La gifle

En ce tout début d’été, les fenêtres sont entrouvertes, les fleurs dans les jardinières exultent de couleurs. Elle reçoit en toute simplicité un ami de longue date. Il s’assoit en face d’elle autour de la table où se mélangent livres, feuilles de papiers, stylos. Elle n’est pas particulièrement enthousiaste et elle ressent une très grande fatigue mais elle sait donner le change depuis longtemps. Il passe la voir en ami, il fait une pause dans sa vie d’homme marié et de jeune père malgré son âge avancé. Ils parlent de choses et d’autres. Il parle beaucoup, plus qu’elle ; elle intervient parfois. Il dit à plusieurs reprises et brutalement : « Je n’avais pas fini ». Soit. Il continue, il lui parle de sa femme si intelligente, si bienveillante ; il lui fait remarquer qu’elle ne devrait pas rester seule. C’est si bon, tu sais, de faire l’amour, d’avoir quelqu’un qui te passe la main dans le dos, quelqu’un pour te dire « tu es fatigué là, repose-toi »… Elle ne dit rien-il la sait seule et au passé difficile-elle n’émet aucun commentaire, n’esquisse pas le moindre sourire, même vaguement ironique. Le remarque-t-il, seulement, son silence ? Elle n’intervient plus dans son soliloque, elle attend qu’il ait fini et qu’il juge opportun de partir après s’être largement déversé. Elle le raccompagne à la porte et le voit se perdre un peu des yeux dans son décolleté estival. Il ajoute, sur le palier : « Une nuit, puisque nous avons tes clés, je viendrai me glisser dans ton lit quand tu dormiras nue ». Elle se tait et referme la porte, abasourdie, rejetée loin dans une mer glacée. Elle sait. Elle sait qu’elle ne prendra plus jamais l’initiative de donner de ses nouvelles ou d’en demander et qu’il ne lui manquera pas. Elle le sait de cette évidence avec laquelle on dit : «j’ai froid », « j’ai chaud », « j’ai mal ».

Des semaines passent et elle se réveille avec un rêve précis : il s’était glissé dans son lit, elle le gifle, il part-piteux.

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