Suzanne, la cousine d’Anaïs, se marie aujourd’hui. Elle a vingt ans, son époux en a presque quarante. La célébration est finie. Tout le monde est arrivé dans la maison bourgeoise des parents de la mariée. Comme il faisait froid dehors, à la sortie de l’église, les photographies se font maintenant, à l’intérieur. Suzanne est blanche : la robe et le teint. Elle semble à peine maquillée. Sa peau est très fine, diaphane. Elle est assise de profil sur une chaise basse devant le marbre de la cheminée et le haut miroir doré. Elle se laisse ainsi photographier. Seule. C’est une belle jeune femme, une enfant presque. Elle a ramené les pans de sa robe sur ses genoux et en profite pour cacher ses mains dans le tissu car elle a les ongles rongés.
C’est un mariage discret. Dans cette famille, il y en a eu de bien plus fastueux avec robes longues et chapeaux obligatoires ; le mariage du dernier garçon, Marc. Là, il s’agit d’un mariage simple avec la famille, les amis proches et le repas sous forme de buffet dans la maison familiale. La pièce centrale a été chamboulée : on a poussé les meubles, rajouté des chaises de style près des banquettes, disposé les plats livrés par le traiteur, installé une chaîne Hi-fi. Les invités discutent, les groupes se forment. Anaïs, la seule adolescente de la fête, se tient seule contre une fenêtre en face de la double porte de la salle. Une femme descend des chambres de l’étage et fait une entrée remarquée dans la pièce de réception. Elle l’a voulue : elle est allé se changer au retour de la brève cérémonie religieuse, elle a passé une robe blanche en drapé avec une rose en soie noire. Elle est belle et elle le sait. Elle le montre. C’est l’ancienne mariée, celle aux chapeaux et robes longues de rigueur. Suzanne ne l’a pas vue, elle est toujours dans son décor, sur la chaise basse, encadrée par le marbre et le miroir, comme une comédienne un peu lasse qui se donnerait tout juste la peine de jouer son rôle. Qu’est-ce qui l’aspire ailleurs ? Anaïs le sait, elle a entendu le secret, celui qui plane, qui hante ce théâtre : Suzanne est enceinte. Déjà. Elle l’a compris depuis quelques semaines quand sa tante, la mère de la mariée, l’a dit à demi-mots à sa propre mère. « Oh, tu sais, je crois bien que Suzanne est … » « Mon Dieu ! C’est pas possible ! » Alors, tout s’explique : le mariage vite programmé, plutôt sobre, tout simple. Entre nous. Heureusement, ça ne se voit pas encore ! En plus, il a une très bonne situation, et une belle fortune – du côté du père…
Le marié arrive enfin. Mais où était-il ? Il réglait une affaire de dernière minute avec un de ses amis : une histoire de papiers et de clés. Il a fait une erreur ce matin : il a mis du diesel dans une voiture essence. Au dernier moment, dans la précipitation, il a fallu changer la voiture des mariés, il finit de clore l’incident. Son entrée à lui aussi est remarquée. Il faut dire que sa présence est puissante, quasi animale. Il est beau, oui, ni trop grand ni trop mince, parfaitement bâti, un éphèbe de quarante ans. Mais surtout il est puissant, à l’aise ; il est sûr. C’est lui qui va couper la pièce montée, il sait enlever les petits personnages placés tout en haut. Sans hésitation il découpe des morceaux qu’il pose naturellement sur les plateaux en argent autour. Il est habile. Il s’arrête même pour les photos : il pose de profil, de face, la pelle à gâteau brandie en l’air, un chou au bord de ses lèvres souriantes et sensuelles…
Mais où est Suzanne ? Anaïs la voit qui s’approche de lui. Il la regarde avec des yeux charmeurs. Il l’aime ? Peut-être. Il s’aime plus sûrement. Et elle, elle ne fait pas le poids. Anaïs le sent bien, elle connaît par cœur le vide de sa cousine. Elles n’en ont jamais parlé mais comme elle la comprend ! Comment résister à la présence fascinante de cet homme mûr ? Comment ne pas se réfugier sous cette protection si puissante et enveloppante- à coup sûr fausse et éphémère aussi. Comment ? Anaïs l’envie presque. Elles qui toutes deux ont les mêmes pères, frères de sang, d’absence, d’insensibilité, d’orgueil et des mères également idiotes fascinées par la comédie des apparences. Comme elle l’envie d’avoir trouvé pour un temps un abri. Un abri de verre bien sûr-Anaïs le sent déjà car elle a vécu la scène dans la voiture quelques semaines avant le mariage : Suzanne qui prend sa main « Oh, tu te ronges les ongles ! Moi aussi, tu sais. C’est parce que tu es angoissée sans doute. » et le fiancé qui dit : « Tais-toi ! Ne lui dis pas des choses comme ça. » Déjà la violence. Avant le mariage.
Un abri de verre, bien sûr. La puissance chaleureuse aura son revers. Tu n’es qu’une petite chose flottante, une figurante, ma Suzanne ; obéis-moi !
« Ça va Anaïs ? » dit une autre tante. « Comme tu es blanche ! » L’adolescente répond par un simple hochement de tête. « Tiens, Marc, danse un peu avec la petite ! Ça lui fera du bien. » Anaïs a le cœur qui pulse : il est beau le cousin Marc, il est grand, brillant, il a fait de hautes études, il est marié avec la dame en drapé. C’est une valse. Anaïs est glacée de bonheur que quelqu’un s’occupe d’elle. Non. Marc a un appareil photo volumineux en bandoulière autour de son cou, ce gros objet arrive pile sur le visage d’Anaïs et la cogne régulièrement. Marc ne voit rien-digne fils de son père. Il l’abandonne même avant la fin de la danse avec une petite tape sur les cheveux. Il est déjà parti ailleurs.
Ce ne sont pas les bons refuges, juste des asiles. Anaïs pressent le malheur à venir, pour Suzanne et pour elle. Parce que l’autre ne sera jamais la solution. Il faudra donc en soi seulement trouver la force et la douceur de vivre-le repos. La paix.
Anaïs croise son propre visage blême dans le miroir et voit la silhouette blanche et évanescente de sa cousine-des fantômes.