Le Truc

Abonné·e de Mediapart

118 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 juin 2018

Le Truc

Abonné·e de Mediapart

En suspens

Le Truc

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(Avec une pensée émue pour Anne Dufourmantelle, auteur, entre autres, de Puissance de la douceur)

Une jeune femme en rose se balance. Les bosquets sous elle sont verts et luxuriants. Son pied ravissant porte une délicate mule rose qui s’échappe dans l’élan. Un homme, l’amant, est au sol, penché. Il regarde la belle, plus précisément sa robe, plus précisément encore ses jambes fines dans des bas blancs que les volutes envolées de la robe laissent voir. Il regarde dans l’espoir de voir autre chose encore sans doute…

Il s’agit du tableau de Fragonard, Les Hasards heureux de l’escarpolette.

La dame est bien en suspens entre la terre et le ciel. L’homme est aussi en suspens, suspendu à ses émotions,  à ses espoirs : ce qu’il pourrait voir, apercevoir, entrevoir…

Et Fragonard, génial maître, nous laisse, nous, les spectateurs, accompagner cet éternel suspens libertin. Le libertin, l’amoureux de la chair, mais aussi le libre-penseur…

Le suspens est par définition l’espace du non résolu, du non terminé. C’est un entre deux, une zone fragile sans doute, précieuse sûrement.

Le suspens de quoi ?

Il me semble que tout être dont la conscience est en éveil se ménage et se ramène régulièrement au suspens.

         Le suspens du jugement pour éviter l’imprécision, l’erreur, la faute, liées à la précipitation, au mouvement d’humeur ou pire encore à la colère…

         Le suspens de la parole pour éviter les écueils de la parole blessante, banale ou gelée dans le stéréotype.

         Le suspens de la matérialité qui englue, qui empêche la réalisation de soi, qui dilue dans l’artificialité.

         Le suspens de l’autre car, comment vivre sans se ménager des moments longs de solitude ? Puisque nous sommes de « cette solitude définitive que par peur nous essayons jusqu’au bout de masquer […] une journée sans être seule, dans ces conditions, me paraît irrespirable » Marguerite Duras.

         Le suspens de soi-même : « partir là où je ne suis pas », confiait un patient au célèbre psychanalyste J.B. Pontalis… se quitter, être en suspens de soi-le rêve, conscient ou pas, de chaque être humain. S’écarter de soi, dans un suspens d’identité.

Mais dans un monde où il est bon d’aller vite et de vivre « à fond », dans le plein, dans le plus, dans la rentabilité et l’efficacité, le suspens n’est guère à la mode.

Quand le suspens apprend…

Car le suspens n’est pas un vide. Il est une quête, hors des cadres, hors des codes, hors des masques sociaux, hors de l’affairement quotidien, hors des agendas quadrillés… C’est un temps autre, celui du silence, celui de la lecture, celui de l’analyse, par exemples…

         Ainsi la lecture impose et offre (cette réciprocité est majeure) le suspens : sortir de soi et partir avec un auteur, des personnages, un récit dans un autre possible, avec d’autres si différents peut-être de nous et pourtant nos frères…

         L’analyse, aussi, permet et réclame (même réciprocité) le suspens des mensonges, des grimaces et masques sociaux. C’est un temps asocial, comme le rêve, un temps hors du monde, où se déplie une parole souvent jamais formulée ailleurs.

Le suspens peut être un vertige, vertige de celui qui découvre en analyse qu’il n’est pas celui qu’il croyait être, que sa soi-disant pureté est maculée.

Vertige de celui qui se sépare des autres et découvre dans le silence et la solitude ses limites et ses terreurs, le petit enfant en lui qu’il ne veut plus voir, le petit enfant apeuré toujours bien là pourtant.

Vertige de celui qui écoute vraiment les autres et se met en suspens de soi pour ce faire. « Parler est un besoin, écouter est un art » Goethe. Vertige de découvrir alors la détresse en les autres ou le vide ou l’ennui, ou le savoir…

Vertige de celui qui lit et découvre l’esprit de complexité puisque selon Kundera chaque roman dit au lecteur : « Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses » (L’Art du roman)

Le suspens est donc un brouillage car il permet la fin de l’égo tout puissant, la fin des certitudes et des rengaines. Avez-vous remarqué comme nous sommes souvent si répétitifs, dans nos mots et dans nos idées ?

Parce que le suspens permet d’effleurer, de toucher la complexité, ce que l’on n’atteindra jamais mais que l’on peut entrevoir, sentir un peu…il est, paradoxalement, une dynamique essentielle, poétique, une exploration active, une quête-qui mène alors à la tendre nuance contre toute arrogance. Quelle joie ! Et vive l’escarpolette !

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.