hasards et une jolie histoire. Qu’est-ce que vous inspirent ces retrouvailles ?

 

Sophia Domancich : Au départ, j’avais suggéré une idée de trio qui n’a pas fonctionné et puis finalement c’est Ramon qui a été à l’origine de ce groupe. On a fait un disque, on a un peu joué, et aujourd’hui, on est ravis de se retrouver.

 

Joëlle Léandre : Bien sur, au-delà de la journée de la femme, l’important c’est le plaisir de rejouer ensemble. Dans ce trio, il y a trois amis, deux femmes et un homme qui partagent des désirs de jeu, de feeling. Maintenant, oui, ça tombe effectivement le 8 mars et c’est un hasard, un hasard plutôt rigolo.

 

JV : Justement, le 8 mars, la journée internationale de la femme, ça vous évoque quoi ? La place des femmes dans le jazz et les musiques improvisées, c’est un sujet encore actuel selon vous ?

 

SD : Ce qui est marrant, c’est que je me rends compte que plus jeune, j’avais beaucoup plus de mal à aborder cette question là. On avait tellement envie d’égalité d’un côté que de l’autre, c’était difficile, et même dévalorisant, de soulever ce problème. J’avais envie d’être neutre, qu’on ne me suspecte pas de favoritisme, être juste vue comme un musicien, une musicienne et c’est tout ! En fait, ça, c’était nier la différence et aujourd’hui, cette différence, je ne la nie plus du tout. Il y a quelques années, j’ai pris conscience de cette réalité et j’ai arrêté de complexer ou de m’en vouloir. J’ai fais attention et je me suis rendu compte que dans les festivals, il n’y avait que des mecs sur scène, des mecs partout. C’est devenu pesant.

 

JL : Malheureusement, c’est comme ça partout et depuis toujours. On doit sans cesse rappeler qu’il y a des femmes qui font de la musique, et qui la créent aussi ! Depuis 25 ans, ça m’arrive souvent après un gig, en Europe ou ailleurs, de regarder la programmation du festival. Sur 6 jours de festival, tu as deux nanas sur une centaine de musiciens. Sur un band de 15, tu n’as pas une musicienne ! Mais tout ça en fait, ça n’a pas beaucoup changé. Aujourd’hui, c’est pareil, il y a très peu de femmes dans le jazz, parce qu’en réalité, c’est tous des potes qui programment et qui jouent, donc ils s’appellent entre eux.

 

SD : Oui mais maintenant, il y a aussi pas mal de filles qui jouent entre elles. Il y a les duos de Sylvaine Hélary avec Noémi Boutin et puis Eve Risser avec Yuko Oshima.

 

JL : Oui c’est vrai, depuis une petite dizaine d’années peut-être. Mais quand même, ça reste très rare. A l’époque, c’était pareil ; on était très peu de musiciennes et je ne te parle pas des années 1960 où là, tu n’avais qu’Irène Schweizer en Europe et Carla Bley aux Etats- Unis. Plus tard, dans les années 1970, il y a eu quelque chose de plus subversif, plus politique avec le FIG (Feminist Improvising Group). Je n’y ai pas appartenu, je suis partie directement voir Irène Schweizer et on a monté les Diaboliques avec Maggie Nicols quelques années après. Mais ce qui est terrible, c’est qu’aujourd’hui, en 2014, ça soit toujours un événement de voir une femme sur scène. C’est comme quand un enfant va au zoo et qu’il voit un gorille qui a le cul rouge, il demande à sa mère pourquoi il a le cul rouge. Moi, c’est pareil, je suis une bassiste qui a le cul rouge ! Non mais c’est une évidence que ce monde là, le jazz, les musiques créatives, est toujours très fortement machiste !

 

JV : Au machisme dans la musique et dans la culture plus généralement, l’État répond avec une politique paritaire offensive. Ainsi, en février 2013, la Ministre de la Culture s’adressait directement aux responsables d’établissements culturels pour les inciter à augmenter la « présence des femmes artistes dans les programmations artistiques »[1]. C’est une position que vous soutenez ?

 

SD : J’aime la mixité et c’est sûr que la parité, ça n’existe pas dans le jazz. Au conservatoire notamment, c’est frappant : il n’y a pas de fille, pas de noir, personne issu de l’immigration tous les hommes se ressemblent, il n’y a aucune mixité. Evidemment, le problème est plus général. Il n’y a presque pas de femmes aux postes de direction, de théâtres, de salles de concerts et là, la musique est un reflet de la société ! Tout ça, c’est tellement inscrit dans les mentalités, que oui, je pense qu’il faut forcer le changement.

