Les impolis

J’arrive dans le grand bâtiment avec la probabilité faible et le secret espoir de ne rencontrer personne et, effectivement, dans l’immense cour, je n’ai croisé de loin qu’une collègue. Nous avons échangé le rituel et vide « ça va ? » qui a tout de même engendré un « bof ! » et un « ouais ». Après tout, ce sont certes les vacances, mais aussi un énième confinement, un énième couvre-feu et avec dix kilomètres de périmètre de liberté : pas de quoi se réjouir. La salle des professeurs est déserte et j’en ressors rapidement pour me rendre à la salle des photocopieurs surprise d’y trouver quelqu’un : une femme que je ne connais pas, que j’ai croisée une fois il y a quelques semaines d’après un vague souvenir qui émerge, que je salue et qui ne me répond pas. Je comprends qu’elle travaille sur son ordinateur portable depuis lequel elle lance des photocopies et que, en même temps, elle est en conversation téléphonique depuis ce même ordinateur. Je ne sens en moi aucun mouvement de colère, peut-être une vague lassitude renforcée par la tâche que je viens réaliser : imprimer depuis une clé USB une soixante de devoirs envoyés par mes élèves et étudiants, travaux tous convertis en PDF par mes soins puis enregistrés et que j’imprime car mes yeux vieux et malades ne veulent plus corriger des heures sur écran. Ma tâche est simple, répétitive et requiert juste un peu de concentration. J’aurais préféré être seule mais il y a suffisamment de photocopieurs pour ne pas attendre. Tout en faisant les quelques manipulations nécessaires, je me dis que forcément la collègue va interrompre sa conversation téléphonique. Non. Elle continue. Je n’entends pas son interlocutrice mais je l’entends elle et forcément elle parle un peu fort comme nous le faisons souvent au téléphone. Je regarde ma clé USB rouge : à chaque fois que je la sollicite, elle s’allume et rougit. Elle me signale ainsi qu’elle travaille bien, en silence. Elle fait ce que je lui demande et nous sommes chacune bien appliquées. D’ailleurs quand j’en aurai fini avec elle, je lui remettrai son capuchon, je la remercierai avec tendresse et la poserai à sa place dans une petite poche de mon sac à main, près d’un crayon de papier estampillé musée Soulages Rodez et de deux stylos noirs. Là, elle est tranquille et bien entourée. La collègue continue sa conversation. J’entends donc parler de mutation, de points, car l’une ne va pas sans les autres, du mari, du vif désir de bientôt acheter une maison et de pouvoir enfin boire un verre en terrasse. J’ai fini mon travail en regardant la fenêtre et constatant avec plaisir qu’elle a récupéré sa poignée, j’ai refermé le capot de la photocopieuse, l’ai remerciée silencieusement et lui ai souhaité de bonnes vacances. J’ai quitté la salle en retenant la porte pour ne pas qu’elle claque et je suis partie en saluant ma collègue et j’ai ressenti une vague tristesse. Incontestablement, j’aurais préféré le silence, non pas pour ne pas avoir à vivre une expérience de totale négation de ma personne -c’est une situation banale dont on se remet vite et qui a des vertus- mais pour ne pas avoir à entendre une litanie de clichés qui m’affecte. La prof de philo., puisque j’avais compris que c’était sa matière, ne rêvait pas de se rouler dans l’herbe, d’organiser une grande fête avec ses ennemis les plus coriaces juste au nom d’un peu plus de liberté retrouvée et de la fin de la pandémie ou de dévorer les derniers livres qu’elle avait achetés. Non…. Tiens, une fête avec ses ennemis… quelles vacheries y échangerait-on, agrémentées de quels bons vins et de quels mets ? Le résultat serait-il forcément apocalyptique ? La férocité ne serait-elle pas libératrice, régénérante et réconciliatrice ? Mais, ai-je des ennemis ? Sans doute. Alors, qui sont-ils ? A réfléchir…

Le surlendemain, un dimanche, je me rends dans une grande librairie car j’ai l’immense privilège de vivre dans une ville où, même en ce jour blanc, sont ouverts une presse de luxe à la gare, une librairie immense et plusieurs primeurs. Cela parlera forcément à tous ceux qui ont buté toute leur vie ou à un moment de leur vie sur les dimanches terribles où la solitude et l’angoisse mêlées sont décuplées. Il pleut et l’affluence, comme je l’escomptais, est faible. Pourtant, un homme parle fort-est-ce le masque que tout être humain doit maintenant porter qui le pousse à pousser sa voix ? est-ce son âge un peu avancé et la faiblesse de ses oreilles ? Il n’en finit pas de demander des titres à la vendeuse et de les commenter. Je n’arrive même plus à me concentrer sur la simple lecture d’une quatrième de couverture, prise à la fois dans ses paroles et dans mon agacement. Du coup, je prends quelques photos pour ne pas oublier les titres qui attirent néanmoins mon attention. Un autre homme cherche un livre. Il est plutôt discret, mais ma concentration est faible maintenant et je l’écoute sans l’écouter et j’entends un nom qui m’est familier : Gabriel Byrne. Il semble que le livre ne soit pas encore traduit. Gabriel Byrne… L’acteur dans Usual Suspects, Le temps de l’aventure, le thérapeute dans En analyse, la vieille série, la première sur la psychanalyse… Il aurait écrit un livre ? De retour chez moi avec un Simenon, la valeur sûre qui réparera bien des maux, j’interroge Internet. Oui, Gabriel Byrne a écrit un livre sur sa vie cabossée et riche et complexe : Walking with ghosts, A memoir. J’attends la traduction avec impatience. Les impolis sont des êtres charmants !

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