 

JL : Evidemment ! Aujourd’hui, il n’y a que des hommes, les producteurs, les directeurs de salles, la presse, ce sont tous des gars et c’est là que je rejoins Filippetti. Il faudrait qu’elle donne la direction d’un festival à une femme, qu’elle court le risque, que la nana soit libre pendant 7 jours, et après on voit. Dans le théâtre avec Mnouchkine, dans les centres chorégraphiques, ça a marché. Et ce n’est pas pour avoir la direction, c’est simplement pour voir autre chose, entendre autrement, organiser différemment, qu’il y ait une patte, une palette « femme ». Et ça, en musique, il n’y a pas ! Il doit y avoir un pouvoir dans le son et le son touche la transe d’une certaine manière, la suanteur, comme le sax qui coule, qui bande quelque part et la nana, elle, n’a pas le droit à ce son, elle qui jouit et qui donne. C’est un truc phallique. Il faudrait être musicologue pour le prouver mais c’est sûr qu’il y a quelque chose lié au son, quelque chose de masculin. Dans toutes les cultures, l’homme est le gourou et la femme la groupie. Dans le fado, le flamenco, la femme danse simplement, pareil dans la musique africaine. Il y a un pouvoir du son qui est mâle et pas femelle.

 

JV : Il y a également un rapport au corps qui est important, non ?

 

SD : Oui, quand tu improvises, que tu joues du jazz, tu as un rapport au rythme et donc un rapport au corps. Je crois que c’est cette expression, cette exposition du corps qui pose problème. On l’admet évidemment dans la danse mais pas en musique. Il y a une vraie difficulté d’acceptation du public et donc en retour aussi de la musicienne.

 

JL : C’est ça ! On n’a pas le droit de regarder une musicienne qui suinte. Elle doit toujours être élégante, se tenir le « schtroumpf » et le reste. Là, on voit qu’on est encore un objet, une sorte d’objet sexuel. Dans l’art, on nous a littéralement muselé, emmuré, alors oui, on est là, mais immobiles, dans des tableaux, des murs et des poèmes. La femme en action, non ! Donc le sujet d’aujourd’hui, c’est de prendre la parole ! Dans ma carrière, on m’a complètement neutralisée, d’un point de vue sexuel, physique. Face à ça, il faut être très costaude musicalement. A plusieurs reprises en tournée, on a enlevé le « le » de Joëlle et on m’a fait dormir sur un lit de camp militaire dans la même chambre que les gars avec qui je jouais. Ils pensaient juste que c’était un band normal quoi, de trois hommes. T’imagines un peu pour décrotter tout ça.

 

SD : Moi, une fois sur deux, dans un festival, on me prenait pour l’administratrice du groupe !

 

JV : Le plus inquiétant dans ce que vous dites, je trouve, c’est votre pessimisme. Vous pensez vraiment que les choses n’évoluent pas ?

 

JL : Il y a peut être un peu plus de filles qu’avant mais ça reste minuscule, même sur le plan international, c’est ça le problème. Il n’y a pas assez de filles ! Il faut que les nanas prennent beaucoup plus leurs vies en main, qu’elles y aillent quoi, vraiment !

 

SD : Oui mais au fond, ces filles là qui pourraient jouer mais qui ne se lancent pas, elles n’ont pas beaucoup d’exemples, de représentations. Leurs seuls exemples, c’est la musique des hommes, faite par les hommes.

 

JL : Exactement, c’est l’histoire qui veut ça. Vous les hommes, vous avez des podiums, des socles : vous avez Elvis Presley, Miles, Coltrane, Beethoven… Nous, non! Tu n’as pas une magnifique nana en dix-huit-cent quelque chose qui jouait sublimement de la trompette. Nous on n’a pas vos exemples ! C’est pour ça que j’ai fui le jazz. A long terme, je n’aurai pas pu supporter. Bien sûr j’adore le jazz, mais à un moment c’est la musique des autres, la musique des gars. Même si tu ne joues pas des standards et que tu joues ta musique, quelque part tu joues la leur parce que ce sont eux qui ont crée le jazz. C’est ça qu’il faut changer, Il faut créer de l’histoire, des figures, des exemples féminins. Il faut que les filles aujourd’hui se disent qu’elles vont jouer du « Sophia », pas du Miles !

 

SD : Le problème dans tout ça, c’est que les responsabilités sont partagées, entre les musiciens, les musiciennes, les programmateurs, le public. Il faut effectivement que les femmes se fassent entendre, mais c’est un processus très long, et très lent.

 

Propos recueillis par Jimmy Vivante le vendredi 7 mars 

 

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[1] http://www.culturecommunication.gouv.fr/Politiques-ministerielles/Egalite-entre-femmes-et-hommes/Actions-Saison-egalite

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